La chapelle

Jossef Essberger

Traducido por: Martine Dulude et Frédéric St-Sauveur


Obra artística por Elizabeth McClintock

Elle marchait d’un pas nonchalant sous le soleil de plomb du mois d’avril. Son ombrelle la protégeait des rayons, mais pas de la chaleur, une sorte de chaleur accablante et sans merci. Quelques buffles attachés sous des cocotiers broutaient l’herbe desséchée en bordure de la route. Occasionnellement, une voiture passait, traçant des ornières sur le goudron fondu, telles celles laissées dans le sillage d’un navire. Autrement, c’était calme et elle ne vit personne.

Habillée de sa longue et blanche robe du dimanche, Ginnie Narine pouvait passer pour une jeune fille de quatorze ou quinze ans. En fait, elle en avait douze et c’était une enfant heureuse, simple, d’une nature ouverte telle la fleur d’hibiscus rouge qui ornait ses cheveux noirs, longs jusqu’à la taille. Il y a plusieurs générations de cela, sa famille avait émigré de l’Inde pour s’établir à Trinidad et travailler à titre de commandeur sur les plantations de canne à sucre. Son père avait connu un certain succès en achetant et en défrichant la terre dans les environs de Rio Cristalino pour y planter du café.

Sur l’accotement poussiéreux, à vingt verges devant Ginnie, une voiture s’arrêta. Elle l’avait déjà vue une fois, mais elle ne la reconnut pas et ne pouvait apercevoir clairement le conducteur à travers les vitres teintées du véhicule, elles-mêmes aussi noires que la carrosserie éclatante. Elle continua de marcher et après avoir dépassé la voiture, la vitre du conducteur s’abaissa.

— Salut, Ginnie, dit une voix derrière elle.

Elle s’arrêta et se retourna. Sa peau sombre se colora légèrement. Ravi Kirjani était grand, mince et toujours bien mis. Pendant qu’il parlait, ses yeux noirs et ses grandes dents blanches brillaient dans la lumière du soleil. Tout le monde à Rio Cristalino connaissait Ravi. Ginnie entendait souvent ses sœurs célibataires parler de lui d’un air désabusé et dire que, si seulement leur famille possédait encore la terre que leur père avait de son vivant, une d’entre elles aurait pu devenir sa femme. Puis, elles se disputaient à savoir qui serait l’élue et riaient de Ginnie parce qu’elle était trop innocente pour qu’aucun homme ne veuille d’elle.

— Comment sais-tu mon nom, Ravi? demanda-t-elle, fébrile.

— Comment sais-tu le mien?

— Tout le monde connaît ton nom. Tu es le fils de M. Kirjani.

— Exact. Et où vas-tu comme ça, Ginnie?

Elle hésita et regarda de nouveau le sol.

— À la chapelle, répondit-elle avec un sourire forcé.

— Mais Ginnie, les bons hindous vont au temple. Sa voix riche et cultivée prit un ton légèrement moqueur, et il ajouta en riant :

— Ou bien c’est que les pandits du temple n’ont pas la bonne couleur de peau. 

Elle rougit plus encore en entendant Ravi faire référence au père Olivier et ne sut pas quoi répondre. Il était vrai qu’elle aimait bien le jeune prêtre français, avec son drôle d’accent et ses yeux bleus, mais elle allait déjà à la chapelle catholique depuis des mois avant qu’il n’arrive. Elle adorait les chants joyeux du culte catholique et la simplicité de cette religion qui n’a qu’un seul Dieu, si différent de ces malheureuses divinités hindoues qui se querellaient ensemble comme ses sœurs à la maison. Mais, surtout, c’est la vulgarité de la remarque de Ravi qui la troubla, sachant que sa famille était reconnue pour ses bonnes manières. Les gens disaient toujours que Ravi serait un homme honorable, comme son père.

Ravi prit soudain un air grave. Sa peau sombre semblait encore plus foncée. Il regrettait peut-être ses paroles. Ou bien avait-il perçu l’embarras de Ginnie dans ses grands yeux bruns? En tout cas, il n’attendit pas la réponse.

— Veux-tu que je t’emmène à la chapelle, à bord du cadeau que l’on m’a offert pour mes vingt et un ans?, demanda-t-il en remettant ses lunettes de soleil. Elle remarqua l’épaisseur de leur monture. De l’or véritable, pensa-t-elle, comme la grosse et lourde montre qu’il portait au poignet.

