L’École de dressage

M.A.C. Farrant

Traduit par : Annick Geoffroy-Skuce

Texte original: "Obedience School "


œuvre de Anonymous

 Ils ont emmené leur aspirateur à l’école de dressage. La nuit, il fonce à travers la maison à la poursuite du chien, ce qui les empêche de dormir.

          Et les moquettes ! s’écrie la femme. On lui collerait un pistolet contre le moteur, qu’il serait incapable de reconnaître une moquette !

          J’ai peur pour le chien, dit l’homme. A-t-on jamais entendu parler d’un aspirateur méchant ?

          L’homme tire à pile ou face pour décider qui fera office de maître-aspirateur. C’est lui qui gagne.

          Plutôt toi que moi, fait la femme. On en est arrivés au point où je peux à peine le guider.

          Ils sont propriétaires d’un aspirateur de pure race. Il est doté d’un mécanisme spécial nommé le Swivel Glide Vision et muni de phares lui permettant de voir sous le lit.

          Pour le premier cours, au gymnase de l’école, ils apportent le matériel requis : une rallonge électrique et un marteau. Mais… impossible de franchir la porte. Une cohue tumultueuse d’aspirateurs a terrassé un assistant volontaire qu’elle est maintenant en train de chevaucher sans ménagement. À la périphérie, on voit d’autres aspirateurs se tamponner sauvagement tandis que leurs propriétaires affolés tentent de les séparer. Le vacarme est assourdissant.

          Leur aspirateur leur échappe et, en titubant, se jette dans la mêlée.

          Débranchez ! hurle l’entraîneur, perché sur une chaise.

          On arrache les fiches. Les aspirateurs s’immobilisent en plein rugissement. Il se fait un silence pétrifié. Mais dès qu’on rebranche, la bagarre reprend.

          Aux marteaux ! crie l’entraîneur. Immédiatement !

          L’objet de l’exercice est de subjuguer les aspirateurs en les rouant de coups.

          L’attaque est couronnée de succès. Leurs maîtres tout suants traînent jusqu’à la zone de dressage des aspirateurs hoquetant, dont certains ont perdu des roulettes et qui, tous, sont cabossés. On peut maintenant procéder au domptage.

 

Dans la nuit précédant le dernier cours, l’homme et la femme sont réveillés par leur aspirateur, debout à leur chevet.

          Que veut-il ? chuchote la femme.

          Peut-être venir nous rejoindre au lit, répond l’homme. Peut-être se sent-il nerveux à l’idée des épreuves de dressage de demain.

          Sois pas dingue, rétorque la femme. Je crois qu’il a l’intention de nous faire du mal. Il veut utiliser son embout suceur tissus pour nous aspirer la cervelle…

          Quoi ! Cette nuit ? Pas cette nuit !

          Mondieumondieumondieu ! s’écrie la femme. J’aurais jamais cru… Tu crois pas que… ? Et si… ? Qu’est-ce qu’on fait ? Peut-être que pendant tout ce temps… On a été si bêtes… Accueillir une chose pareille chez nous… C’est un de ceux qui sont psychopathes, n’est-ce pas?… On a acheté un aspirateur psychopathe… un des vingt pour cent qui le sont dans le monde… ils sont incapables de sentiments… C’est ce truc bizarre, le Swivel Glide Vision, n’est-ce pas?… Ça sème les dégâts… ça brise les cœurs… Oh ! c’est trop affreux… je supporte pas… j’vais dégueuler…

          L’aspirateur est toujours debout à côté du lit. Sous les couvertures, la sueur coule à flots et les cœurs battent fort.

          Peut-être que je pourrais tenter une sortie pour aller récupérer le marteau, suggère l’homme.

          Quoi ! Tu m’abandonnerais ici ?

          Il est sur le comptoir de la cuisine…

          Pas question que tu m’abandonnes, dit la femme en martelant ses mots,… toute seule… avec l’aspirateur…

          Alors on y va ensemble, dit l’homme. Je compte jusqu’à trois et je lui jette les couvertures sur la tête.

          La tête ?

          Le machin, là, le cou.

          Et puis après ?

          Après, on se tire à toute vitesse, je vais chercher le marteau, et puis je le tue…

          Moi, j’irai chercher la hache, dit la femme.

          D’accord, dit l’homme. Je commence à compter. Un, deux, trois… On y va !

M.A.C. Farrant
M.A.C. Farrant is the author of more than a dozen works of fiction, non-fiction, and memoirs. She lives in North Saanich, British Columbia. "Obedience School" © 2007 Marion Farrant was originally published by Talonbooks in The Breakdown So Far (Vancouver, 2007). This translation is published with the permission of Talonbooks.

Annick Geoffroy-Skuce
Annick Geoffroy-Skuce, linguiste et traductrice, vit à l’île Salt Spring en Colombie-Britannique. Elle a codirigé TransLit Volume 7, An Anthology of Literary Translations/Anthologie de traductions littéraires (2006) et participé à la traduction française de Happiness and Other Disorders, de Ahmad Saidullah (Le Bonheur et autres troubles, 2013).