Un paquet pour toi

Lydia Pinkus

Translated by: Arianne Des Rochers


Artwork by Cara Tierney

Justement aujourd'hui, il fallait que je sois en retard. Je comprends pas. Je voulais être la première, comme toujours, on sait jamais, au fond je sais pas pourquoi, t'as jamais été ponctuelle de toute façon. Je me rappelle à quel point tu avais du mal à te lever, encore plus quand il faisait froid. On dirait une blague, on est le 30 octobre et il fait déjà froid. La file est courte, on peut à peine appeler ça une file. Trois personnes. Mais quelqu'un a voté déjà : une femme, assez jeune. Je vois pas pourquoi ils en parlent, ils l’ont presque pas vue. Ils disent qu'elle a voté et qu'elle est sortie en courant, sans dire au revoir. Ça aurait pu être n'importe qui. N'importe qui sauf toi, évidemment, tu serais pas venue si tôt. Tu vas arriver d'un moment à l'autre, avec ton air endormi. Et tu vas enfin écouter ce que j'ai à te dire. Jamais en cent ans je voterais pour Alfonsín, moi, je vote pour Luder. Aujourd'hui, on va mettre quelque chose au clair. Quelque chose qui n’a rien à voir avec nos chemins qui se sont écartés, ni avec la vie ni avec les années. Ce qui nous a séparées, c’est autre chose : c’est le malentendu.

Parce qu'au début j’ai cru que tu savais, que tu avais entendu les cris quand Echagüe m'avait appelée à son bureau. En rentrant, je l’avais vu jeter un coup d'œil à la liste, et hocher la tête :

— Chimie, pharmacologie, anatomie… Pourquoi voulez-vous tout ça?

J’avais pas répondu. Il s’était assis, et en se tapant le front, il avait dit :

— Mais oui! Dalia étudie ce truc, la dialyse!

Il t'accusait. J’ai cru qu'il t'accusait. J’avais perdu les pédales, j’avais hurlé :

— Qu'elle étudie ne fait pas d'elle une voleuse! Et en passant, ce truc s'appelle technique de dialyse! Vous ne comprenez rien à rien!

Je l'avais insulté. Echagüe, rien de moins! Le patron! Quand je m’en étais rendu compte, le mal était déjà fait. J’entendais à peine ce qu’il avait dit ensuite : quel dommage, tout ça pour une connerie... Une connerie! Un truc que j'avais décidé de faire après avoir longtemps réfléchi. Juste pour toi. Malgré les conséquences. J'allais gagner ton affection, j'en étais sûre. Mais Echagüe, qu'est-ce qu'il aurait compris de toute façon! Toi, oui. Je pensais que toi, oui. Mais t’es même pas venue me dire au revoir. Après quelques mois, j'en suis venue à penser que tu t’en étais peut-être pas rendu compte. Mais je pouvais pas te raconter ce qui s'était passé. Je pouvais pas appeler à la librairie. Chez toi non plus. Je m’excuse, mais on sait jamais sur qui on va tomber quand on appelle chez toi. Tu vas tout de même pas essayer de me faire croire que ce Jorge habite toujours pas avec toi. De plus, j’attendais que tu viennes les chercher, me chercher. Les livres, je veux dire. Moi. Tu me devais bien ça. Oui, Dalia, après tout ce qu’on a partagé, après toutes nos conversations. Quand tu me racontais tes rêves que moi aussi je faisais. Tes samedis dans les discothèques qui remplissaient mes nuits passées toute seule. Quand je te regardais en me demandant comment tu pouvais avoir les yeux si grands et si noirs. Et des cheveux bouclés qui tombaient sur tes oreilles, jusque dans le dos, qui dansaient quand tu riais. Tes cheveux, Dalia.

Bien sûr que tu avais le droit de les couper. Mais quand on s’est rencontrées dans la file pour aller voter, ta coupe à la garçonne m'a choquée comme une trahison. Oui, évidemment que tu avais le droit, ça faisait déjà trois ans, moi-même j'avais changé de coupe. C’est peut-être pour ça d’ailleurs que tu m’as pas reconnue.

— Marta? as-tu répété.

— Oui, Marta, de la librairie!

— Ah, mais oui, c’est ça! as-tu dit. C'est que je m'attendais pas à te voir ici. Je pensais que tu avais déménagé!

— Oui, mais j'ai toujours pas fait le changement d'adresse.

