Le piano

Martha Batiz

Translated by: Caroline Couillard

Original text: "El piano "


Artwork by Mark Kazav

Je ne joue pas du piano. Et alors? Ça fait longtemps que je me suis obligée à oublier comment lire les notes d’une portée. À vrai dire, ça ne me fait rien, mais tante Diana, elle, avait honte de moi et ne perdait jamais l’occasion de faire des commentaires acerbes à ce sujet. Avec ces mains si grandes, Federica, tu aurais pu être une grande virtuose, comme moi, disait-elle. C’était vrai : mes mains ressemblaient aux siennes. Les doigts longs, agiles, fins, mais forts, idéals pour glisser sur un clavier… Ou sous une ceinture, lui répondais-je. Elle, elle devenait furieuse, incapable de comprendre mes pulsions adolescentes, ou du moins feignant une frigidité devant tout, sauf les partitions. Avec ses cheveux courts, la même coiffure depuis des années, comme si elle avait voulu que le temps s’arrête sur son visage, comme il s’était arrêté sur la musique ancienne qu’elle présentait aux concerts. Aujourd’hui, je sais qu’elle a toujours voulu que je reste seule. Comme elle; avec elle. C’est pour cela qu’elle ne me laissait pas en paix. 

J’ai tardé à m’habituer à vivre à ses côtés. La première chose que j’ai apprise lorsque je suis arrivée chez elle, c’était que le piano était la chose la plus importante. Les heures d’étude, sacrées. Personne n’osait l’interrompre. Si elle entendait un bruit pendant qu’elle caressait le clavier, son éternel sourire, son amabilité odieuse et interminable se dissipaient d’un coup et pour longtemps. Je me souviens que les exercices de réchauffement étaient une vraie torture. Sans arrêt les mêmes gammes, ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta. Je ferme les yeux et je les entends encore. Si je suis le moindrement distraite, je me surprends à les fredonner. Comme si elles s’étaient imprégnées entre mes tempes, elles frappent, impitoyables, sans que je puisse les arrêter. Des gammes identiques, la même coiffure, un seul parfum pendant des années. Tante Diana ressemblait à une copie d’elle-même, de ses photos d’adolescente, plutôt qu’à un être vivant. Elle ne cessait de se reproduire, peut-être par vanité ou par crainte. Ou par habitude de ne pas changer d’habitude, ce qui a fait de notre vie ensemble une succession de jours monotones. De solitudes inexprimables, et de peu, de très peu, de rires.  

 

Au début, je le reconnais, j’ai voulu lui ressembler. Je m’installais au piano pour composer des mélodies en martelant le clavier de mes mains, le dos bien droit et les bras comme des ponts entre mon corps et le clavier qui se plaignait de mon manque de talent. Je n’arrivais pas encore aux pédales. Un après-midi, tante Diana s’est assise à côté de moi et a commencé à m’enseigner quelques accords. Si j’avais su ce qui allait arriver après, j’aurais ménagé mon enthousiasme. Mais je ne l’ai pas fait. Je l’ai laissée continuer, fascinée par la sensation de sa main sur la mienne, glissant sur cette grande et fine dentition.

 

Le matin suivant, deux heures de cours de piano. J’ai appris que confronter une portée immédiatement après le petit-déjeuner pouvait être terrible. La pression de ces mains étranges sur mes doigts au clavier blanc et noir, les symboles indéchiffrables sur le papier, les mesures et les clés, tout cela a suffi pour anéantir mes aspirations de pianiste. Mais tante Diana a insisté. Mon seul repos survenait lorsqu’elle allait donner un concert, ou lorsqu’elle voyageait. Chaque matin — et plus tard, chaque après-midi — elle se transformait en un être rigide, à la voix douce, mais immuable, immutable, et mes cours ont commencé à faire partie d’une routine qu’elle ne me laissait pas interrompre. Les samedis et dimanches, elle était un peu plus flexible : pendant qu’elle faisait du yoga, je pouvais regarder un peu de télévision. Ensuite, au piano. En entrevue, ou en parlant avec ses amis, elle ne perdait jamais l’occasion de mentionner mes progrès, qu’elle exagérait, évidemment. Les questions qui surgissaient par la suite étaient, naturellement, si moi aussi je voulais devenir pianiste de concert, si j’aimais la musique. Les yeux menaçants de tante Diana me tombaient dessus et étouffaient toute possibilité de dire la vérité. Mais oui!, répondais-je toujours avec un sourire. J’ai commencé à être malade de façon régulière : grippes, allergies, douleurs d’estomac et, plus tard, ce rêve dans lequel je voyais le piano noir de ma tante enveloppé de flammes. Cette image me revenait constamment. Au début, elle me causait des sentiments de culpabilité; ensuite, plus du tout.

