Une feuille écrite

Carolina Sanín

Traduit par : Charlotte Giuria


œuvre de Cara Tierney

J’ai lu une feuille qui disait que l’univers tout entier, avec sa poussière, ses hommes, ses animaux et ses plantes, pierres et métaux, et même avec des choses qui ne sont pas des étoiles, ni des animaux, ni des plantes, ni des pierres et dont on ne sait pas ce qu’elles sont, ni même si ce sont déjà des choses ou si elles ne le sont pas encore, que tout est contenu ou représenté ou répété à l’intérieur de chaque homme. Par « homme », je crois que la feuille entendait « homme » et « femme ». C’est-à-dire qu’elle impliquait qu’en dehors des lettres et des anges, de la chance, de la malchance et de la saleté, l’homme renferme aussi la femme.

Dans chaque feuille, selon la feuille écrite, il y a l’arbre. Non seulement l’arbre duquel la feuille est tombée, mais aussi les autres arbres : l’arbre généalogique, celui du Bien et du Mal, et un duquel tombent les pendus comme des grappes de mûres. La feuille disait que chaque partie de l’être humain (son nez, sa fatigue, une dent qui lâche dans un rêve, celles qu’il a perdues enfant et celles qu’il perdra en vieillissant) peut se traduire par une partie de la ville, une partie du pays et une partie du monde. La feuille expliquait que le cœur est comme le soleil ou, en d’autres termes, que dire le mot « cœur » revient à dire le mot « soleil ». Et que le cœur et le soleil sont aussi le lion. Que le cœur, le lion et le soleil sont pareils à l’or. Et que lorsqu’on dit « or », « lion », « cœur » ou « soleil », on dit aussi « roi ».

La feuille s’intitulait « Théorie du microcosme ». Mme Zambrano me l’a donnée à Bogota, en Colombie. Je me trouvais à un arrêt du centre où j’attendais le bus pour l’embarcadère lorsque cette femme est apparue; elle était vêtue d’une robe ample, imprimée de fleurs rouges sur fond noir, et portait un enfant sur la hanche. Sur sa poitrine était accroché un badge semblable à ceux que portent les participants à un congrès. Le badge disait « Mme Zambrano », non pas que la femme était muette et qu’elle ne pouvait dire son nom si quelqu’un le lui avait demandé. Je sais qu’elle n’était pas muette parce qu’elle m’a dit : « Tenez, lisez cette feuille ».

À l’arrêt, il y avait quatre ou cinq autres personnes comme moi, qui attendaient également le bus qui allait à la plage et à l’embarcadère. Mme Zambrano leur a également remis des copies de la feuille. Après la théorie du microcosme, la feuille donnait le numéro de téléphone de l’Église Corps du Christ et conseillait de le composer « afin d’emprunter le chemin de la résurrection ». Je l’ai pliée en quatre et mise dans la poche arrière de mon pantalon. Dans le bus, je me suis assise à côté d’une fenêtre et à côté d’un homme, sur la feuille écrite.

À force de parler du corps et de mentionner le cœur, la feuille m’a fait penser au dicton « avoir du cœur au ventre ». Mais il y avait autre chose qui m’avait fait penser à ce dicton : j’avais ce jour-là un poids sur le cœur depuis mon réveil, et il était déjà quatre heures de l’après-midi. Au moment où j’ai ouvert les yeux et vu le jour, je me suis souvenue que j’étais restée seule. Et au même moment, j’ai clairement compris que j’étais en train de me réveiller dans la vie qui me correspondait. C’est-à-dire que je ne pouvais pas être nostalgique d’une vie où je serais entourée, parce que cette vie solitaire était la mienne, et aucune autre.

Je sais qu’expliquée de cette façon, mon angoisse ne rime à rien et ne vaut rien. Et cependant, c’était une vérité pure, une grande nouvelle qui me révélait moi-même à moi-même et qui ne cessait de me révéler. La nouvelle de ma solitude était si longue et si grande que j’ai pensé que si je la laissais m’envelopper, je pourrais avoir une idée de l’infini. Je ne peux pas mieux l’expliquer. Peut-être que, pour expliquer à quel point je me sentais triste, il faudrait que j’apparaisse, comme Mme Zambrano, avec un badge à la place du cœur, qui n’annoncerait pas mon nom, mais qui dirait « Seule », et que je vous donne ensuite une feuille qui ne parlerait pas du microcosme, sinon de je ne sais quoi, de quelque chose d’incompréhensible.

