La réapparition des fraises

Simon Van Booy

Traduit par : Nathalie Dion et Carole Moireau


œuvre de Briar MacLeod

Au huitième étage de l'hôpital Bonnard, situé sur la tristement célèbre rue de Vaugirard, l'homme dans le lit numéro neuf de la salle commune n'avait rien demandé d'autre, des jours durant, que des fraises. Pendant la majeure partie de ce mardi après-midi, la seule chose que l'on entendait était les petites pattes de la pluie contre les carreaux.

Alors que la plupart des patients disparaissaient dans un sommeil médicamenteux, Pierre-Yves était étendu, éveillé, conscient qu'il était en train de mourir. Il y avait à côté de son lit un bol de fraises hors de sa portée ou de son toucher. Dès qu'il imaginait leur douceur, il se souvenait d'elle et frissonnait. Elles étaient entassées dans un lourd bol jaune.

Pierre-Yves inspira profondément pour tenter d'enfouir ce parfum dans ses poumons, tout en imaginant les taxis, là dans la rue, gorgés de fumée de cigarette s'engouffrant entre les feux de circulation. Lors de sa première nuit à l'hôpital, après sa chute au milieu d’une place peuplée de centaines de pigeons, un souvenir l'effleura.

Comme la lumière qui visite un grenier en se faufilant à travers une fissure dans le toit, transformant la poussière en étoiles, elle était apparue, pas tout juste avant sa mort, comme dans les rêves, mais comme il voulait tellement se souvenir d'elle; fixant en silence et avec un charme niais l'autre bord de la rivière. Il aurait pu l'emmener en Amérique, il le savait maintenant.

Il observait la façon dont chaque goutte de pluie s'unissait à la plus proche et ensuite, se fendant sous son propre poids, coulait le long de la vitre en un corridor uniforme. Même après que sa famille à elle fut tuée, il ne fit rien, pas la moindre chose.

Sans la mémoire, pensa-t-il, l'homme serait invincible.

Alors qu'il remontait dans le passé, Pierre-Yves savait qu'il ne pourrait revenir au présent, à la pluie et à la salle commune, mais il espérait pouvoir aller jusqu'au jardin, lequel s'enveloppait autour de la maison de campagne et tremblait, comme l'été avait tremblé et avait mis les fraises au monde.

Comme le crépuscule commençait à flotter dans tout l'hôpital et à défaire les amarres du monde faisant place à l'ombre, il se souvint du moment où elle lui avait parlé de son oncle qui lui avait appris à dévaler les escaliers à bicyclette et des fleurs qu'elle gardait dans un panier attaché au guidon. Elle lui en avait parlé cet été-là, le plus chaud qu'aucun d'entre eux n'eût jamais connu. Ils avaient fui le rythme lent et lourd de Paris pour se rendre à une petite maison de campagne appartenant à sa grand-mère. C'était le genre de maison dont on aurait dit qu'elle était sortie tout droit du sol. Le lierre s'enroulait autour des murs de pierre en un feuillage épais, et les roses chantaient aussi haut que la fenêtre du haut.

La Loire s'écoulait paisiblement un demi-kilomètre à l'ouest et se transformait en une langue d'or lorsque le soleil se noyait derrière les bottes de foin, petits points aléatoirement disposés dans des champs lointains.

Un après-midi, ils avaient trouvé un pré accolé à la lenteur veloutée de la Loire et étendu une couverture entre des poignées de fleurs des champs.

Pierre-Yves se souvint comme elle avait beaucoup parlé de l'époque où elle était enfant. Elle expliquait comment, quand elle était très jeune, elle croyait que lorsqu'elle marchait dans une flaque, un vœu serait exaucé. Pendant les lentes et lugubres années d'après-guerre, Pierre-Yves n'oublia jamais cela et il fermait son parapluie lorsqu'il pleuvait à verse afin de pouvoir pleurer librement tout en se frayant un chemin vers chez lui.

À ce moment, pendant que la salle commune de l'hôpital était plongée dans les profondeurs de la nuit, il ressentit le devoir de s'évader du pré pour à nouveau être témoin de ses derniers instants et éprouver la torpeur qui les accompagnait. Toutefois, alors que le son des bottes des soldats commençait à résonner et l'odeur du brûlé lui piquait les yeux, il prit soudainement conscience qu'un doux parfum, un irrésistible bouquet planait autour de lui. L'image de l'infâme rue de Vaugirard, qui était criblée d'impacts de balles à l'époque, se dissipa subitement, et elle était endormie dans son sommeil à lui, dans le jardin derrière la maison de campagne, ses cheveux en éventail sur son torse.

Il observait sa respiration ondulée, séduit par le mystère et la délicatesse de son poids contre lui. Comme le ciel enflait et les bleus dérivaient au-dessus du jardin projetant des ombres, il cueillit une fraise et la tendit sous son nez. Elle ouvrit les yeux et mordit dedans. Il sentit quelque chose qui s'attardait et la serra bien fort dans ses bras.

Comme les fleurs entraient dans le cœur de la tempête et commençaient à se flétrir, Pierre-Yves fit de même. Et aux premières heures du matin, alors qu'il cessa de respirer, une infirmière nouvellement mariée qui l'avait observé depuis l'aurore prit une fraise dans le lourd bol jaune et la glissa délicatement entre ses lèvres. Dans un bureau morne surplombant la Seine, le mari de l'infirmière pensait aux coudes de sa femme, et à la façon dont ils forment de petits creux dans l'herbe quand elle lit.

 

 

Simon Van Booy
est un auteur britannique qui vit aux États-Unis. Il a publié deux recueils de nouvelles, The Secret Lives of People in Love (2007) et Love Begins in Winter (2009), quelques essais et un roman, Everything Beautiful Began After (2011).
Nathalie Dion et Carole Moireau
Nathalie Dion est enseignante au secondaire et Carole Moireau est inscrite au Master en Métiers du lexique et de la traduction à l'Université Charles de Gaulle à Lille.