Réunion dans les escaliers

Guadalupe Nettel

Translated by: Joanie Vachon


Artwork by Briar MacLeod


Invariablement, la sélection avait lieu le jour de la rentrée. Ainsi, année après année, je les attendais devant la porte de l’école, tous les trois. Je me cramponnais au premier qui se manifestait, me montrant sympathique et aimable, sans toutefois perdre mon calme. Au milieu de cette confusion, il fallait garder contenance, se faire presque distante. Julio arrivait presque toujours le premier, exhibant avec fierté ses dernières acquisitions de l’été : une pierre étrange, un criquet de Jérusalem (qu’il jurait avoir capturé lui-même) qui sautillait nerveusement et furieusement à l’intérieur d’un bocal, ou un nouveau sac à dos que son père lui avait acheté pendant les vacances. Mais bientôt apparaissait Marina, dont les airs d’enfant prodige captaient immédiatement notre attention, à un point tel que l’arrivée de José Carlos passait presque inaperçue.

Notre point de rencontre se situait, ce jour-là, dans l’escalier qui menait aux classes du primaire. Nous nous y assoyions, puis, du haut des dernières marches, nous observions les autres, spéculions sur les nouveaux élèves et relevions tout changement de tempérament chez les camarades que nous connaissions déjà. L’élu ne devait pas être très robuste (à tout le moins pas plus que José Carlos, qui jusqu’à maintenant parvenait à s’imposer en tant que « plus fort de l’école ») ni trop confiant, sans quoi il nous dénoncerait. Il était préférable de choisir parmi les élèves effacés, de ceux qui trimballent une couche de graisse crasseuse ni plus ni moins épaisse que la moyenne, et dont les genoux sont uniformément crottés. Quelqu’un de complètement inoffensif, qui se fait habituellement accompagner d’un ami protecteur (souvent encore plus maladroit), mais qui, en ce premier jour de classe, se contente d’arpenter discrètement la cour d’école, comme une tortue sans carapace. Et malgré l’expérience que peu à peu nous avions acquise, il n’était pas facile de prendre une décision, de désigner quelqu’un comme on signale une faute d’orthographe (par la pointe rouge d’un stylo correcteur bicolore, cet instrument lapidaire si caractéristique de la maîtresse d’école) et de l’isoler de cette multitude confuse d’enfants tellement semblables. Nous devions également prendre soin de ne pas sélectionner le même souffre-douleur deux années de suite : après tout, il n’était pas impossible que celui-ci tombe malade ou change d’école au beau milieu de l’année scolaire, nous laissant de nouveau dans une incertitude pour le moins incommodante.

Le sexe de la victime, de même que la couleur de sa peau ou de ses vêtements, n’était pas déterminé d’avance. C’était une question de hasard, uniquement : ni Marina ni moi, qui affectionnions le football et aimions à imposer notre volonté de manière physique, ne nous sentions solidaires des femmes, et, parmi ces êtres faibles (ces adeptes de la chaussette haute), il y en avait plusieurs que nous aurions bien aimé voir dévorés par la sauvagerie irrémédiable de nos compagnons. Mais aucune de nous ne se décidait encore à décréter quoi que ce soit. Sachant que ce choix n’incombait pas seulement à notre groupe, mais aussi à bien d’autres qui en bénéficieraient, nous ne pouvions nous précipiter. Julio, fidèle à sa ridicule habitude d’aider les gens, soutenait que la mission devait consister à choisir quelqu’un de vraiment indigne, et à lui enseigner le respect de soi durant dix mois de dénigrement thérapeutique et d’humiliations instructives. Mais à nous, les trois autres, cette vision formative nous donnait la nausée : nous ne voulions contribuer à l’éducation de personne, et encore moins à celle d’un de ces petits morveux un peu trop tranquilles aux récréations, et inévitablement appelés à être joueurs de réserve lors des activités sportives. Nous ne choisissions pas la victime pour l’instruire, mais bien parce qu’on en avait besoin.

Malheureusement, la réunion dans les escaliers ne durait jamais aussi longtemps que souhaité. Bien que dès le début nous nous efforcions de surveiller chacun des élèves, analysant le baiser d’adieu de leur mère, ou cette larme que la pudeur peinait à contenir entre les paupières, le délai nous semblait désespérément court, implacable. Nous jetions un regard indécis à nos compagnons. Dès lors, quelques deux ou trois minutes nous séparaient du moment fatidique. Marina, qui, fidèle à son mutisme habituel, n’exprimait jamais sa pensée au moment des premières observations, mâchonnait le nom du sujet, un certain Oswaldo ou un Fabián qui, dans la plupart des cas, nous était inconnu; nous lui demandions donc de nous le pointer du doigt, de son doigt hésitant et tremblotant.

Pendant cinq ou six secondes, s’abattait sur la cour d’école un silence parfait, divin, dont nul autre que nous ne semblait avoir conscience. José Carlos donnait son approbation et je faisais de même, car telle créature, qui fuyait les regards récriminateurs, me paraissait adéquate. Et même s’il considérait le petit favori comme une cause perdue pour ses enseignements, Julio n’osait s’opposer à notre verdict. De concert avec la cloche, il nous semblait entendre un gémissement long et sourd, à l’image de l’année scolaire à venir, et immédiatement les élèves commençaient à se disperser. Au centre de la cour, il ne restait plus personne excepté l’élu qui, peut-être paralysé par une angoisse prémonitoire, ne savait où aller. Alors, José Carlos descendait cérémonieusement les marches de notre escalier et s’approchait de la victime pour la désigner ouvertement. Sur les autres visages, il nous semblait distinguer un signe de profond soulagement. Nous-mêmes nous sentions libérés en descendant les escaliers, décidés à nous fondre dans la masse. Nous rentrions en classe la conscience tranquille d’avoir su instaurer un climat d’harmonie et de stabilité en cette année scolaire qui, au grand malheur de tous, commençait à peine.

 

 

Guadalupe Nettel
est une auteure d’origine mexicaine. Elle a publié trois recueils de nouvelles en espagnol et en français : Juegos de Artificio (1993), Les jours fossiles (2003) et Pétalos y otras historias incómodas (2009) et deux romans : El huésped (2006), publié simultanément en français chez Actes Sud, et El cuerpo en que nací (2011).
Joanie Vachon
est une traductrice d’origine québécoise. La littérature et les langues sont sa grande passion.