Perdition

Richard Salsbury

Translated by: Hugo Vandal-Sirois

Original text: "Perdition "


Artwork by Ewen Paterson

 

6 novembre 1893

Cher lecteur,
     Pour les raisons que je clarifierai ici, je vous exhorte, avec les termes les plus vigoureux que possible, à continuer de lire cette lettre! Elle s’adresse à la première personne qui y pose les yeux, quelle qu’elle soit. Alors que j’écris ces mots, j’ignore combien de temps s’écoulera avant sa découverte. Vous lisez ces lignes peut-être des jours, ou des années, après leur rédaction. Mais peu importe l’importance de cet intervalle, vous devez en continuer la lecture, même si ce parchemin est craquelé et flétri par le temps.
     Au cas où vous auriez la bonté de répondre à ma demande, laissez-moi décrire la terrible impasse qui m’afflige. Je me trouve captif d’un lieu qui n’a rien d’une cellule traditionnelle, ni même de tout autre lieu qui s’apparente visiblement à un cachot. La lumière qui parvient à moi varie en intensité, et bien que je ne parvienne pas à en identifier la source, elle semble toujours proche, me suivant à chacun de mes mouvements. Toujours est-il que cette lumière ne brille jamais assez pour me permettre de voir à plus de quelques mètres dans chaque direction. Le sol sur lequel je me tiens ne semble être rien d’autre que de la boue froide, et je n’arrive pas à décrire les murs de ma prison, car ils n’existent tout simplement pas. À leur place, une plate étendue de terre moite s’étire dans toutes les directions sur une certaine distance, avant de finir abruptement par un précipice. Cette lumière sans éclat m’a permis de déterminer que la plateforme où je repose doit former un cercle, d’une centaine de mètres. Je suis prêt à croire qu’une chute dans ce précipice s’étirerait à l’infini, car les objets que j’y lance ne semblent toucher ni terre, ni mer. Je ne distingue rien par-dessus moi, je n’arrive pas à dire si un toit recouvre cette plateforme, où si les étoiles et les nuages sont assombris par tout autre moyen. Aucun écho ne répond à mes hurlements, en provenance d’un mur ou d’un plafond, et ne subsiste alors que le souvenir d’un son, déjà avalé par les ténèbres.
     Mon ravisseur apparaît à sa guise, ou peut-être (comme j’ai commencé à le croire, nonobstant toute logique) au moment où sa présence me terrifie le plus. Je tremble maintenant au son du pas lourd et humide qui annonce sa venue. Les mendiants lèveraient le nez sur l’eau et la nourriture qu’il m’offre, et je me contrains à la consommer tout de même car, comme je l’ai appris, s’affamer ne ronge pas que l’estomac, mais l’âme aussi.
     Je ne peux décrire les tortures que mon hôte m’inflige. Il semble jouir d’une imagination sans fin, car la douleur et les angoisses auxquelles il me soumet sont d’une inventivité grotesque. S’il se laisse aller, un bref moment peut suffire à me transformer en épave tremblotante. Parfois, je le supplie de m’achever, mais il me rappelle que tant que je me trouve sous sa garde, je ne peux ni vieillir, ni mourir. Ce qui me tourmente le plus est qu’il semble me connaître mieux que moi-même, comme il éveille des peurs ancrées si profondément en moi que je me doutais à peine de leur existence. Certaines personnes me pousseraient à me lancer dans le vide, mais contempler ces impénétrables profondeurs attise une terreur encore plus vive que celle que j’éprouve pour la créature, et je m’accroche à ma plateforme familière comme à un réconfortant foyer.
     Je réalise que je m’étire trop sur les circonstances de ma captivité. Et pour comprendre pourquoi un tel malheur m’afflige, je dois conter l’histoire d’un autre homme. Car c’est cet individu qui m’a mené jusqu’ici. Je parlerai de lui sans passion, mais vous comprenez certainement que bien que je refuse de l’admettre, ma haine à son égard ne connaît aucune limite.
