L'homme aux asperges

Empar Moliner

Translated by: Adrien Bagarry

Original text: "L'home dels espàrrecs "


Artwork by Kim Hunter

Les deux femmes ne sont pas spécialement amies, elles ont leurs enfants dans la même classe. Pourtant, elles décident d’aller courir ensemble dans la colline, près de l’école. Teresa participe à des marathons et s’entraine souvent dans les environs. Ainhoa a réussi plusieurs fois à courir dix kilomètres, moins fréquemment que l’autre et a envie d’être plus endurante. Elles se sont entendues pour « faire un petit entraînement »[1]le lundi pendant que leurs enfants suivront leurs activités parascolaires. Elles se sont exprimées avec joie, afin de montrer qu’elles sont expertes en la matière. 

Sur le chemin gravissant la colline, déjà en sueur, ne pouvant presque plus parler, elles sont tombées sur un homme tenant une botte d’asperges dans une besace blanche. Teresa a alors pensé que tous les hommes qui vont chercher des asperges dans la colline ont le même aspect ratatiné. Il doit avoir une cinquantaine d’années, il déambule avec sa chemise ouverte (les poils de son torse, blancs) et on peut remarquer son ventre dur et arrondi tel un tonneau de vin. Elles lui ont dit « bonjour » et il leur a demandé si elles étaient seules. Teresa qui a la langue bien pendue, aime se montrer susceptible quand il s’agit de questions sur le féminisme, lui a dit, tout en riant, qu’elles n’ont pas besoin de leurs maris pour aller courir. C’est alors que l’homme les a appelées, il leur a dit de venir une seconde, car il voulait leur montrer le petit oiseau qu’il a trouvé ; comme il ne sait pas quoi en faire, il va devoir le tuer. Elles se sont arrêtées net, se sont dirigées vers lui tout en priant « non, non, non, ne le tuez pas. » L’homme s’est alors mis à rire et les a attrapées par le poignet avec une telle force qu’elles n’ont pas pu s’en défaire. Elles se sont mises à crier. Très tranquillement, il a répondu :

- Fermez-la ou je vous étrangle. Lorsqu’elles se sont tues, il a jeté un œil sur Ainhoa et lui a dit : 

- T’es bonne.  

Elle a crié mais l’homme s’est mis à lui tordre le bras jusqu’à ce qu’elle le supplie d’arrêter. 

- T’as qu’à la fermer – a-t-il dit en riant. Elle a obéi tout en haletant, tel un animal. Il lui a dit : 

- Pas ta copine, hein ? Ta copine est trop moche. On dirait un mec, pas vrai ? – se dirigeant vers Teresa : Tu fais comment pour être aussi laide ? T’es un mec ? 

Il a alors lâché Ainhoa et a attrapé le visage de Teresa. D’une main, il lui a pressé les joues (elle a eu peur qu’il lui brise un os), de l’autre, il a cherché dans sa poche pour en sortir un couteau. Ainhoa est restée immobile sans savoir si elle devait ou non se mettre à courir. Il lui a ordonné : 

