La Marilyn Monroe de Saint Domingue

Frank Báez

Translated by: Sophie Maríñez

Original text: "La Marilyn Monroe de Santo Domingo "


Artwork by David Bolduc, Run Run, 1980 **

Je suis la Marilyn Monroe de Saint Domingue.

Je fais deux mètres

et sept centimètres de plus quand je mets des talons.

J’ai un grain de beauté sur les fesses.

 

Je sors avec des poètes des années quatre-vingts,

des vendeurs ambulants, des gardiens,

des mannequins, des ingénieurs, des artistes peintres,

des leveurs de poids, des avocats, des blonds,

des fonctionnaires, des stars du baseball, des voituriers.

 

Je suis l’habituée du Bingo,

celle qui met dans son sac

son Feuilles d’herbe

et se perd dans le néant.

Celle qui prend du café aux arrêts de bus,

celle qui cherche les mecs, l’ensorceleuse, la méga-poète,

celle qui pleure à la fin du film

et que personne n’embrasse.

Je suis un monstre qui menstrue,

celle qui s’assoit aux bars pour boire,

se saoule et regarde avec dégoût

toutes les putains qui passent

et brûle leurs jupes avec sa cigarette.

Celle qui a voulu kidnapper Anthony Ríos.

Celle qui s’injecte des hormones dans les jambes.

Je suis la Cicciolina.

Je suis Tirésias.

Celle qui écrit à poil.

Cette nana hyper-sexy qui se multiplie

dans les glaces des motels

quand on la met à quatre pattes.

Celle qui s’assoit sur le dernier banc

de l’église avec un œil au beurre noir.

Miss Boca Chica mil neuf cent quatre-vingt quatorze.

Celle qui fume sur la jetée en regardant

les bateaux illuminés.

L’étudiante de deuxième semestre d’infirmerie.

La blonde qui conduit des ambulances, des autobus publics,

des minibus bondés et des camions remorques.

 

Je suis la MARILYN MONROE DE SAINT DOMINGUE.

Je suis la MARILYN MONROE DE SAINT DOMINGUE.

 

Non, non, c’était toujours là.

Je ne l’avais pas fait enlever.

Je n’en avais pas les moyens.

Alors un jour j’ai pensé à faire des récitals

pour collecter l’argent et me faire l’opération.

J’ai appelé mes amis les poètes.

Je me rappelle qu’on passait une corbeille

comme à la messe

et je me tenais debout sur la scène-là.

Identique, la Marilyn Monroe de Saint Domingue

lisant mes vers et remerciant les applaudissements.

Merci, mes amis les poètes.

Merci, monsieur le Ministre de la Culture.

Merci beaucoup.

 

Une foule me poursuit avec des pierres.

On me jette des pierres sur l’Avenue Mella. On me jette des pierres

dans les Car Wash de San Isidro,

de los Mameyes, de la Charles et de Villa Mella.

Derrière le stade Quisqueya.

On me bat, on me maltraite, on m’insulte.

On me donne une volée de coups.

Ils se jettent sur moi, l’un après l’autre.

Je me suis perdue.

Je ne suis pas là.

Je répète : je me suis perdue

et je ne sais plus comment me retrouver.

Je parcours les quatre points cardinaux et me cherche

en faisant défiler toutes celles que j’ai été,

celles que je serai et celles que je ne serai pas.

Je dors dans des lits d’hôpitaux,

dans des pensions, des motels, des parcs.

Je prends des douches. Beaucoup de douches.

Les teintures coulent sur mon visage

et sur mon maquillage.

Je sens que je tombe en lambeaux

et que ces lambeaux tombent, un par un,

dans l’eau qui coule dans la douche

et qui m’emporte

en lambeaux dans l’égout.

 

Me voici à l’arrière d’une moto Setenta.

Je danse avec trois hommes dans un patio.

Je marche avec un talon tordu.

Je masse des touristes italiens.

Assise sur ma valise

je fais du stop à un croisement.

Deux mecs arrivent dans une Toyota.

Celui qui conduit me dit

Hola Rubia, mon amoul, où vas-tu ?

Et je réponds, go L.A.

All the way down to L.A.

C’est-à-dire, Los Alcarrizos.

Ils me laissent treize kilomètres plus loin.

Je marche vers l’autre côté de la route

et ils restent là, à me regarder

jusqu’au moment où de mon côté

arrive un camion de Lait Rica

Et j’y monte.

 

(J’ouvre une parenthèse pour vous avertir

qu’il faut vous faire le test du sida.

Moi, je le fais tous les ans.

On vous dit dans la semaine, au plus tard.

Cent quatre-vingt pesos à la UASD).