 

«Ta tante Diana Guadalupe est une sainte», me disaient les gens. Mais avec le temps, son sourire figé, ses manières doucereuses, son incapacité à reconnaitre en elle-même des sentiments mesquins ont commencé à m’exaspérer. Certaines nuits, elle entrait dans ma chambre pour me regarder dormir, ou faire semblant de dormir. Elle s’approchait de mon lit et m’embrassait sur la tête. La dernière année que j’ai habité chez elle, j’ai pris l’habitude de fermer ma porte à clé. Qu’elle me touche me mettait en colère, parce qu’il était évident qu’elle le faisait d’un amour autre que celui avec lequel elle caressait son piano.  

 

Si on se disputait, elle courait pleurer dans la salle de bain. Au début, je la suivais pour lui demander pardon; elle semblait si fragile, les yeux rouges et le menton tremblant. Lorsque jai commencé à refuser de la consoler, elle laissait la porte entrouverte, afin que je lentende sangloter. Les matins suivants, une dureté et un silence quasi religieux étaient sa seule récrimination. Elle ne m’offrait même pas l’occasion de terminer le combat, et les problèmes demeuraient, comme la musique, suspendus dans les airs. Parfois, je partais, épuisée par le poids de mon prénom (en fin de compte, je n’ai rien à voir avec le compositeur préféré de ma tante), épuisée de sa maison et de son visage qui ne changeaient jamais, mais je revenais toujours à sa porte, devant laquelle se tenait, à côté de la clochette, un petit chat de céramique (tante Diana ne supportait aucun bruit de sonnette). C’est ce chat qui avait retenu mon attention la première fois qu’on m’avait amenée chez elle, et j’aimais beaucoup rester là, à le regarder un peu, avant de me décider à annoncer ma présence parce que, encore une fois, comme je pensais ne pas revenir, je n’avais pas mes clés.  

 

Je me suis promis de ne jamais devenir artiste.

 

Tante Diana ne me le pardonna pas. Elle voulait que nous jouions en public à quatre mains, et j’ai refusé. À partir de ce moment, en parlant de moi, elle ne pouvait que se plaindre, et faire que les gens me perçoivent avec mécontentement. Pour Diana Guadalupe, il était facile de tout organiser à son avantage : son doux visage et sa tendre petite voix faisaient en sorte qu’il était impossible de la croire capable de faire du mal à quiconque. Mais le piano, pour moi, était devenu une maladie que je ne tolérais plus. Toutes les fois qu’elle m’a surprise à me glisser les mains sous une ceinture dans le salon de la maison, à côté du piano fermé, ou encore à moitié nue, une hanche appuyée sur le clavier accusateur, c’était elle qui tombait malade. Je crois que je le faisais exprès pour voir si je me ferais mettre à la porte. Pour la première fois, l’année où j’ai finalement atteint la majorité, je n’ai pas assisté, le 12 décembre, à son diner d’anniversaire. Je n’ai pas mangé avec elle non plus à Noël. Notre relation s’est refroidie définitivement et, par chance, les cours ont également pris fin, parce que la solitude que je ressentais à la fois dans ma chambre et au piano lorsqu’elle m’obligeait à pratiquer était devenue insupportable.  

 

J’ai quitté sa maison un peu avant mes 19 ans. Je lui ai envoyé quelques cartes le jour de sa fête. Mais comme elle ne m’a pas répondu, je n’ai pas cherché à rester en contact avec elle. Au début, je demandais par téléphone de ses nouvelles à Margarita. Margarita était la servante qui s’était convertie en gouvernante. Quelques fois, j’ai pensé que si le piano n’avait pas toujours été là, nous aurions eu une meilleure relation. Peut-être que non.