— Eh bien, tu parles d'une coïncidence!, as-tu ajouté tout de suite, comme pour dire quelque chose.

Et j’ai pas pu te répondre que ça avait rien d'une coïncidence. Que j'étais là depuis que le bureau de scrutin avait ouvert ses portes pour être sûre de te voir.

— Je vote pour Cámpora, et toi?

T’as même pas attendu ma réponse. Tant mieux, parce que chez nous, on est pas péronistes, moi je votais pas pour lui, mais comment ne pas être d’accord avec tes idées. Tu convaincrais n'importe qui. Bon, tu étudiais. Quand tu as terminé d’énumérer toutes les vertus du péronisme, tu as parlé de la température, de la tornade à Santa Fe, quelle tragédie, et t’as pas arrêté de parler, de fumer, de manger des bonbons. Et quand j’ai enfin trouvé le courage de t’en parler, c’était ton tour de voter. En sortant, tu m’as dit :

— Allez, je t’appelle, donne-moi ton numéro. Je t’appelle un de ces quatre.

T’avais pas entendu que je t'invitais à aller prendre un café.

Je sais pas si tu as appelé, parce qu'à côté de chez moi ils ont mis une bombe et la ligne a été coupée. Ça m’a pas trop dérangée, parce que de toute façon Cámpora a démissionné quelques mois après, et je savais qu’on irait voter. Je m'étais cousu un petit ensemble rose, tu te souviens? Tu aimais cette couleur.

On était en septembre. Je me sentais mieux préparée pour te parler. Dans le noir, chaque nuit, quand les sirènes au loin me réveillaient, j'imaginais notre conversation : « Dis-moi, Dalia, sais-tu ce qui s'est passé à la librairie? » « Pas vraiment », tu me disais, les joues rouges de gêne. Et là je me mettais à tout te raconter, dans les détails, ce que j'avais fait. Tu disais : « Tu me fais penser à Robin des bois ». La scène se terminait dans une chaude étreinte, et dans les larmes.

Mais j'ai pas pu commencer comme prévu. Je pensais te voir arriver radieuse parce que tout le monde savait déjà que Perón allait gagner. Ton visage triste, pas maquillé, m’a surprise.

— Il t’est arrivé quelque chose? je t’ai demandé, et c'est là que je me suis perdue, que j’ai pas pu reprendre avec le discours que j'avais préparé.

Tu as répondu oui, que tu allais mal. Ton copain t'avait laissée. Pour une autre. Qui aurait pu croire ça? Pour une autre! Comme quoi j’étais pas la seule à qui ce genre de choses arrivent. Mais pas cette fois. Ça allait mieux pour moi.

— Regarde-moi, je t’ai dit, un peu euphorique, qui l’aurait cru? Moi, qui n'avais jamais personne avec qui sortir. Et maintenant, j'ai un bon mari, je manque de rien, il faut surtout pas désespérer. Et toi encore moins, tu es belle, tu as ton diplôme. Un avenir devant toi. N’importe qui t’envierait. Moi je pense que tu devrais rester chez toi un peu plus, je mettrais ma main au feu que tu as même pas appris à faire la cuisine. Que veux-tu, t'as jamais rien su faire!

J’ai beaucoup parlé, je t’ai donné de précieux conseils, j’ai pas arrêté de t'en donner jusqu'à ce que ce soit mon tour d’aller voter. Dans l'isoloir mal éclairé, ça m’a sauté aux yeux. La mâchoire me faisait mal tellement j'avais parlé, trop de tension, mais à propos de la librairie, rien! Rien, je t'en avais même pas glissé un mot! Incroyable, après tant d’années, je t’avais toujours rien dit! J'en pouvais plus et je suis sortie. Mais je t’ai pas trouvée. Tu étais partie. Une fois de plus tu t'étais tirée. J’ai regardé des deux côtés de la rue, j'en ai choisi un, j’ai couru. Je te voyais toujours pas et deux agents de scrutin me couraient après. J'ai compris tout à coup pourquoi ils me poursuivaient : en montant dans l'autobus, j’ai tendu au chauffeur mon bulletin de vote.