- A poil ou je tue ta copine. Un couteau pliable, comme celui que les petits vieux emportent quand ils vont en forêt, avec un manche en bois. Teresa n’imagine pas que l’homme soit un violeur en série, il n’a jamais dû faire ça avant, il doit improviser, il n’a pas de plan en tête, il a vu Ainhoa et, d’un coup, il a senti un désir irrésistible. Elle a essayé de le frapper pour s’en défaire mais il l’a attrapée par le cou. A ce moment-là, elle s’est sentie vaincue car elle ne pouvait plus respirer et elle a pensé que l’homme ne va pas pouvoir contrôler sa force et qu’il va la tuer sans le vouloir. Elle a essayé d’exagérer sa douleur et son manque de respiration. Tout en pleurant, l’autre a obéi. Elle a commencé à se déshabiller. Elle a ôté son sac banane avec son portable à l’intérieur, son t-shirt de la course des pompiers (un événement si joyeux, hors contexte, à présent). Ensuite, comme elle le fait chez elle au moment de se déshabiller, avant d’aller se coucher, elle a retiré ses tennis (aux couleurs criardes). Elle a gardé ses chaussettes. Elle a suivi le même ordre que d’ordinaire, quand tout va bien. Elle a retiré ses leggings. Sous son soutien-gorge de sport, elle porte une bande mesurant les pulsations de son cœur et, grâce à sa montre, ça compte les calories. Elle s’est demandé si elle devait ou non la retirer et, finalement, elle l’a enlevée, car il lui a semblé que si elle laissait ce drôle d’appareil, ça pouvait exciter les instincts pervers du type. Tout en ôtant son soutien-gorge, ses pleurs se sont intensifiés. Enfin, sa culotte, un tanga, car elle n’aime pas (elle le dit toujours) quand on voit les marques au travers du jogging. Elle a essayé de dire « non » au moment de l’enlever mais l’homme s’est mis, de plus belle, à étrangler Teresa. Cette dernière a soulevé la main avec très peu de force pour demander de l’aide. Ainhoa, du coup, a obéi tout en pleurant à sanglots. Elle a mis ses leggings à l’endroit, peut-être l’a-t-elle fait inconsciemment ou pour gagner du temps ou par ruse, lui garantissant qu’une fois tout terminé, elle puisse les enfiler de nouveau car l’homme ne va pas les tuer. Il a souri et a sorti sa langue. Il l’a remuée de bas en haut. C’est un mouvement que les deux femmes n’ont jamais vu dans la vie réelle, un geste stéréotypé de ciné qui leur a fait froid dans le dos. 

- Couche-toi. Elle a obéi et, mécaniquement, elle s’est allongée à l’endroit le plus plat. Elle a recouvert sa poitrine de son avant-bras et de sa main droite et son sexe, avec sa main gauche. 

- A ton tour de te déshabiller – a-t-il dit à Teresa-. Toi, va attendre là-bas. – Il a hoché la tête tel un plombier conscient qu’il n’y a pas de solution au robinet qui coule. – T’es si moche que... que j’ai même pas envie de te regarder. Quand je te regarde, tu me coupes toute envie. – et il a fait claquer sa langue contre son palais. – Si tu te barres, je la tue. 

Teresa s’est déshabillée très rapidement (pourquoi une telle vitesse ?) et a laissé ses habits en boule. Elle a pensé à son téléphone. Si seulement elle pouvait l’attraper. 

- On dirait un mec, t’es poilue et ce dos – a répété l’homme. Telle une explosion, comme si, tout à coup, surpris par la vue d’un cafard, il avait crié : - Putain, t’es dégueulasse ! 

Il a alors retiré sa ceinture et déboutonné son pantalon, un peu trop grand, lui arrivant aux genoux. Il s’est redressé, les pattes écartées, sur Ainhoa, comme s’il voulait lui pisser dessus. 

                     -  Bouge-toi – lui a-t-il dit -. Caresse-toi.

                     -  Non, non... - a-t-elle gémi. 

                     -  Bouge ton cul ! Comme elle a pleuré et ne lui a pas obéi, l’homme s’est assis sur elle et lui a couvert la bouche. Ainhoa s’est débattue car l’homme était très lourd. Afin de la faire taire, il lui a flanqué une gifle d’un coup sec. Alors, il l’a attrapée par la tête et l’a fait tomber au sol. 

- Toi, la moche – s’adressant à Teresa -. Dis à ta copine que si elle ne la ferme pas, je lui tranche la gorge. 