 

Je ne me souviens pas qu’elle m’ait manquée plus qu’en décembre. Surtout les premières années. Plus tard, mes appels à sa demeure se sont espacés. J’essayais de ne pas penser autant à elle. J’étais décidée à demeurer là où il n’y avait pas de piano. Mais, très vite, j’ai découvert que, malgré tout, je me sentais mal. Je buvais de la téquila afin de me tranquilliser, mais sans succès. C’était comme si je continuais à être prisonnière du poids du piano et celui de sa solitude. Les gammes me martelant le front, la nuque. J’ai décidé de ne plus téléphoner, jamais. Je n’ai pas osé passer chercher mes choses, quoique chaque fois que je pensais à elle, je la détestais davantage.

 

L’après-midi où, après avoir lu la nouvelle dans le journal et bu une demi-bouteille de téquila pour me donner du courage, j’ai finalement appelé chez elle, Margarita m’a dit que tante Diana ne pouvait pas me parler.

 

Ça n’a pas été facile de retourner chez elle et d’appuyer sur la sonnette à côté du chat de céramique. Comme toujours, j’ai perdu du temps à l’observer un bon moment avant de trouver le courage de sonner.

 

La personne qui m’a ouvert ne me connaissait pas, alors j’ai dû attendre dans la rue jusqu’à ce que Margarita me reçoive. Elle est apparue presque immédiatement; elle sest excusée de ne pas être sortie plus tôt et ma embrassée. Elle avait pris du poids; elle avait des cheveux blancs et des rides, marquées comme des sillons sur son visage brun. Je lui ai quand même dit quelle avait lair bien. Après quelques minutes, j’ai enfin pu me diriger vers la chambre de ma tante. Une infirmière était assise à quelques mètres du lit. Elle n’a fait qu’un mouvement de tête à mon arrivée. Tante Diana, par contre, m’a tendu les bras. La surprise m’a paralysée : elle n’avait pas changé. Ses cheveux, son visage, identiques à ce qu’ils étaient à notre dernière rencontre. Je suis restée au pied du lit pour l’observer. Malgré mes efforts, je n’ai pas pu lui trouver quelque chose de nouveau, sauf des cernes noirs sous ses yeux bruns. Je me suis souvenue des nuits pendant lesquelles elle me regardait, et j’ai eu envie de partir. J’ai manqué de courage. J’ai pris sa main et je me suis assise au bord du lit. Elle ne pouvait pas parler et respirait avec lenteur. Sa main entre les miennes, elle s’est endormie. J’ai compté quatre secondes entre chaque inhalation et j’entendais, à l’occasion, un gémissement. J’ai demandé à l’infirmière la permission de rester, et je suis restée à son chevet plusieurs heures. Je ne cessais de la regarder. Aujourd’hui, je comprends que la crainte d’oublier ces traits que je connaissais de mémoire était absurde.

 

Deux nuits sans la quitter, même si ou peut-être parce qu’elle ne reprenait pas connaissance. Au petit matin du troisième jour, j’ai remarqué qu’elle respirait avec difficulté. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit secondes avant la prochaine respiration, et elle n’avait même pas la force de se plaindre. Je n’ai pas voulu prévenir l’infirmière. Je lui avais demandé de nous laisser. Je me suis recroquevillée à ses côtés et j’ai placé ma main sur sa poitrine. Je percevais à peine les battements de son cœur. J’ai caressé ses cheveux, les ai placés avec soin derrière ses oreilles, et j’ai épongé la sueur de son front avec la manche de ma blouse. J’enviais son nez retroussé, les pores de sa peau parfaite à peine visibles; jai replacé ma main sur sa poitrine. Les yeux fermés, jai glissé mes doigts jusqu’à son cou, et jai serré un peu, doucement au début, ensuite avec force. Elle a ouvert les yeux et m’a fixée du regard. Cela m’était insupportable. Nous étions toutes les deux dans son lit et elle me regardait comme avant, comme lorsque j’étais petite et qu’elle entrait dans ma chambre. Elle m’a regardée comme si elle voulait me dire quelque chose, mais il était déjà trop tard : la décision était prise. De mes grandes mains, jusque-là inutiles, je lui ai fait un collier pour l’aider à dormir tranquille.

 

Convaincre Margarita de sortir un peu se promener, faire des courses, n’importe quoi, n’a pas été facile. Mais j’ai réussi. J’ai également remercié l’infirmière et les autres servantes et je suis restée avec elle. J’étais certaine qu’elles reviendraient toutes rapidement, qu’elles ne me faisaient pas entièrement confiance, surtout Margarita, qui m’avait, elle aussi, découverte tantôt en bonne compagnie, tantôt occupée à diverses contorsions près du piano. Je devais donc me dépêcher. Je ne voulais pas que la terre dévore tante Diana, dans son caisson lugubre et froid, puisque, à la maison, nous en possédions un bien meilleur. Je m’étais convaincue qu’il aurait été injuste de la séparer de ce qu’elle avait le plus aimé. Et moi, j’avais des comptes à régler avec ce piano.