Tu vois, les années ont passé. Ma belle-mère, prétextant qu'elle vivait dans une zone inondable, est venue vivre avec nous. J’ai été très occupée. Clarita est née en 75. À partir de ce moment-là, je pensais que Perón était assez vieux, à moins que le Brujo le ressuscite, pour que bientôt il y ait des élections. Comme de fait, tu te souviens, Isabel les a annoncées pour octobre. Sauf qu'avec les enlèvements et les explosions, on parlait plutôt d’un coup d'État. Pour mettre toutes les chances de mon côté, je me repassais la scène, histoire de pas me faire prendre au piège une deuxième fois. Je te racontais tout et tu te jetais à mes genoux : « Tu es restée sans travail. Sans références, pour moi! » Dans ce scénario, j’étais l'héroïne de mon fantasme.

Mais il y a pas eu d'élections. Il y a eu le coup d'État, et le Procès. Même si tu le croiras pas, il m'est arrivé quelque chose de curieux : j'ai arrêté de rêver à notre rencontre. Le discours que Videla a prononcé juste après avoir pris le pouvoir résonnait tous les jours dans ma tête : « Nous punirons chaque acte d’immoralité et chaque acte de corruption ». Le petit pas militaire, la moustache de Videla et ses mots : immoralité. Corruption. Vol de livres. Corruption. Immoralité. La peur qu’on ressentait tous m'a saisie aussi, mais moi, j'avais une vraie raison d'avoir peur. Donc, j’ai été soulagée de t'avoir rien raconté. Te fâche pas, mais tu as toujours été distraite, tu le disais toi-même. Mais moi, ils viendraient me chercher, c'était sûr. Ils emmenaient les gens pour moins que ça. On sait bien qu’à toi, il t’arriverait rien, évidemment.

C’était un temps étrange. Triste. Cloîtrée à la maison avec Clarita que son asthme étouffait, je cousais pour des commandes de l’extérieur. Raúl sans travail. Si ton image m'apparaissait, j'essayais de l'écarter.

Quatre ou cinq ans plus tard, des rumeurs d’élection ont commencé à courir. Quelle année c'était au juste, 80, 81? Je sais pas. Chaque fois qu'un politicien passait à la télévision, je me souvenais de toi, sans aucune crainte à présent. Parce qu'ils disaient qu'il fallait élucider le passé, qu'il fallait affronter les faits. Je les écoutais, j'étais d'accord : t’affronter, affronter ce que j'avais fait, affronter ce qui s'était passé. Enfin, des élections, l'occasion de te voir.

C'est peut-être à cause de cette joie que je me faisais de te revoir que je suis vite devenue enragée, de plus en plus enragée chaque fois qu'on changeait de président. On changeait de président comme on change de chemise! Celui dont je me souviens le plus c’est ce Galtieri, pour ce qu’il avait dit à propos des urnes, qu’elles étaient scellées pour de bon. Plus jamais d’élections. Pendant tous ces mois-là, je bouillonnais en dedans. À cause de lui, j’allais plus jamais te voir? Ni pouvoir te dire ce que j'avais fait? J'avais fait quoi, d'ailleurs? Une connerie qui avait servi à rien? Que personne avait reconnue? Toi la première! Tu as jamais appelé. De toute façon, tu as même pas eu besoin des livres pour obtenir ton diplôme. Dans le fond, tu as jamais eu besoin de nous, ni des livres ni de moi. Je suis une ex-amie. Juste ça. Point final. Qu'est-ce que je dis là, point final? L'enragée que j’étais devenue s’est réveillée d'un seul coup.

— On va voir ce qu’on va voir! j'ai crié, et je suis sortie en pensant à rien d'autre, à droite, vers la librairie. On va voir ce qu’on va voir! je me répétais dans la rue. Au rythme des marches militaires qu'on entendait de toutes les fenêtres, on va voir ce qu'on va voir.

— Les Malouines!, gueulaient les gens, arborant des drapeaux et distribuant des accolades.

— On va voir ce qu’on va voir! Elle, surtout!, que je me disais, qu'ils s’en rendent compte! Qu'ils la mettent à la porte, s'il le faut!

Parce que dans le fond elle avait été complice, c’est elle qui m'avait incitée, avec sa petite mine d'innocente; la pauvre petite, elle, se plaignait de manquer de livres, d'étudier le soir, d’avoir personne pour l’aider.

Je suis entrée dans la librairie, suis allée directement vers l'arrière-boutique, guidée par le vacarme de la radio. Et au beau milieu d'un groupe d'inconnus qui tapaient des mains, sautillaient et criaient, tu étais là, Dalia, à servir du cidre dans des gobelets de carton. Tu avais rien perdu de ton élégance. Sans préambule, j’ai commencé :

— Je suis venue te parler des livres.

