La méduse

Giovanna Rivero

Translated by: Caroline Couillard

Original text: "Medusa "


Artwork by Paul-Émile Borduas

Depuis, lorsqu’elle m’aperçoit, elle change de trottoir. Je ne vais pas le nier, cela me procure une intense satisfaction; bien entendu, je dois également reconnaître que cette satisfaction n’estompe pas toute la douleur qu’elle m’a infligée. Quant à lui, je ne le blâme pas. Il est tombé comme un oisillon déplumé dans sa gueule de chienne affamée. Mais tout de même, je lui ai fait savoir, à lui, mon mari, qu’il pourrait très bien être la prochaine victime, que même tout l’amour que je lui porte pourrait ne pas suffire à retenir ma furie, car s’il est question de chiennes ici, je sais être parmi les plus fortes. 

Au début, je ne me suis aperçue de rien, il y a tellement de gars à l’atelier, tellement de testostérone concentrée, que l’arrivée de n’importe quelle bonne femme cause un grand remous. Et celle-là en particulier ne présentait aucun danger : des hanches étroites comme celles d’un garçon; les seins, ha!, les seins, deux sommets diminutifs comme des piqûres d’abeilles; la seule chose qui laissait présager sa féminité était sa chevelure noire, noirissime, une cascade ténébreuse encadrant son visage de sainte-nitouche. Elle connaissait bien son atout, car elle s’accentuait le bec de rouge violacé pour faire ressortir ses cheveux nocturnes. Qui plus est, la garce se coiffait d’un chignon, feignant une modestie qu’elle n’a jamais eue; pourtant, aussitôt qu’elle voyait mon mari, elle relâchait sa pince à cheveux comme si elle n’en avait jamais voulu, et sa chevelure retombait, libre au vent, s’étendant comme une méduse aux irrésistibles tentacules. Quelle p….ieuvre!

Mon abruti de mari, lui, toujours sous un camion, les mains graisseuses et la poitrine couverte de sueur, dès qu’il la voyait, se glissait pour s’extirper de sous le véhicule, et elle lui tendait sa boisson au miel avec tant d’attention que là, oui, j’ai commencé à soupçonner quelque chose. Car, pour les autres, pour le borgne et pour Mendoza par exemple, elle posait le verre près des outils, sans s’approcher d’eux, soi-disant pour ne pas tacher son tablier. Et l’autre jour, lorsque la méduse de jais a cru que je n’étais pas là, sûrement parce qu’elle avait remarqué le borgne à la caisse avec les clients, elle s’est arrêtée devant la Volvo que mon mari réparait et s’est accroupie pour lui montrer son vous-savez-quoi, et j’aurais juré qu’elle ne portait pas de sous-vêtements. Je suis demeurée figée dans les toilettes et, par une fente, j’ai vu comment mon mari se rapprochait lentement et se glissait entre les jambes maigrichonnes de la méduse, et elle! Si seulement vous l’aviez vue se pencher la tête pour recouvrir de sa chevelure noire noirissime les épaules crasseuses de mon idiot de mari. Et c’est pour cette raison que je n’ai rien vu d’autre, mais je peux m’imaginer, je peux m’imaginer...

C’est ainsi que j’ai commencé à manigancer mon plan. J’ai fait une entente avec le borgne, qui n’est, de toute façon, pas mieux qu’un chien fidèle, et lui ai ordonné de la suivre. J’ai découvert que la méduse soigne ses cheveux avec des purées d’avocats, qu’elle se donne cent coups de brosse le matin et cent autres le soir. J’ai appris qu’elle se rend chez la coiffeuse une fois par semaine pour se faire arracher les cheveux blancs et se faire donner des massages, puis qu’elle s’enroule ensuite la chevelure en chignon pour n’offrir ce charme qu’à mon idiot de mari. Celui-là et ses autres charmes minables, il va sans dire. 

Qu’est-ce que j’aurais pu faire? Vous vous imaginerez que mon plan était radical. J’ai vidé mon compte en banque et je suis allée chez la coiffeuse. Je lui ai dit que moi aussi je voulais une chevelure brillante et vaporeuse, douce comme le miel des boissons que la salope servait à l’atelier, intense comme le désir que les camionneurs ressentent pour cette méduse de pacotille.

Comme toutes les coiffeuses du monde, elle m’a fait la conversation et j’ai accepté volontiers. C’était cela, somme toute, le plan.

— Les hommes sont infidèles de nature, m’a-t-elle dit.

— Et les femmes, putes de nature, ai-je répondu. J’avoue que ma blessure saignait encore.

— Ne dites pas cela, Madame, cela nous inclurait toutes.

— Vous avez raison, mais…. Vous savez, celles qui le sont méritent bien une leçon.

— Mais si ce sont les hommes qui sont coupables, Madame.

— Ah! Mais comme ils se font rares, il faut plutôt éloigner les mouches.

