L'homme sirène

Samanta Schweblin

Translated by: Sarah Laberge-Mustad

Original text: "El hombre sirena "


Artwork by Natalia I. Spoturno

Je suis assise au bar du port à attendre Daniel, quand je vois l’homme sirène me regarder depuis le quai. Il se trouve sur le premier bloc de béton, là où l’eau n’arrive pas encore jusqu’à la plage, à une cinquantaine de mètres. Je mets du temps à le reconnaître, à comprendre ce qu’il est exactement, tellement homme de la ceinture à la tête, tellement sirène de la ceinture à la queue. Il regarde d’un côté, puis tranquillement de l’autre et regarde finalement de nouveau de mon côté. Ma première réaction est de me lever. Mais je sais que l’Italien, le propriétaire du bar, est un ami de Daniel et qu’il me surveille de derrière son comptoir. Je fais semblant de chercher la note du café parmi les choses sur la table, comme si j’étais sur le point de partir. L’Italien s’approche pour voir si tout va bien, insiste pour que je reste, Daniel doit être sur le point d’arriver, je dois attendre. Je lui dis de ne pas s’inquiéter, que je reviens tout de suite. Je laisse cinq pesos sur la table, prends mon sac et sors. Je ne sais pas quoi faire de l’homme sirène, je quitte simplement le bar et marche dans sa direction. Contrairement à l’idée qu’on se fait des sirènes, belles et bronzées, celle-ci n’est pas seulement de l’autre sexe, mais aussi plutôt pâle. Mais baraqué, musclé. Quand il me voit, il croise les bras – les mains sous les aisselles, les pouces vers le haut – et sourit Son geste me semble trop prétentieux pour un homme sirène, et je m’en veux de marcher vers lui avec tant de confiance, avec une telle envie et je me sens stupide. Mais il est déjà trop tard pour faire demi-tour. Il attend que je m’approche et dit alors :

– « Bonjour. »

Je m’arrête.

– « Que fait une belle brunette si seule sur le quai? »

– « J’ai pensé que peut-être… » Je ne sais pas quoi dire. Je laisse tomber mon sac, le retiens des deux mains, et le laisse pendre devant mes genoux, comme une petite fille. « J’ai pensé que j’avais peut-être besoin de quelque chose, comme vous... »

« Tutoie-moi, ma belle », dit-il et il me tend la main pour m’inviter à monter.

Je regarde ses jambes, ou plutôt sa queue brillante qui pend sur le béton. Je lui passe mon sac. Il le prend, le pose près de lui. Je coince un pied contre le quai et je prends la main qu’il m’offre à nouveau. Il a la peau glacée, comme du poisson congelé. Mais le soleil est haut et fort, le ciel d’un bleu intense et l’air sent le propre, et quand je m’installe contre lui, je sens que la fraîcheur de son corps me remplit d’un bonheur vital. Je suis gênée et je m’écarte. Je ne sais pas quoi faire de mes mains. Je souris. Il se remet les cheveux en place – il porte un toupet très à l’américaine – et demande si j’ai des cigarettes. Je lui dis que je ne fume pas. Il a la peau lisse, pas un seul cheveu sur tout le corps, et couverte de petites auréoles de poudre blanche, à peine visibles, peut-être formées par le sel de mer. Il voit que je le regarde et se frotte un peu les bras pour les enlever. Ses abdominaux sont marqués, je n’ai jamais vu un ventre pareil.

– « Tu peux me toucher », dit-il, en se caressant les abdominaux, « il n’y en a pas de pareils en ville, ou si? »

J’approche une main, il me devance, l’emprisonne entre la sienne et ses abdominaux tout aussi glacés. Il me tient ainsi quelques secondes, puis dit :

– « Parle-moi de toi », et il me lâche la main avec douceur, « Comment vont les choses? »

– « Maman est malade, les médecins disent qu’elle va bientôt mourir. »

Nous regardons la mer ensemble.

– « Que c’est triste... », dit-il.

– « Mais le problème n’est pas là, dis-je, celui qui m’inquiète, c’est Daniel. Daniel ne va pas bien et ça n’aide pas. »

– « Il a de la peine à accepter ce qui arrive à votre mère? »

J’acquiesce.

– « Vous êtes frère et sœur? »

– « Oui. »

– « Au moins, vous pouvez vous partager les choses. Je suis fils unique et ma mère est très exclusive. »

– « Nous sommes deux, mais il fait tout. Je dois rester calme, je ne peux pas me permettre de fortes émotions. J’ai un problème, ici, au cœur, je crois que c’est au cœur. Alors je garde mes distances. Pour ma santé... »

– « Et où est Daniel maintenant? »

– « Il n’est pas ponctuel. Il court toute la journée d’un bout à l’autre. Il a beaucoup de mal à organiser son temps. »

– « Quel est son signe? Lion? »

– « Taureau. »

– « Ouille, quel signe! »

– « J’ai des bonbons à la menthe, dis-je, tu en veux? »

Il dit oui et me passe mon sac qui est resté de son côté.

– « Il passe sa journée à se demander où il va trouver l’argent pour payer ceci, pour payer cela. Il veut constamment savoir ce que je fais, où je vais, avec qui... »

– « Il vit avec ta mère? »

– « Non. Maman est comme moi, nous sommes des femmes indépendantes et nous avons besoin de notre espace. Il pense que c’est dangereux que je vive seule. Il me le dit comme ça : “Je crois que c’est dangereux qu’une fille comme toi vive seule.” Il veut payer une femme pour me surveiller toute la journée. Je n’ai jamais accepté, bien sûr. »

Je lui donne un bonbon et j’en prends un autre pour moi.