— C’est une Mercedes, gracieuseté de mon père. Elle te plaît?, ajouta-t-il nonchalamment.

Abritée du soleil sous son ombrelle, Ginnie arrêta son regard sur un petit nuage isolé et fixe suspendu au-dessus d’eux. Le soleil plombait, impitoyable, et il y avait un sentiment d’urgence dans l’air, une force qui poussait à l’éveil. Elle essuya avec un mouchoir la sueur sur son front. Ravi tira sur son col.

— Elle est climatisée, Ginnie. Et tu ne seras pas en retard à la chapelle, poursuivit-il, lisant dans ses pensées.

La chapelle devait être la dernière chose à laquelle pensait Ravi au moment où Ginnie, après un moment d’hésitation, accepta son offre, car c’est plutôt à l’extérieur de la ville qu’il l’emmena, sur une plantation peu fréquentée. Puis c’est là, la Mercedes cachée dans les cannes à sucre, qu’il s’introduit en elle. Ginnie était sous le choc. Jeune comme elle était, elle comprenait à peine ce qu’il lui arrivait. Le rythme du calypso battait dans ses oreilles, et les cannes à sucre se courbaient au-dessus d’elle en même temps que le climatiseur envoyait un courant d’air froid sur ses genoux. Après coup, elle saisit la fleur fanée qui avait été arrachée de ses cheveux, s’allongea parmi les longues cannes au doux parfum et sanglota jusqu’à ce que le court crépuscule des tropiques fasse place à la nuit étoilée.

Mais elle ne dit à personne ce qui s’était passé, pas même au père Olivier.

Deux semaines plus tard, le petit marché de Rio Cristalino était le théâtre de commérages. Ravi Kirjani allait se marier à Sunita Moorpalani. Comme les Kirjani, les Moorpalani étaient une famille indienne à la réputation établie et parmi les plus riches des Caraïbes. Mais alors que les premiers étaient des diplomates, les seconds étaient des commerçants. Les Moorpalani avaient fait fortune dans le commerce de détail, bien avant que la chute du prix du pétrole n’ait vidé les poches des clients, et aujourd’hui, on trouvait de leurs magasins dans tout Trinidad et quelques autres îles. Prudents, ils avaient diversifié leurs activités dans le domaine bancaire et dans l’assurance, ce qui eut pour effet d’étendre leur influence dans les plus hautes sphères de la société. Bien sûr, il s’agissait d’une influence bienveillante. Jamais ils n’en abusaient. C’était la raison pour laquelle les gens disaient toujours, en parlant des Moorpalani, qu’ils formaient une famille respectable, au-dessus de tous reproches. Ils possédaient des maisons à Port of Spain, à Tobago et à la Barbade, tout comme en Angleterre et en Inde, mais leur résidence principale était une magnifique et vaste demeure de style colonial, juste au nord de Rio Cristalino. Le mariage arrangé serait l’événement mondain de la prochaine année.

 

Lorsque Ginnie apprit les fiançailles de Ravi, le dégoût qu’elle avait éprouvé pour lui se transforma en une haine sourde. Très vite, elle fut hantée par le désir de faire payer cette brute arrogante et sans cœur. Elle aurait tout donné pour le voir humilié, pour voir ce sourire vicieux et condescendant disparaître de son visage. Mais, étrangement, elle ne réagit pas. Les jours de semaine, elle allait à l’école et les dimanches, elle continuait d’assister aux vêpres du père Olivier.

— Ma fille, tu dois sûrement en avoir beaucoup à confesser à c’Béké, ne manquait pas de lui dire sa mère chaque fois qu’elle rentrait tard de la chapelle.

— Ce n’est pas un Béké; c’est un homme de Dieu.

— Peut-être, mais n’oublie pas qu’c’est d’abord un homme.

Trois mois s’écoulèrent sans qu’elle revoie Ravi.

Puis, il se mit à pleuvoir. Tout le mois d’août, presque sans arrêt. La pluie battait incessamment les toits de tôle galvanisée, et le bruit que cela causait rendait presque fou. Mais quand elle cessait, l’air était aussi collant que de la mélasse, alors on se mettait à espérer qu’elle recommence à tomber.