     Edward Southerton était diplômé de l’Université d’Oxford, un homme éduqué et respecté qui vivait dans un petit mais superbe manoir de Surrey. Le décès précoce de son père lui avait procuré une petite fortune, qui lui assurerait de ne jamais se trouver dans le besoin. Par contre, au lieu de s’offrir une vie confortable, comme tant d’autres l’auraient fait avec une pareille somme, il utilisa ces ressources considérables pour financer une soif de connaissance qui grandira tout au long de ses études collégiales. Insatisfait à l’idée de se confiner au sein d’une unique discipline académique, il dévorait avec avidité les bouquins sur tous les abondants sujets qui l’intéressaient. S’il se prédestinait à devenir une figure d’autorité, il devait encore trouver une discipline qui l’interpellerait assez pour y parvenir.
     C’est en tombant par hasard sur un volume dans une librairie nichée dans une petite rue tranquille de Guildford que ses centres d’intérêt prirent une tangente différente. À l’époque, il se passionnait pour l’étude de l’histoire, de la littérature, de la linguistique et de l’archéologie et ce bouquin qui saisit son attention semblait combiner, d’une manière plutôt étrange, l’ensemble de ces sujets. Ce livre sur l’occultisme, riche en savoir mais également en superstitions ridicules, contenait en ses pages suffisamment d’idées intrigantes pour envoûter Southerton dès qu’il se mit à les feuilleter. Ce volume fut le premier achat d’une longue série.
     Il a rapidement consacré tout son temps à ce sujet, et à aucun autre. Bien des heures passées minuit s’écoulèrent, son nez plongé dans ces ouvrages, excédant largement toutes ses précédentes activités d’autodidacte. En un mot, il devint un homme obsédé. Il avait enfin trouvé un sujet digne de son entière attention, d’autant plus que départager les faits des fantaisies demandait des efforts considérables.
    Edward Southerton démontrait à l’habitude une grande patience, mais après quelques mois d’étude intensive (pendant laquelle il ne parlait pas à âme qui vive, sauf à sa femme de ménage), il arrivait à peine à contenir son excitation. Morceau par morceau, il repéra sous des couches de superstition et d’informations douteuses une série de procédures qui entraînaient les résultats les plus incroyables. Séduit à l’idée de voir si ces miracles se concrétiseraient, Southerton se lança dans la manipulation de nombreux ingrédients des plus obscurs, persuadé qu’il maîtrisait la portée de ses actes.
     Je n’arrive pas à comprendre même une infime partie des forces obscures que Southerton explorait alors. Il vous faudra alors puiser dans votre imagination pour vous représenter les événements qui suivirent. Si ma description est juste, vous aurez compris que Southerton jouait avec un savoir que Dieu voulait garder à l’abri du regard inquisiteur des Hommes. Il s’exposait bien entendu à des risques d’une gravité terrifiante, bien que je vous laisse le soin de juger de la nature de ces dangers, qu’elle soit physique, mentale ou spirituelle.
     À ma connaissance, Southerton tentait de dompter une créature d’un autre monde, pour qu’elle se soumette à sa volonté. J’ignore ce qu’il souhaitait accomplir ainsi. Je suspecte qu’il désirait simplement démontrer, pour sa propre satisfaction, qu’une telle incantation était possible. 
     Vous avez certainement compris que les choses ont mal tourné, sinon pourquoi vous conterais-je une telle histoire? Southerton saisit, comme moi aujourd’hui, que les mots peuvent canaliser une incroyable puissance, qui imprègne l’ordinaire d’une énergie surnaturelle aux sombres origines. C’était en effet par les mots qu’il exerçait ses incantations maléfiques. Toutefois, Southerton doit s’être fourvoyé dans ses conjurations, peut-être en inversant l’ordre des phrases à prononcer, ou simplement en prononçant mal un passage critique, car jamais il ne parvint à soumettre la créature.
     Lorsqu’il réalisa qu’il n’arriverait pas à contrôler le résultat de ses incantations, Southerton fut épris de la terreur la plus profonde. Il n’a pas eu le temps de s’exaspérer en méditant sur les raisons de son échec, alors que la bête resserrait déjà son emprise sur lui. Au lieu de le déchirer en lambeaux, comme il s’y attendait sans doute, la créature prit parole :