D’un bond tu étais alors à côté de moi, tu m’as fait l’accolade :

— Quelle chance que tu sois venue! Un jour comme aujourd’hui, les vieux amis...

Je t’ai interrompue :

— Des livres, Dalia.

Mon air sérieux a capté ton attention. Tu as demandé :

— Mais de quoi tu parles? tu as ri. Ah, mais oui, de ce qui s'est passé, ça fait des années! Si c'était mal il faut l'oublier, ma pauvre petite. Regarde, Echagüe, regarde qui est venue fêter avec nous!

Il m’a à peine reconnue. Il m'a envoyé un baiser du coin de la table.

— Je peux pas oublier. Je les ai volés. Tu te rends compte? Je les ai volés pour toi! Pour toi!, je pleurais.

— Oui, pour l'Argentine!, a crié quelqu'un, comme si on me répondait.

Un autre m'applaudissait :

— Très bien! Là tu parles! Les îles nous appartiennent! Oui monsieur, on nous les a prises!

— Argentina! Argentina! scandaient toujours les autres en chœur.

Puis les voilà qui voulaient me soulever dans les airs, je me débattais, quand Echagüe a grimpé sur la table pour faire un discours. Il parlait dans tout ce vacarme et tout le monde pleurait parce que Juancito, m’as-tu glissé à l’oreille, s’était enrôlé comme volontaire. Tout à coup, quelques têtes coiffées de bandeaux argentins sont apparues, nous interrompant, nous invitant :

— Tout le monde dehors! À la Grand-Place!, et tout le monde s’est précipité à la porte en renversant du cidre. Toi-même tu as renversé ton verre sur ma robe, sans t'excuser. Tu m’as traînée sur le trottoir.

— Je dois fermer la boutique, as-tu dit, tu viens ou tu viens pas? Et comme je te regardais sans pouvoir articuler un seul mot, tu as ajouté : toujours la même.

Je sais pas ce que tu as voulu dire par là. Tu étais sûrement fâchée. J'admets que je venais de faire une grosse gaffe.

Soixante-quatre jours plus tard, quand on a de nouveau perdu les Malouines, je me suis réjouie. Je me suis réjouie et je me suis sentie coupable de me réjouir, de peur que tu me le reproches. Mais c'est que je voulais des élections, les Malouines me tenaient à cœur, c’est sûr, mais je voulais surtout des élections. J’avais besoin de te voir, de te raconter l'histoire des livres. Je pensais que si on en finissait avec la junte, il y aurait des élections peu de temps après.

Tu vois, je m'étais pas trompée. Aujourd’hui nous voilà sur le point de voter, dans un moment. Maintenant on va parler, calmement. Dans un moment, quand tu vas arriver. Cette fois-ci, c’est sûr, je vais tout t'expliquer. Parce que c'est certain que c’était pas toi qui as voté tôt ce matin. J’ai pensé que oui un instant, avec la description. Mais non. Dépêche-toi d’arriver, et vaut mieux que tu apportes un mouchoir. C’est que, vois-tu, on va pleurer. Et après avoir voté, je le vois déjà, on va sortir bras dessus, bras dessous. Les deux ensemble, on va marcher, tout naturellement. Si tout va bien, jusqu'à chez moi. Oui, chez moi, pour dîner. Pour que tu connaisses Raúl et la petite. Mais en chemin je vais pas pouvoir me retenir, et avant même d'arriver à la maison, de te le montrer, je vais commencer par te demander :

— Savais-tu que j'ai un paquet pour toi, depuis trois ans? Devine c'est quoi?

Et ton rire, celui d'autrefois, va éclater dans l'air du matin. Comme si des étoiles tombaient du ciel.

Lydia Pinkus
est originaire de Buenos Aires. Elle est l’une des figures marquantes de la littérature féminine en Argentine dans les années 1990. Elle a remporté de nombreux prix littéraires tels que le Raices (1990) et le Ricardo Rojas (1991) pour son recueil de nouvelles Natalia no era y otros cuentos.
Arianne Des Rochers
est diplômée de l'Université Concordia et s’intéresse tout particulièrement à la littérature hispano-américaine, ainsi qu’aux rapports qui lient traduction et identité.