Et par un beau jour d’octobre, vers la fin de la saison des pluies, alors que la famille de Ginnie célébrait les dix-huit ans de son seul frère, il se produisit une chose qu’elle redoutait depuis des semaines. Elle était allongée dans le hamac sur le balcon, jouant avec Pinni, son neveu de six ans.

Soudain, Pinni s’écria :

— Ginnie, pourquoi es-tu si grosse?

Dans toute la petite maison, la fête s’arrêta net. Sur le balcon, des regards interrogateurs se posèrent sur Ginnie. Et on comprenait ce que le garçonnet voulait dire.

— Que les dieux aient pitié de toi, Virginia! Regarde la forme de ton ventre, dit en criant Mme Narine, exprimant sans retenue son indignation. Elle entraîna sa fille vers l’intérieur, à l’abri des oreilles indiscrètes des voisins. Sa voix était forte et tranchante et ses yeux noirs comme le ciel avant l’orage. Comment avait-elle pu être aussi aveugle? Elle se maudit, et ne put se retenir de poser des questions éprouvantes.

— Comment qu’tu peux nous couvrir d’une telle honte, ma fille? Quelle traînée t’as fait de toi? Quel homme te voudra maintenant? Aucun homme respectable, ça c’est certain. Et pourquoi qu’tu ternis le nom de ton père de cette façon, à ton âge? Il n’a même pas vécu assez longtemps pour t’voir naître. Remercions les dieux qu’il ne sache rien de c’t’ histoire. Tu dois certainement des explications à ton cher homme de Dieu, mon enfant.

Enfin, elle s’était vidé le cœur. Épuisée, elle s’assit lourdement, son cœur fragile battant la chamade et sa poitrine haletant à cause de l’effort déployé pendant son accès de colère.

C’est alors que Ginnie raconta à sa mère l’après-midi où Ravi Kirjani l’avait violée. Puis, il y eut un long silence, et le seul bruit que l’on pouvait entendre était la respiration sifflante de Mme Narine. Quand elle reprit finalement la parole, elle prononça des mots durs et sans cohérence.

— Si quelqu’un doit être damné, ce sera ce Kirjani, dit-elle.

Les sœurs de Ginnie étaient stupéfaites.

— Est-ce qu’on l’emmène à la clinique, m’man? demanda Indra. La sage-femme est là aujourd’hui.

— T’es folle, ma fille? Vous savez tous à quelle vitesse c’te femme peut faire aller son caquet. J’vais m’en occuper. 

Cette nuit-là, Mme Narine amena sa jeune fille chez le docteur Khan, un vieil ami de son mari dont la discrétion lui était assurée.

Il ne faisait aucun doute. La fillette était enceinte.

— On peut faire quoi, nous? demanda Mme Narine.

— Mariez-la, le plus vite possible, répliqua sèchement le vieux médecin chétif.

Mme Narine eut un soupir narquois.

— Qui voudra d’elle, docteur? J’vous le demande, moi. Il n’y a rien? Rien à faire pour nous? 

Une brise opportune s’infiltra entre les lattes de la fenêtre du cabinet. Dehors, on pouvait entendre le son incessant et strident des cigales, et les insectes s’agglutinaient sur les moustiquaires, attirés par l’ampoule dénudée au-dessus du modeste bureau. Le docteur Khan soupira et jeta un regard par-dessus ses lunettes. Il prit alors un ton plus grave et parla d’une voix lasse, comme un homme qui avait répété mille fois la même chose.

— Je pourrais bien arranger quelque chose pour le bébé une fois qu’il sera au monde. Mais encore faut-il qu’il vienne au monde, ma chère. Votre fille est plutôt frêle. Elle est jeune, elle-même une enfant. À vos yeux, elle semble enceinte d’à peine trois mois. Ne vous y méprenez pas, si les dates qu’elle nous a données sont exactes, elle sera à terme dans trois mois. Toute intervention à ce moment-ci comporterait trop de risques, beaucoup trop de risques.

— Et s’il naît, demanda Mme Narine hésitante, s’il naît, il se passe quoi après?

— Non, m’man, de toute façon je le veux, je veux le garder, dit alors doucement Ginnie.

— Ne sois pas bête, ma fille.

— C’est mon bébé. M’man. Je veux l’avoir. Je veux le garder.