— Et comment peut-on éloigner les mouches?

— En les tuant!

— Doux Jésus! Ne dites surtout pas ça. L’autre jour, une cliente est entrée, aussi furieuse que vous l’êtes en ce moment, pour les mêmes raisons que vous, et elle m’a raconté qu’elle avait défiguré la maîtresse de son mari avec un couteau à dépecer les poulets. 

— Bravo, bien fait! Évidemment, je n’oserais pas en faire autant, surtout si la maîtresse est déjà défigurée.

— Qu’est-ce que vous voulez dire?

— Si elle est laide. Si elle n’a pas une belle taille, si c’est une maigrichonne sans chair, comme les chevaux efflanqués qu’on ne peut monter.

La coiffeuse a rougi et j’ai compris que c’était à ce moment précis que je devais lui faire part de mon plan. Je lui ai montré mes économies, et en voyant la somme, elle a accepté. La modestie, c’est regrettable, n’est pas incorruptible.

Et c’est ainsi que, la semaine suivante — et tout cela, je le tiens du borgne qui m’a tout raconté en détail — la méduse noire s’est rendue chez la coiffeuse avec sa fausse modestie coutumière et s’est installée, comme à l’habitude, dans la chaise. Elle a demandé ses traitements habituels : «Enlevez-moi les cheveux blancs afin que ma chevelure luise comme de la soie. Et puis, vous me passerez le casting Onyx Extrême, et finalement, n’oubliez pas le massage de nuque pour que le sang circule et oxygène mes mèches». (La fraîche! Toute une experte!)

La coiffeuse a brossé la longue chevelure de la maigrichonne et, avant même que la méduse ne puisse réagir avec stupeur, elle a pris les ciseaux et lui a coupé les cheveux à la racine, la laissant comme un épouvantail. Non, pas comme un épouvantail… comme un figuier de barbarie en fleur, comme un cactus orphelin, un saguaro osseux, seul dans le désert, un figuier horrible, difforme et maigrichon, une femme, mais juste à moitié.

Plus tard, lorsque je suis entrée chez la coiffeuse pour vérifier de mes propres yeux que ce que m’avait raconté le borgne était bel et bien arrivé, j’ai enlevé mes chaussures et, victorieuse, j’ai foulé ce tendre tapis naturel, qui semblait confectionné à même la toison d’une portée de chatons de jais qu’on aurait fixée au plancher à l’aide de colle Amazonas. La coiffeuse m’a jeté un regard mi-morbide, mi-coupable. J’ai ramassé une mèche et, avec les cheveux, j’ai fait faire une de ces amulettes qui te protègent de tout, même de ton propre reflet lorsque tu es vénéneuse. Le reste, la coiffeuse l’a gardé afin de le remettre à une vierge chauve. Je le lui ai permis, puisque cette chevelure m’appartenait, qu’elle était, en quelque sorte, la raison de mon angoisse, la source de ce qu’aurait pu être ma tragédie matrimoniale. Et ce qui t’angoisse t’appartient. 

Lorsque je porte un décolleté profond, la mèche onyx me caresse la base des seins et me confirme chaque fois qu’en amour comme à la guerre, tous les coups sont permis.

Depuis, si la méduse me croise dans la rue, elle change de trottoir. De façon instinctive, elle se caresse la nuque, se donnant des frissons dans la paume avec les petits poils insipides, tristes, qui apparaissent de façon désordonnée, éparse, comme si elle n’était qu’un simple soldat engagé, en permission le dimanche. Beau crâne, me dis-je, moi qui sais apprécier les belles choses. Mon mari, soit dit en passant, sait très bien à quoi servent les ciseaux et de quelle couleur est l’onyx. Comme j’ai coutume de dire, on apprend toujours quelque chose de nouveau.

Giovanna Rivero
Giovanna Rivero (Bolivie, 1972). Parmi ses œuvres publiées, on retrouve : Contraluna (2005), Sangre Dulce (2006), Tukzon (2008), Niñas y detectives (Bartleby, 2009), Para comerte mejor (Sudaquia, 2015 ; El Cuervo, 2016) et  98 segundos sin sombra (Caballo de Troya, 2014 ; Random House Argentina, 2016 ; El Cuervo, 2016). Ses nouvelles, traduites en plusieurs langues, sont incluses dans de nombreux ouvrages anthologiques.

En 2011, la Feria Internacional del Libro de Guadalajara la nomme « l’un des 25 secrets littéraires les mieux gardés de l’Amérique Latine ». Elle obtient un doctorat en littérature latino-américaine de l’Université de Floride en 2015. La même année, elle reçoit le prestigieux prix international Cosecha Eñe.

Caroline Couillard
Caroline Couillard a étudié la littérature latino-américaine et entreprend actuellement des études en traduction à l’Université d’Ottawa.