Aroha

Jeff Taylor

Translated by: Charles Beaulieu-Gagnon

Original text: " Aroha "


Artwork by Graham Coughtry

          Oh! N’importe qui peut venir, mais qu’est-ce qu’une telle femme peut bien venir faire ici? La robe qu’elle porte sous son manteau de plumes semble valoir plutôt cher, et son attirail comporte encore plus d’os sculptés et de bijoux paua qu’on en trouve dans une boutique de souvenirs de l’aéroport d’Auckland. 

 

          Depuis le tremblement de terre, nos séances ont lieu dans des salles de conférence temporaires comme celle-ci, et pendant qu’une galerie d’anciens conseillers municipaux réagit à l’intrusion par un froncement de sourcils, une jeune Reine Elizabeth sourit sur la photo de son couronnement, inconsciente des doléances à venir.

 

          – Bienvenue, je dis. Je m’appelle Aaron. Assieds-toi. 

 

          Elle parcourt la pièce du regard. « Kia ora. Tena koutou katoa. » Les mots restent suspendus dans l’air comme Rotorua par mauvais temps, et je sais à quoi ils pensent tous. On vient tout juste d’annoncer un nouvel accord concernant le Traité, alors qu’il est plus difficile que jamais de toucher des prestations. Décidément, les tangata whenua ne sont pas les bienvenus ici. 

 

          N’empêche, elle est vraiment canon – digne et élégante, grande, mince, mi-vingtaine, et quoi donc…? Aha! C’est ça : incroyable à quel point elle ressemble à la jeune Dame Kiri de mes souvenirs.

 

          Plus tard, je l’invite à se présenter, et elle parle avec une voix rauque, musicale, qui donnerait sûrement un Pokarekareana décent. Elle se tient là, nerveuse, en faisant tournoyer une mèche de ses longs cheveux noirs avec ses doigts.

 

          « Mon nom est Aroha et j’ai… euh, un problème avec l’alcool. Ça anéantirait mon whanau si mes proches devaient l’apprendre. » Elle me regarde alors fixement, avec ses yeux sombres, immenses, et à partir de cet instant le sort en est jeté.    

 

          – J’ai passé un moment à Sydney, et je dois retourner au Waikato bientôt. 

 

          – Pourquoi Christchurch? je demande.

 

          – La distance surtout. Un endroit assez loin de chez moi. Je ne veux pas tomber sur quelqu’un qui me connaît. 

 

          Elle nous dit qu’elle a du sang royal maori, et un diplôme en gestion d’entreprise. Ses parents sont tous les deux morts quand elle était petite et elle a été élevée par son whanau. Elle s’est brouillée avec son copain, un Australien qu’elle a remplacé par une dépendance à la vodka – une bouteille par jour.

 

          Les autres femmes présentes à la réunion des AA décident de lui faire la vie dure parce qu’elles croient percevoir qu’Aroha vient d’un milieu aisé – ses manières impeccables, ses vêtements et sa toilette. Leur tenue vestimentaire habituelle est décidément minable. Si les vêtements avaient des sentiments, les leurs auraient honte, tandis que ceux d’Aroha semblent se draper autour d’elle avec fierté. Elles n’ont aucune retenue.

 

          Lucy, la coiffeuse tremblotante que vous ne voudriez jamais voir manier une paire de ciseaux près de vos artères vitales, parle la première. « T’es allée à quelle école alors? » elle demande avec un sourire méprisant.

 

          « Je suis allée à une école privée. J’ai reçu une subvention », explique Aroha. Le silence dans la salle est tel qu’on pourrait entendre un chèque d’indemnisation tomber sur le plancher du Parlement.

 

Mandy, femme de ménage à temps partiel avec les dents comme des pierres tombales de travers, lance une autre remarque malveillante. « L’argent du Traité j’imagine? » Je retiens mon souffle, mais Aroha sourit ; elle n’a pas l’air décontenancée.

 

          « Profiteuse », lance méchamment Megan, l’une des femmes au foyer déchues. (Seule avec deux gosses, mari en prison, assistée sociale ; elle est bien placée pour parler.) 

 

          « L’argent des contribuables », ajoute Tina, l’autre. Fin vingtaine, seule avec un gosse, plusieurs fréquentions, également sur l’assistance sociale. (Elle aussi peut bien parler.)