— Et qui va s’occuper de toi, et payer pour le bébé? Même si lui, Kirjani, accepte de payer, qui tu penses voudra de toi?

— Je vais me marier, ne t’inquiète pas.

— Tu vas t’marier! Mais tu es en bêtise, oui. Qui qu’tu vas marier?

— Kirjani, m’man. Je marierai Ravi Kirjani.

Le docteur Khan eut un petit rire.

— Eh bien, votre fille n’est pas aussi bête que vous le croyez, dit-il. Je vous ai suggéré de la marier. Et le jeune Kirjani mérite bien un essai. Qu’est-ce qu’elle a à perdre. Elle est trop… trop brillante! 

C’est ainsi que Ravi Kirjani fut mis devant le fait accompli : Ginnie était enceinte. Il dut se remémorer ce dimanche après-midi de la saison sèche lorsque la canne à sucre était prête pour la récolte. Au grand étonnement de la famille Narine, il ne fit pas de scène. Il proposa sur-le-champ d’épouser Ginnie. Il s’agissait peut-être pour lui d’une occasion bienvenue d’éviter une promesse conjugale qui ne l’enchantait guère. Car s’il était incontestable que Sunita Moorpalani venait d’une famille respectable, personne n’avait jamais prétendu qu’elle était jolie. Ou peut-être avait-il entrevu l’interrogatoire difficile des policiers une fois né le fruit de son désir. Mme Narine était renversée. Même Ginnie fut surprise du peu de résistance qu’il offrit.

— Après tout, pensa-t-elle le sourire en coin, il n’est peut-être pas si terrible. 

Quelles qu’aient été ses raisons, il fallait bien admettre que Ravi avait agi avec dignité. Il en fut de même pour la famille Moorpalani, humiliée. S’ils ressentirent vivement cet affront en privé, ils firent preuve de contenance en public, et les gens furent stupéfaits de voir qu’ils continuaient d’entretenir des liens avec l’homme qui avait insulté une des leurs et brisé son cœur.

Les cinq frères de Sunita invitèrent même Ravi à passer une journée en leur compagnie dans leur villa en bordure de mer à Mayaro. Et comme Ravi avait été un ami de la famille toute sa vie, il ne vit aucune raison de refuser.

Les frères Moorpalani décidèrent que la sortie aurait lieu un mardi (il ne servait à rien, avaient-ils dit, d’y aller la fin de semaine alors que les travailleurs encombraient la plage) et qu’ils feraient les vingt miles de trajet les séparant de Rio Cristalino à bord d’un de leurs Land Rovers. Ils étaient gais et plaisantaient avec Ravi pendant que leurs serviteurs rangeaient le poulet froid et la salade sous les sièges arrières et remplissaient les glacières de bières et de rhum puncheon. Ils scrutèrent ensuite le ciel et se félicitèrent d’avoir choisi une journée si magnifique. Suraj, l’aîné, regarda sa montre et se dégourdit nerveusement les pieds en disant :

—Allez, on part pour le grand voyage. 

Ses frères rirent et grimpèrent à bord. C’était un rire étrange, sardonique.

Le Land Rover au toit rigide traversa Rio Cristalino en direction de l’intersection au centre de la ville. Les marchands y installaient déjà leurs étals le long de la route et tendaient de grandes toiles pour se protéger du soleil ou de la pluie. Il baignait dans l’air une promesse de bonnes affaires et les vendeurs lançaient des regards confiants en remplissant leurs étals de mangues fraîches ou en mettant la touche finale aux présentoirs de melons géants dont l’emballage de cellophane faisait miroiter de succulents intérieurs roses et charnus.

Le Land Rover tourna à droite en direction de Mayaro et passa quelques instants plus tard devant le cimetière aux abords de la ville. Il y avait une circulation dense dans les deux directions sur la route longeant la côte (les denrées affluaient toujours vers le marché) et les nombreux virages et nids-de-poule ralentissaient le parcours. Le Land Rover put enfin prendre de la vitesse dans un droit grimpant à environ six miles de Mayaro. Ses pneus rainurés martelaient les réflecteurs tel un roulement de tambour, et le soleil du petit matin brillait entre les feuilles de cocotier. Puis, survint une chose terrible. La porte arrière du Land Rover s’ouvrit brusquement, et Ravi Kirjani en fut éjecté. Il roula, impuissant, sous les roues d’un camion lourdement chargé.