 

Je sors avec des divorcés, des veufs, des athées, des prêtres, des critiques d’art,

des psychanalystes, des suicidés ratés, des salsomanes, des scooteristes, des haïtiens, des pasteurs évangélistes, des clowns, des malades en phase terminale, des schizos, des boxeurs ruinés.

 

Je me réveille à Puerto Plata.

J’ai des visions d’Azua.

Je vois le Pape qui danse la salsa.

Je vois des igloos à Haina et à los Tres Brazos.

Des esquimaux dans les bistrots. Des pingouins à Mao.

Saint Augustin avec les cils de Charytin.

Des ovnis qui kidnappent des sénateurs et des députés.

 

Il y a un pays au monde situé sur la même trajectoire du soleil.

Il y a au monde un même pays situé sur la trajectoire du soleil.

Il y a une même trajectoire du soleil située dans un pays du monde.

Il y a la trajectoire du soleil sur le même monde d’un pays situé.

 

Je voyage à New York avec un faux passeport.

 

MARILYN MONROE marche encore sur la Cinquième Avenue.

MARILYN MONROE AVEC UNE BARBE DE TROIS JOURS.

 

Je prends le petit déjeuner chez Tiffany.

Je bois du champagne dans des limousines.

On me poursuit à mort dans les rues de Corona.

Je joue de l’accordéon à un coin de rue.

Je me bats à Soho.

Je pleure face au Hudson.

Je récite au Nuyorican Café.

Des chanteurs de décimas, des poètes et des rappeurs

me jettent des bouquets de fleurs.

Je signe des autographes.

Je distribue des baisers.

Soudain les portes claquent.

Ceux de l’immigration me mettent des menottes.

Me poussent tandis que

le public les hue et leur lance des bouteilles.

On entend des coups de feu.

On me déporte.

Je suis la Marilyn Monroe de Saint Domingue.

Je m’épile tout entière.

Je me poudre. Je me maquille.

Je mets un manteau de fourrure.

Prête pour mon prochain récital.

 

Je suis la MARILYN MONROE DE SAINT DOMINGUE

Je suis la MARILYN MONROE DE SAINT DOMINGUE

Je suis la MARILYN MONROE DE SAINT DOMINGUE

 

Que peut-on y faire ?



*Avec mes remerciements à Claudine Lebreton, pour ses aimables suggestions lors de la préparation de cette traduction.

** Artwork by Bolduc, David. Run Run, 1980, National Gallery of Canada - Galerie Nationale du Canada. Web. 4 November 2015

Frank Báez

Frank Báez. (Santo Domingo, 1978). Es un  poeta y narrador dominicano. Autor del poemario  Postales que  obtuvo el Premio Nacional de poesía “Salomé Ureña” y  que ha sido editado en más de seis países.   Su último libro,  Anoche soñé que era un DJ / Last night I dreamt I was a DJ, es una  antología  bilingüe de su poesía  publicada por Jai Alai Books.  También  ha publicado libros de narrativa y de crónicas.  Además es editor e integrante del colectivo El Hombrecito, con el que ha sacado varios discos.

 

Frank Báez. (Saint Domingue, 1978). Báez est un poète et écrivain dominicain. Son recueil Postales, qui obtient le Prix National de poésie « Salomé Ureña », est publié dans plus de seize pays. Sa dernière parution, Anoche soñé que era un DJ/Last Night I dreamt I was a DJ, est une anthologie bilingue de sa poésie, publiée chez Jai Alai Books. Il a également publié des livres de nouvelles. Il est également éditeur du collectif El Hombrecito, avec lequel il a sorti plusieurs disques.

Sophie Maríñez

Sophie Maríñez is a poet, a scholar and a professor of French and Spanish at the Borough of Manhattan Community College, City University of New York. Born in France, partially raised in the Dominican Republic, and having lived in New York City since 1994, she has also worked as an actress, a translator, a journalist, and, from 1997 to 2000, a diplomat for the Dominican Republic in Mexico. She holds a Ph.D. in French from The Graduate Center, City University of New York.  Prior to her current position at CUNY, she held a two-year visiting faculty position at Vassar College.

 

 

Sophie Maríñez est une poétesse, universitaire et professeure de français et d’espagnol au Borough du Manhattan Community College, à la City University de New York. Née en France et élevée en partie en République dominicaine, elle vit à New York depuis 1994 : elle a également travaillé comme actrice, traductrice et journaliste et, de 1997 à 2000, a été diplomate pour la République dominicaine au Mexique. Elle a obtenu son doctorat en Études françaises du Graduate Center de la City University de New York. Elle a également été professeure invitée pendant deux ans au Vassar College avant d’occuper son poste actuel.