 

          Je n’arrive pas à croire à toute cette méchanceté. « Hé! Allons, c’était leur terre après tout! », je raisonne, me surprenant moi-même. « Et le fond marin, et la zone intertidale, ça aussi en fait c’est à eux! » Là par contre, je me trouve en terrain glissant ; mon expérience en droit maritime se limite à de lointains souvenirs de bagarres avec Rangi Matenga pour une place sur la balançoire qui bordait la rivière après l’école. Ça ne fait pas vraiment de moi une autorité en la matière. « …et il y a des possibilités pour chacun d’entre vous. Il y a des subventions disponibles, peu importe la race ou la religion. »

 

          Elle m’adresse un sourire reconnaissant, puis elle dit : « S’il vous plaît tout le monde, Aroha veut dire amour ».

 

          Sur ces mots, le vent d’amertume semble s’apaiser quelque peu. 

          Les hommes du groupe se font discrets. Stan, l’ancien tenancier de bar qui buvait toujours plus d’alcool qu’il n’en vendait, reste bouche bée. Harold, le médecin radié d’âge mûr qui a un penchant pour les femmes de la haute, essaie de maintenir son image d’homme stoïque et froid. Donald, le marin marchand qui avait trouvé un bar à chaque port jamais visité, lorgne Aroha. Le pervers! Mais j’imagine que certains pourraient remarquer quelque chose dans mes yeux à moi aussi. Et si je ne me trompe pas, on dirait qu’elle me réserve un sourire derrière lequel pourrait se cacher une promesse.

 

          – Je dois rentrer bientôt. Ils me gardent un poste, secrétaire tribale. L’alcool est interdit sur le marae, ce qui va m’aider, mais d’abord ‘faut que je règle mon problème. 

 

          Ça me dépasse, jamais je n’ai été à ce point épris d’une fille qui assiste aux réunions, et il y en a bien une ou deux qui m’ont fait de l’œil au fil des années. Elles connaissent mon histoire. Un ancien alcoolique de 52 ans, ex-comptable, qui a noyé son divorce dans l’alcool et qui s’est mis à dos ses deux adolescents. Je sais, je ne suis pas un bon parti non plus, étant petit, bedonnant et chauve. Sobre depuis déjà cinq ans, je suis le modèle de réussite des AA qui est maintenant conseiller aux Services communautaires de lutte contre l’alcoolisme.

 

          Aroha nous dit que sa tribu lui verse une généreuse allocation. J’aime l’écouter parler, mais je sais que je dois refouler toute pensée étrangère à mon rôle de conseiller – pour l’instant du moins. Cette âme meurtrie m’a été envoyée par le destin, et je vais la sauver.

 

          Ça devient ma croisade, et ça me consume. Je me convaincs moi-même que d’importants enjeux dépendent de sa réhabilitation. Je m’imagine que je vais sauver à moi seul le mouvement Kingitanga. 

 

          Elle semble déterminée. « Je peux y arriver, Aaron. Les esprits de mon whakapapa sont avec moi. »

 

          Je lui élabore donc un programme personnel. L’intolérance et la jalousie demeurent profondément enracinées au sein du groupe, refaisant surface de temps à autre. Un peu comme ces trucs volcaniques et sismiques qui bouillonnent sous la croûte d’Aotearoa, et qui peuvent surgir à tout moment. Les séismes, les éruptions volcaniques. Tantôt tu les vois, tantôt tu ne les vois plus, mais il ne faut surtout pas les ignorer.

 

          Contre toute attente, les autres commencent lentement à l’aimer. Elle gagne leur estime, et elle parvient même à les initier aux rudiments du Te Reo Maori. Étrangement, on dirait que sa sérénité et son calme déteignent sur le groupe. Bientôt, chacune de nos rencontres commence avec une prière appelée karariki, sans qu’on entende le moindre rire moqueur. J’imagine que ce n’est qu’une question de temps avant qu’elle nous fasse tisser le lin et tournoyer une poï. 

 

          Je l’accompagne dans ses moments les plus sombres. Seule au monde, dans un petit appartement, elle lutte contre ses démons. Je lui donne mon numéro de téléphone cellulaire, et elle m’appelle à toute heure du jour, ses pleurs inondant la ligne. J’essaie d’être toujours là pour elle.

 

          Et tout va pour le mieux, jusqu’au jour où ce sale type, Tommy, se met à assister aux rencontres. Un bel homme bronzé d’à peu près son âge, qui remarque qu’elle a du fric, et qui se met à la draguer. Je vois bien qu’elle n’est pas indifférente, et je l’implore de rester loin de lui.