Lors de l’enquête, le coroner concéda que la nature et l’étendue des blessures de Ravi ne permettaient pas de dire si la mort était survenue lors de la chute ou au moment de l’impact avec le camion. Mais il était certain, croyait-il, que Ravi était vivant avant la chute. Son verdict fut donc celui d’une mort accidentelle.

Trois jours plus tard, la dépouille de Ravi fut incinérée selon le rite hindou. Comme d’habitude, une foule provenant des quatre coins de Trinidad (la famille éloignée, de vieux camarades de classe, quiconque revendiquant le plus ténu des liens avec le défunt) vint pleurer au bûcher funéraire près de la rivière en bordure de Mayaro. Certains d’entre eux étaient convaincus de voir dans la mort de Ravi le concours des dieux, et ils désignaient pour preuve le ciel gris et la pluie inhabituelle pour la saison. Mais les flammes défièrent la pluie et l’odeur fétide de chair brûlée remplit l’air. Quelques-uns parlèrent sinistrement de meurtre. Les Moorpalani n’avaient-ils pas un mobile indiscutable? Et n’avait-il pas, de plus, l’occasion et les moyens? La plupart s’entendirent néanmoins pour dire que c’était un accident tragique. Qu’un camion des Moorpalani ait achevé Ravi n’y changeait pas grand-chose. Des camions appartenant aux Moorpalani, il y en avait partout.

Puis tous regardèrent lorsqu’on jeta les cendres dans la boueuse rivière Otoire. Elles allèrent bientôt se perdre dans les courants chauds de l’Atlantique.

— De toute façon, dit un homme dans un haussement d’épaules, à qui pouvons-nous poser des questions? Les policiers ont fermé le dossier avant que le garçon n’ait refroidi. 

Puis il secoua son parapluie pour l’égoutter et, agacé, écrasa un moustique.

On pourrait penser que le choc de la mort de Ravi aurait provoqué l’accouchement prématuré de Ginnie. Ce fut plutôt l’inverse. Elle avait assisté à l’enquête et pleuré aux funérailles. Le jour de son terme vint et passa. Six autres semaines s’écoulèrent avant que Ginnie, maintenant âgée de treize ans, ne donnât naissance à un garçon à la maternité de l’hôpital de San Fernando. Les infirmières, lorsqu’elles aperçurent le bébé, se lancèrent des regards inquiets. Elles l’emportèrent ensuite avec elles sans laisser Ginnie le voir.

Finalement, elles revinrent accompagnées d’un des médecins, un Créole corpulent, qui adopta la plus imperturbable des sollicitudes afin de rassurer Ginnie; le bébé allait bien.

— C’est vrai qu’il est un peu pâlot, ma petite, dit-il au moment où une infirmière mettait le bébé dans les bras de Ginnie, mais, vois-tu, c’est à mettre sur le compte de l’accouchement tardif. Et n’oublie pas, tu es vraiment jeune… et vous avez tous deux souffert des temps difficiles. Attends une journée… trois jours… ses yeux vont changer, il aura bientôt bonne mine. 

Ginnie regarda dans les yeux bleus de son fils et les embrassa. Elle ressentit aussitôt un immense sentiment de fatigue. Ils étaient bleus. Nettement bleus. Et si semblables à ceux du père Olivier. L’ironie de la situation, ses ravages lui arrachèrent un soupir. Le médecin créole était-il vraiment si stupide? Il devait savoir aussi bien qu’elle que son teint blafard ne se dissiperait jamais.

 

 

Jossef Essberger
est né en Grande-Bretagne. Il est l’auteur de plusieurs livres, nouvelles et articles. Il a également enseigné l’anglais en Europe et en Asie. En 2009, il a créé un site Web sur l'enseignement et l'apprentissage de la langue anglaise.
Martine Dulude et Frédéric St-Sauveur
Martine Dulude est titulaire d'un baccalauréat en traduction de l'Université de Montréal. Elle a vécu 15 ans à Montpellier, en France, et envisage désormais de se lancer en traduction littéraire. Frédéric St-Sauveur a étudié l'histoire à l’Université du Québec et travaille dans un cabinet de traduction.