     ‒ Edward Southerton, dit-elle d’une voix grave comme un tombe, vous avez tenté de me tirer de mon antre et de me soumettre à votre volonté. Plutôt que de suivre mon instinct et de vous tuer, je vous affligerai de la honte et de la souffrance auxquelles vous me destiniez. 
     Southerton perdit alors connaissance, frappé soit par une indicible frayeur, soit par une quelconque force surnaturelle. À son réveil, dans une pénombre presque totale, il se trouvait sur une plateforme circulaire faite de terre froide, sans murs ni ciel, entouré d’un précipice sans fond.
     À ce moment dans mon récit, vous avez peut-être tiré la conclusion que je suis Southerton, mais vous auriez tort. Je ne suis pas lui, mais vu ma présente situation, il m’arrive de le souhaiter. Je vous donnerais mon nom si je croyais cela utile, mais c’est ce que je représente qui vous concerne davantage. Et voilà que je m’emporte! Je dois d’abord terminer l’histoire de Southerton.
     La créature qui échappa aux griffes de Southerton le visitait souvent dans sa prison, pour lui infliger toutes les tortures qu’il jugeait appropriées. Southerton implora très rapidement la pitié, et si vous croyez que cela témoigne d’une faiblesse de caractère, je vous assure que vous ignorez tout du calvaire qu’il subissait.
     ‒ Puisque tu me supplies, gronda la créature, je te donnerai non pas la chance de te libérer, mais bien de changer de place avec un autre humain. De cette façon, tu me considèreras peut-être un peu moins insensible. Si tu parviens à en attirer un autre de ton espèce, nous serons tous deux satisfaits: tu auras ta liberté, et j’aurai un autre invité à divertir.
     La bête expliqua alors comment Southerton pourrait imposer ses souffrances et sa captivité à un autre et, désespéré, Southerton consentit. Et c’est ce qui m’amène en cet infâme lieu. Je suis l’homme naïf contraint à prendre sa place. Si le destin eut voulu que je rencontre Southerton alors que je me doutais de la damnation à laquelle il me condamnerait, je jure devant Dieu que toute ma rage aurait déferlé sur sa personne. Malheureusement, par une supercherie des plus poussées, il s’assura que jamais je n’aurai la chance de me venger.
     Vous connaissez maintenant le sort de Southerton ainsi que le mien, mais je dois avouer que le récit ne s’arrête pas ici. J’ai passé six jours prisonnier ici (si je me fie à ma montre de poche), avant que mon esprit tourmenté ne parvienne à se remémorer chaque détail de l’histoire de Southerton. Je me suis rappelé ses supplications pour se faire remplacer. Hier, j’ai imploré mon hôte de m’accorder la même faveur. Je comprends que des années peuvent s’écouler avant ma libération, et je pourrai mourir de vieillesse dès mon retour sur la terre des Hommes, mais toute libération s’avérerait salvatrice.
     Southerton m’a piégé par une lettre qui, une fois rédigée, a été envoyée dans notre monde par son tortionnaire, dans l’attente qu’une âme malchanceuse ne la découvre. J’étais son âme malchanceuse, et vous êtes maintenant la mienne. Comme je l’ai mentionné, Southerton et moi-même découvrîmes la puissance que portent les mots. Maintenant que vous achevez cette lettre, votre sort est scellé. Vous prendrez ma place. Je vous dois ma plus profonde gratitude pour me libérer ainsi, et je ne peux que prier le ciel pour que votre séjour soit bref. 

FIN



 

Richard Salsbury
Richard Salsbury is a technical writer and training instructor by profession, but his real vocation lies in novels and short stories, which allow him to indulge the playful and experimental side of his writing. Perdition was completed in 1996 and published in the small press magazine Scheherazade, issue 17, edited by sisters Elizabeth and Deirdre Counihan
Hugo Vandal-Sirois

A certified translator, Hugo Vandal-Sirois mainly works in the field of advertising and marketing. He writes and gives lectures about the challenges of adapting promotional communications, and just completed a Ph.D. in Translation Studies at Université de Montréal. He translated short stories, plays, videogames and The Chimera Sanction, a novel by Canadian author André K. Baby.