Teresa a regardé autour d’elle. L’homme a porté le couteau à hauteur de la joue d’Ainhoa, on ne dirait pas que c’est un couteau facile à planter. Il a essayé de se masturber et qu’elle lui lèche son pénis, assis sur elle et, de l’autre main (celle du couteau), il lui a tiré sur les seins de manière sauvage. Aux abords du chemin, il y avait de grosses pierres. Teresa s‘est dit que lorsque l’homme sera davantage concentré sur son plaisir, elle en attraperait une. Elle s’est accroupie, faisant croire qu’elle ne voulait pas regarder la scène. Ainhoa a crié de douleur tandis qu’il lui donnait des ordres vulgaires, impossibles à satisfaire : il lui a dit de lui rouler une pelle, qu’elle prenne sa poitrine entre ses mains. Un homme solitaire habitué aux films, un homme jusqu’à présent inoffensif, un peu bébête, capable de les tuer toutes deux et d’attendre là jusqu’à ce que la police débarque, sans se souvenir de ce qu’il a commis. Teresa s’est traînée jusqu’à l’une des pierres – il était dans un autre monde – elle a attrapé la pierre à deux mains et l’a laissée tomber sur sa tête. Ainhoa a tout vu de façon ahurie. L’homme, surpris et estourbi, a juste eu le temps de se retourner. 

- Sale pute ! a-t-il beuglé, en se touchant la tête. 

Teresa a brandi la pierre une nouvelle fois et lui a bien amoché le visage. Grâce à ce geste, elle a réussi son coup et s’est encore traînée pour récupérer la pierre. Il y en a d’autres, mais c’est celle-là qu’elle veut. Elle l’a encore frappé, l’homme ne bougeait plus, mais elle a continué de peur que ce soit une ruse. Le sang a giclé fortement de sa tête et a formé une marre sinueuse sur le petit chemin qui, en peu de temps, a rejoint les asperges. Une feuille de chêne, miraculeusement droite, au loin, ne s’est pas courbée lorsque le sang l’a enveloppée. 

- Aide-moi ! – a crié Teresa. Ainhoa est recroquevillée au sol et chouine comme si elle n’avait plus toute sa raison. Elle a du sang sur son dos et des bleus sur sa poitrine et son cou. Teresa, elle, s’entête à frapper encore et encore, comme pour éventrer un melon. Elle s’est redressée et a laissé tomber la pierre une dernière fois. Elle est pleine d’éclaboussures. 

Ensuite, elle s’est assise. Elle a retiré les aiguilles de pin du dos d’Ainhoa et l’a aidée à s’habiller puis s’est habillée à son tour. Elle a appelé le 112[2]

- On a essayé de nous violer – a-t-elle dit à l’opératrice. Elle a dit « nous ». Mais ça ne s’est pas passé de la sorte. Il n’a pas voulu la violer, elle, car elle est laide. Il l’a dit. La policière lui a demandé si elles allaient, comment elles s’appelaient. Elle lui a expliqué, tant bien que mal, où elles étaient et comment faire pour y monter mais elle n’a pas bien réussi à s’expliquer. Elle a répété que les voitures ne peuvent pas passer par là à cause d’une barrière métallique et qu’elle ne se souvient plus du nom de la rue où les policiers doivent se garer. Elle a dit ce qu’elle a fait à l’homme et qu’elle ne sait pas si elle l’a tué ou non. L’opératrice lui a dit de ne pas raccrocher, d’essayer de s’éloigner des lieux si elle pense que l’homme est encore vivant, qu’ils vont les chercher et qu’elle ne se soucie pas de la barrière métallique. 

Ensuite, elle a appelé son mari. On a essayé de nous violer. De nous violer. Elle n’a pas arrêté de lui répéter d’aller chercher leur enfant, de prévenir le mari d’Ainhoa et qu’elle doit arrêter toute communication, selon les dires de la police. Au bout d’un instant, le téléphone d’Ainhoa s’est mis à sonner, mais elle n’y a pas répondu. Teresa n’a pas non plus répondu. 

Elles ont attendu là, assises, tandis que la tête de l’homme continuait à laisser échapper du sang plein de grumeaux et de matière grise. 