 

          Elle me sourit. « Aaron, je suis capable de prendre soin de moi. »

 

          Tommy est malin et déterminé, et il travaille sur les faiblesses d’Aroha. Les signes ne mentent pas, et elle n’arrive bientôt plus à me regarder dans les yeux. Puis, ses appels téléphoniques cessent. Je décide qu’il ne me reste plus qu’à le confronter. Me préparant mentalement, je lui dis de rester loin d’elle. Il me regarde avec mépris, et ils abandonnent tous deux le programme.

 

          Je suis anéanti. J’essaie de ne plus penser à elle, mais elle hante mes pensées. Je dois rassembler toute mes forces pour tâcher de rester sobre, pour m’abstenir d’essayer de la retrouver et de la contacter. Chose inquiétante, je me surprends parfois à entrer dans un bar, et à devoir aussitôt foutre le camp.

 

          Six semaines plus tard, je la vois. Totalement par hasard, sur un des chemins qui longe la rivière, à un endroit réputé pour être fréquenté par les marginaux du coin. Elle est seule, amaigrie et complètement bourrée, couchée en position fœtale sur un banc. Elle a l’air complètement perdue et son haleine m’en dit long sur son état. Je la secoue doucement.  

 

          – Bonjour Aroha. 

 

          Elle lève légèrement sa tête et me regarde sans trop comprendre à travers des verres fumés surplombés par la visière d’une casquette. Elle lève une main devant sa bouche.

 

          – Hé! Merde Aaron, tu m’as foutu la trouille. 

 

          Avalant un grand trait de ce qui se trouve dans une bouteille de Coca-Cola, elle s’essuie la bouche avec la manche d’un vieux sweat-shirt gris. Avant, jamais elle n’aurait porté quelque chose d’aussi mauvais goût. Je remarque à quel point sa peau s’est détériorée, le tremblement dans ses mains.

 

          « Tu es encore avec lui? » Je sens la colère monter en moi.

 

          Elle fait tout pour éviter mon regard. « Tommy? On peut dire ça, j’imagine. »

 

          C’est là que je m’en aperçois. « Ça va Aroha? Tout va bien? » Elle baisse la tête encore plus. « Hé! Laisse-moi jeter un coup d’œil. » J’écarte doucement sa main et lui enlève ses lunettes de soleil. Ses yeux ressemblent à deux lunes sombres figées dans leurs orbites bleuies.   

 

          « Merde Aroha! C’est Tommy qui t’a fait ça? » Elle répond par un silence évocateur. Elle éclate alors en sanglots rapides et pesants, et je peux sentir ma colère monter d’un cran.

 

          « Allez, je t’offre un café et un sandwich. » Je lui prends le bras. « Tu peux tout me raconter. »

 

          Elle hoche la tête à nouveau, marmonne quelque chose, puis elle lève les yeux vers moi. « Merci quand même. » Agitée, elle ne cesse de jeter un coup d’œil vers la rue. « Tommy arrive bientôt. »

 

          « Je ne m’inquiète pas pour lui. » Je reste debout à la regarder, voûté sur le banc donnant sur la rivière Avon, le ruisseau qui aspire à devenir une rivière. « Ton whanau n’est toujours pas au courant alors? »

 

          – Je ne peux pas les regarder en face. 

 

          « T’aurais pu réussir, tu sais. Il t’entraîne dans sa chute. » Sa détérioration physique me consterne. Ça me prend aux tripes, et je n’arrive pas à cacher ma peine. Je détourne le regard et on reste tous les deux silencieux pendant un long moment. « Bonne chance alors », je dis, et je m’en vais à contrecœur. Il n’y a rien d’autre à ajouter.

 

          Je la laisse là et je passe des heures à errer dans les rues. Puis, je fais ce que j’aurais dû faire dès le début. Je dois effectuer plusieurs appels téléphoniques avant de finalement parler à ceux que je voulais rejoindre, et je leur parle pendant longtemps. Le cœur lourd comme je ne l’ai jamais eu auparavant, je rentre chez moi et j’attends.

 

          Ils viennent la réclamer en fourgonnette. Ils sont quatre et ils ont conduit pendant deux jours. Je les mène directement à l’endroit où j’ai vu Aroha pour la dernière fois, et heureusement, elle est là, entourée d’une poignée de désespérés qui s’éloignent dès qu’ils nous voient arriver. Aucun signe de Tommy.