Comme je le disais, une fois dans le bus je me suis mise à penser au dicton « avoir du cœur au ventre ». C’est un dicton qu’on se dit en général à soi-même pour se consoler et se donner du courage, et moi aussi j’ai essayé de me le dire pour m’encourager, tout en me rendant compte que je n’en comprenais pas le sens. Qu’il faut, pour être moins désespéré, mettre notre ventre où se trouve notre cœur ou le badge qui porte notre nom? À ce moment-là, je me suis remise à penser à la feuille écrite : si quelqu’un mettait son ventre où se trouve son cœur, qu’en était-il de l’analogie que la feuille dressait entre le cœur, le soleil et l’or?

Je me suis ainsi laissée distraire un peu, mais dix rues plus loin, je me suis sentie angoissée à nouveau, en me demandant où je me rendais, si seule et imperturbable, sans un homme qui renferme la femme, tel que l'instaurait la grammaire de la feuille. Une fois de plus, je me suis répété que ce matin j’avais senti, d’un côté, que j’étais seule et, de l’autre côté, que j’étais où je pouvais être. Ensuite, je me suis demandé si, en réalité, j’avais senti une chose d’un côté et l’autre de l’autre côté. Si les deux n’étaient pas en fait du même côté. Si être seule de cette façon n’était pas exactement la même chose qu’être dans le lieu approprié, propre. Une chose était l’autre, la crinière du lion comme les rayons du soleil, ai-je pensé, et je me suis endormie, malgré la chaleur, les embardées et les coups de frein qui secouaient le bus.

Je me suis aussitôt réveillée comme je l’avais fait ce matin, pour me remettre à mourir de tristesse. Et pour ne pas y penser, je suis revenue à ce que disait la feuille de Mme Zambrano. Au lieu de me poser davantage de questions à moi-même, j’ai demandé à la feuille : et la mer? Si l’homme contient tout et que chaque partie de lui peut être considérée comme une partie de l’univers, à quelle partie de l’homme ou de la femme la mer correspond-elle? J’ai continué à lui poser la question alors que nous avancions toujours en direction de l’embarcadère, du port et de la plage, jusqu’à ce que je sois convaincue que la mer n’entrait pas dans la théorie expliquée par la feuille. Je ne parvenais pas à savoir quelle partie de l’homme ou de la femme pouvait être l’équivalent de la mer, et je ne pensais pas qu’une partie puisse être plus ou moins mer que l’autre. Peut-être la feuille impliquait-elle ou omettait-elle que l’homme est un monde incomplet ou un monde désordonné. Ou qu’il est à la fois l’un et l’autre : incomplet et désordonné. Peut-être, ai-je pensé, qu’incomplet et désordonné sont la même chose, tout comme le roi et l’or. Et à la fin, j’ai cru découvrir qu’en réalité, la feuille parlait seulement de l’homme vivant. La feuille écrite disait que l’homme vivant renfermait les choses de la terre, ou qu’il était les choses et la terre. La mer, en revanche, était dans l’homme mort. La mer était la mort ou, comme l’aurait dit la feuille avec ses équivalences, dire « la mort » était dire « la mer ».

Nous avancions toujours dans le bus en direction de l’embarcadère, des bassins, du quai, de la falaise, de la plage. Mais nous n’approchions pas beaucoup de ces endroits, ni d’aucun autre endroit du même genre. Bogota se trouve au sommet de la cordillère des Andes, très loin de la côte. Il n’y a même pas un fleuve, ou un lac, à Bogota. Pour aller à la mer, il faut sortir de la ville, descendre la montagne, entrer dans d’autres régions et en sortir, et continuer à se diriger vers le nord, en traversant des vallées pendant de longues heures, en réalité pendant toute une journée et toute une nuit. Même si je me dirigeais vers le même nord où se trouvent les plages et les ports et les îles des Caraïbes, je savais bien que le bus terminait sa route dans le quartier d’Usaquén, à peine à l’extrémité de la ville. Pendant le reste du voyage, j’ai continué à penser à la feuille écrite. Au terminus, je suis descendue.

Et lorsque le bus m’a déposée à un arrêt dans Usaquén, au nord de Bogota, au centre de la Colombie, tout a recommencé. La tristesse d’être désespérée, le désespoir d’être seule, la solitude de savoir qu’il n’y avait aucun autre lieu au monde où je puisse être, à moins que je n'arrive à la mer.

 

 

Carolina Sanín
est née à Bogota. Elle a fait paraître un roman, Todo en otra parte (2005), et plusieurs nouvelles publiées dans des anthologies. Également essayiste, elle tient une chronique hebdomadaire dans le quotidien colombien El espectador. Diplômée de l’université de Yale, elle enseigne à l’université de Purchase, New York.
Charlotte Giuria
est née près de Paris. Passionnée de langues et de littérature, elle a récemment découvert la puissance créative de la traduction littéraire. Elle a participé à la traduction de Lección de cocina, de Rosario Castellanos, publiée dans la revue Le Champ des Lettres en 2011.