- S’il reprend conscience, je vais lui écraser la tête – a dit Teresa. Mais elle l’a dit comme ça. C’est impossible qu’un crâne ouvert de telle sorte appartienne à une personne en vie. Ainhoa n’a absolument rien dit, elle s’est juste recroquevillée, comme si tout son corps lui faisait mal. 

Teresa a murmuré : 

- On va devoir tout raconter. On va nous poser des questions. 

L’autre n’a pas répondu. Elle a pleuré. - On va devoir leur dire tout ce qu’il nous a dit – a-t-elle continué. Teresa a imaginé que le lendemain la nouvelle va courir dans tout le village. « Deux mères de famille ont été violées », dirait quelqu’un. « Qu’est-ce que tu racontes ? Quelles mères ? Où ça ? » D’emblée leurs noms : Teresa Rabell et Ainhoa Queralt. Et l’exclamation de circonstance : « La mère de Pau Cartes et celle de Gina López. » Et encore cela : « Ben, oui ! » Et la question : « Qu’est-ce que tu racontes ? » Elle pense à Ainhoa qui va tout raconter à son mari. « Il m’a fait faire plein de trucs, à moi, et pas à Teresa parce qu’il a dit qu’elle était moche. » Et le mari, peiné, peut-être même en pleurs, va tout expliquer à ses amis. « Teresa Rabell, elle en a eu de la chance parce qu’elle est trop moche. Ma femme, si belle, n’a pas eu cette chance. Il lui en a fait voir de toutes les couleurs. » Et ça va arriver jusqu’aux oreilles de son mari. « On raconte qu’il n’a pas voulu te violer parce que t’es moche. C’est vrai, ça ? » Et elle va devoir lui dire que c’est la vérité, qu’il ne l’a pas violée car elle est laide. Au loin, on entend le bruit d’une voiture grimpant la piste forestière. Elle a baissé ses épaules, vaincue. Elle a attrapé de nouveau la pierre pleine de sang et de terre. Elle a réfléchi que ça lui a bien peu coûté de la laisser tomber sur le crâne du gars. Et qu’à présent, si elle le souhaite, elle peut la faire tomber sur le joli minois d’Ainhoa et raconter que c’est l’homme qui l’a fait et qu’elle, elle s’est défendue. Elle l’a prise entre ses mains pour la soupeser. Alors, elle expliquera ce qui s’est passé. D’abord l’homme a voulu violer Ainhoa et ensuite, c’était à son tour. Il a dit qu’il la gardait pour la fin. Ça s’est passé ainsi. D’abord Ainhoa, ensuite elle. Elle pour la fin. 



[1] Il est important de noter que l’action se déroule dans une région bilingue. Le récit est narré en catalan mais ici, lors de cet échange, c’est l’espagnol qui est employé.

[2] Numéro européen d’appel d’urgence. 

Empar Moliner

Empar Moliner (b.1966, Barcelona), once an actress, is currently a very popular journalist who contributes to El País, Catalunya Ràdio and even late-night television talk shows. Her journalistic chronicles, written with the same corrosive style as her short stories, have been recently collected in an anthology, which has also been a success with both critics and readers. She has published seven fictional works so far and her last book, Tot això ho faig perquè tinc molta por (I am doing all that because I am very scared) won the prestigious Mercè Rodoreda Prize.

Adrien Bagarry

Adrien Bagarry a grandi à Kourou (Guyane française), au rythme du carnaval et du créole. À son retour en France métropolitaine il se prend de passion pour la langue de Cervantès et les langues minorisées en Europe. Il part s'installer en Espagne où il résidera tantôt à Grenade tantôt à Barcelone après un séjour passé à Saint Jacques de Compostelle où il a des enseignements approfondis en langue et culture galiciennes. Il a traduit deux romans noirs espagnols (Asphalte éditions) ainsi qu’un recueil de poésie bilingue publié à l’Harmattan (Paris).