 

Je n’ai pas voulu risquer de perdre du temps en changeant ses vêtements. Je l’ai tirée par les chevilles pour la descendre du lit et la trainer jusqu’au salon. Le passage le plus difficile a été les escaliers. Chaque fois que sa tête cognait contre une marche, le bruit sec me donnait des frissons. J’ai ouvert la porte du salon et j’ai allumé. Le décor, les tableaux étaient les mêmes que lorsque j’avais décidé de partir. Tante Diana avait réussi à arrêter le temps, tant pour sa personne que pour son entourage. Je ne m’explique pas comment le soleil n’avait pas abimé le tissu des meubles ni les couleurs vives du tapis. Et le piano noir, à côté de la fenêtre, intact. Je m’y suis approchée et j’ai ouvert le couvercle du clavier. J’ai passé mes doigts sur les dents de marbre, comme si je cherchais une mélodie perdue dans mes souvenirs, mais je n’ai pas réussi à en tirer une seule note. Soulagée que tante Diana ne puisse rien entendre, j’ai frappé et frappé le clavier de mes poings jusqu’à m’en lasser. Ensuite, j’ai arraché les cordes dorées, défait quelques-uns des martelets, et je suis retournée là où elle se trouvait, étendue sur le plancher de marbre du vestibule, les yeux fermés et les cheveux en bataille.

 

Après l’avoir allongée dans le ventre du piano, je lui ai arraché sa chemise de nuit. Elle devait être seule avec son piano : cordes contre peau, bois et os. J’ai été impressionnée de découvrir sa chair encore ferme, les seins ronds et doux, toute sa blancheur. Elle semblait plus jeune que moi, plus belle que jamais. Je n’ai pu éviter de passer mes mains sur son corps. Je l’ai caressée comme j’aurais aimé qu’elle le fasse autrefois pour moi. Je suis montée chercher son parfum et je lui en enduis le corps. Les tempes, le cou meurtri, la poitrine, la taille fine, les jambes. Le vernis marron sur ses ongles d’orteils et de doigts m’a fait sourire.

 

Les effluves d’alcool de la téquila, mêlées à celles de l’essence ont vite envahi la pièce. Il était temps de rendre réel mon cauchemar d’enfance, de rendre au corps de tante Diana Guadalupe sa chaleur. Les saintes ne méritent pas de ressentir le froid ou d’être enterrées dans l’obscurité. Son piano devait se fondre avec elle et disparaitre pour toujours de ma vie. Il n’importait plus que quelqu’un arrive. Dans ce brasier, ils ne faisaient plus qu’un, et ni l’eau ni l’homme ne pourraient les séparer. Peu à peu, le craquement du bois, l’odeur de cheveux brulés, de chair carbonisée, la fumée ont inondé le salon. Les flammes montèrent, et le son des gammes qui m’avaient torturée, des notes qui, chaque jour passé sans Diana, m’avaient frappé la nuque sans répit, s’évanouit. Pour la première fois, j’ai pu être en paix.

 

Je ne sais pas qui m’a sortie de là, ni comment ni quand. Les bandages m’empêchent de bien dormir; si je bouge, j’ai mal. C’est comme si mon corps avait consommé toute la chaleur, mais ne pouvait la digérer. 

 

J’espère qu’on a sauvé le petit chat de céramique.

 

Martha Batiz

Born and raised in Mexico, Martha Batiz was named one of the Top Ten Most Influential Hispanic Canadians in 2015. Her publications include two collections of short stories, A todos los voy a matar (Mexico, 2000) and De Tránsito (Puerto Rico, 2014); the novella Boca de lobo (Premio Casa de Teatro, Dominican Republic, 2007), published in English as The Wolf’s Mouth (Exile Editions, 2009); and her English translation of Guillermo del Toro’s Hitchcock. She coordinated and translated stories into Spanish for the anthology Desde el norte: narrativa canadiense contemporánea (Mexico, 2015). She works at York University and the University of Toronto.

Caroline Couillard
Caroline Couillard a étudié la littérature latino-américaine et entreprend actuellement des études en traduction à l’Université d’Ottawa.