 

          Elle écarquille les yeux, puis elle se lève et commence à réciter quelque chose. Des mots que je ne comprends pas, prononcés dans une sorte de gazouillis, un gémissement plaintif. Je reste à l’écart, alors qu’Aroha éclate en pleurs dans les bras de sa Kuia aux cheveux grisonnants. Un Kaumatua en complet-cravate se met lui aussi à chanter. Deux hommes, des aînés tribaux, complètent le groupe solennel. Ils unissent leur voix à celle d’Aroha et leur prière s’élève vers les cieux.

 

          Il y a une atmosphère surnaturelle, difficile à décrire, et je jure qu'il y a quelque chose de spirituel dans l’air. J’ai la même chair de poule que j’ai eue une fois en écoutant Whale Rider, et aussi en regardant l’enterrement de la Reine des Maoris à la télé.

 

          Ce que je leur ai raconté les a secoués, mais ils se sont montrés reconnaissants. Il paraît qu’elle est une Kahurangi – un inestimable joyau tribal – et ils ont de grands projets pour elle. Je retiens mon souffle pendant qu’ils tiennent un débat intense et animé ; je sais que ça peut aller d’un côté ou de l’autre. Finalement, à mon grand soulagement, elle va s’asseoir dans la fourgonnette sous les encouragements du groupe. Je hongi avec eux en silence. Aucune parole ne semble nécessaire.

 

          Derrière la vitre, Aroha me sourit et m’envoie la main tandis que le véhicule s’éloigne, et je suis maintenant certain que les choses vont bien aller pour elle. Je fixe la bouteille de vodka que j’avais apportée. Si elle avait refusé de partir avec eux, je m’étais imaginé que j’allais la partager avec elle.

 

          Je la vide par terre, la jette dans la poubelle, et m’en vais le cœur léger.    

 

***

 

Glossaire

 

Aotearoa 

Nom maori désignant la Nouvelle-Zélande

Dame Kiri 

Soprano néo-zélandaise d'origine maori

Hongi

Salut traditionnel maori qui s’effectue en pressant le nez et le front d’une autre personne 

Kahurangi

Personne de haut rang, chef de clan – peut également signifier un bien précieux ou un joyau

Kaumatua 

Aîné, vieil homme, grand-père 

Kia ora 

Interjection pouvant signifier selon le contexte « bonjour », « merci », « bonne chance » ou « meilleurs vœux » 

Kingitanga

Mouvement initié dans les années 1850 visant notamment à mettre fin à la dépossession des terres maories aux mains des coloniaux 

Kuia

Grand-mère, femme âgée

Marae

Aire ouverte devant les maisons communales où se déroulent des salutations officielles et des discussions   

Paua

Nom maori donné à un mollusque gastéropode univalve qu’on retrouve sur les rivages rocailleux. La nacre recouvrant l’intérieur de sa coquille forme un mélange iridescent de plusieurs couleurs, dont le vert, le bleu, le violet, et parfois le rose

Pokarekareana 

Chanson d'amour traditionnelle néo-zélandaise chantée en maori

Poï 

Petite balle attachée au bout d’une corde de longueur variée que l’on fait tournoyer de diverses manières en accompagnement d’un chant

Rotorua

Ville située sur la côte sud du lac du même nom reconnue pour son activité géothermique et ses nombreux geysers

Tangata-whenua

Nom commun désignant les indigènes nés sur le territoire de la Nouvelle-Zélande

Tena koutou katoa

Bonjour (salutation adressée à trois personnes ou plus) 

Te Reo Maori 

Littéralement « La langue maorie »

Waikato

Nom collectif donné aux tribus vivant dans le bassin versant du Waikato, le plus long fleuve de la Nouvelle-Zélande

Whakapapa 

Généalogie, arbre généalogique, ancêtres et descendants

Whanau 

Nom commun qui désigne la famille élargie, principale unité économique de la société traditionnelle maorie

Jeff Taylor

Bien qu’il n’ait commencé à écrire qu’en 2007, le Néo-Zélandais Jeff Taylor a déjà remporté trois concours de nouvelles littéraires. Habituellement teintées d’humour et s’adressant autant aux adultes qu’aux enfants, les nouvelles de Taylor traitent souvent de ses expériences personnelles auprès des toxicomanes.

Charles Beaulieu-Gagnon

Étudiant à la maîtrise professionnelle en traductologie à l’Université Concordia, Charles Beaulieu-Gagnon est un jeune langagier ouvert sur le monde. Traducteur marketing à la Fédération CJA, le Montréalais d’origine saguenéenne entend un jour devenir traducteur littéraire.