– « Tu vis par ici? »

– « Il me loue une petite maison à quelques coins de rue d’ici, il croit que ce quartier est beaucoup plus sûr. Et il se fait des amis ici, il parle avec les voisins, avec l’Italien, il veut tout savoir, tout contrôler, il est vraiment insupportable. »

– « Mon père était comme ça. »

– « Oui, mais il n’est pas Papa. Papa est mort. Pourquoi est-ce que je dois supporter un frère-papa, si Papa est mort? »

– « Bon, peut-être qu’il essaie seulement de prendre soin de toi. »

Je ris, mais mon rire est sarcastique. En fait, son commentaire a presque gâché mon humeur, et je crois qu’il s’en rend compte.

– « Non, non. Il ne s’agit pas de prendre soin de moi, c’est plus compliqué que tu le penses. »

Il me regarde fixement. Il a les yeux bleu ciel, très clairs.

– « Raconte-moi. »

– « Oh, non. Crois-moi, ça n’en vaut pas la peine, c’est une journée magnifique. »

– « S’il te plaît. »

Il joint les paumes de ses mains et me supplie en faisant une drôle de moue, comme un ange sur le point de pleurer. Parfois, quand il me parle, le bout de sa nageoire argentée ondule un peu et m’effleure les chevilles. Bien qu’elles soient rugueuses, les écailles ne me font pas mal, c’est une sensation agréable. Je ne dis rien, et les nageoires se rapprochent de plus en plus.

– « Raconte-moi... »

– « C’est que Maman... Elle n’est pas seulement malade : la vérité, c’est que la pauvre est complètement folle... »

Je soupire et regarde le ciel. Le ciel bleu, absolu. Ensuite, nous nous regardons. Pour la première fois, je remarque ses lèvres. Seront-elles aussi glacées? Il me prend la main, l’embrasse et dit :

– « Penses-tu qu’on pourrait sortir? Toi et moi, un de ces jours... On pourrait aller souper ou au cinéma, j’adore le cinéma. »

Je lui donne un baiser et sens le froid de sa bouche réveiller chaque cellule de mon corps, un peu comme une boisson glacée en plein été. Ce n’est pas juste une sensation, c’est une expérience révélatrice, parce que je sens que maintenant plus rien ne sera pareil. Cependant, je ne peux pas lui dire que je l’aime; pas encore, plus de temps doit passer, nous devons faire les choses pas à pas. D’abord lui au cinéma, ensuite moi au fond de la mer. Mais j’ai déjà pris une décision, irrévocable, plus rien ne me séparera de lui. Moi, qui ai cru toute ma vie qu’on ne vit qu’un seul amour, j’ai trouvé le mien sur le quai, près de la mer, et il me tient maintenant vraiment par la main et me regarde de ses yeux transparents et me dit :

– « Ne souffre plus, belle brunette, plus personne ne te fera de mal. »

Un klaxon retentit au loin, dans la rue. Je le reconnais tout de suite : c’est la voiture de Daniel. Je regarde par-dessus l’épaule de mon homme sirène. Daniel descend rapidement et va directement vers le bar. Il ne semble pas m’avoir vue.

– « Je reviens », dis-je.

Il me serre dans ses bras, m’embrasse encore. « Je t’attends », dit-il et il m’offre son bras en guise de corde pour que je puisse descendre plus facilement.

Je cours jusqu’au bar. Daniel parle avec l’Italien et me voit. Il semble soulagé.

– « Où étais-tu? Nous avions rendez-vous chez toi, pas au bar. »

Ce n’est pas vrai, mais je ne lui dis rien, cela n’a maintenant aucune importance.

– « Je dois te parler », dis-je.

– « Allons dans la voiture, on parlera dans la voiture. »

Il me prend le bras avec délicatesse mais aussi avec cette attitude paternelle qui m’énerve tellement, et nous sortons. La voiture se trouve à quelques mètres, pourtant, je m’arrête.

– « Lâche-moi. »

Il me lâche, mais continue vers la voiture et ouvre la portière.

– « Viens, il se fait tard. Le médecin va nous tuer. »

– « Je ne vais nulle part, Daniel. »

Daniel s’arrête.

– « Je vais rester ici, dis-je, avec l’homme sirène. »

Il me regarde un moment. Je me retourne vers la mer. Lui, beau et argenté sur le quai, lève une main pour nous saluer. Daniel, comme s’il sortait enfin de sa stupeur, entre dans la voiture et ouvre la portière de mon côté. Alors, je ne sais pas quoi faire, et quand je ne sais pas quoi faire, le monde me semble un endroit terrible pour quelqu’un comme moi et je me sens très triste. C’est pourquoi je me mets à penser : ce n’est qu’un homme sirène, ce n’est qu’un homme sirène, tout en montant dans la voiture et en essayant de me calmer. Il peut être là de nouveau demain, à m’attendre.

Samanta Schweblin

Samanta Schweblin est née en Buenos Aires. Son premier roman, « El núcleo de distúrbio » a reçu les prix du Fondo Nacional de las Artes et le Concurso Nacional Haroldo Conti. Ses œuvres ont été traduits en plusieurs langues, dont l’allemand, le français, l’italien, et le portugais.  

Sarah Laberge-Mustad

Sarah Laberge-Mustad a quitté la Suisse en 2002 pour s’établir au Canada. Elle vit actuellement dans la région de la capitale nationale, où elle a achevé des études en traduction. Elle a depuis participé, entre autres, à la traduction collective du livre The Dodecahedron or a Frame for Frames de Paul Glennon en traduisant la nouvelle The Polygamist (Le polygame), ainsi qu'à la traduction du livre Beyond The Indian Act (Au-delà de la Loi sur les Indiens) paru chez Septentrion.