L'hiver de mon enfance

Ani Gjika

Translated by: Myriam Legault-Beauregard

Original text: "The Winter of My Childhood "


Artwork by Jasyn Lucas

I.

Avant l’écriture, avant les jouets, je traçais des étoiles.

Mami dans sa chaise me tricotait un chandail,

et de temps en temps me conseillait sur mes angles.

 

Les politiques à la télé égratignaient l’écran.

Babi, attentif, écoutait, le dos droit, tendu.

Mais moi je dessinais toujours, tentant de parfaire les étoiles.

J’ai vu une étoile d’or au-dessus d’un aigle noir à deux têtes,

sur un drapeau rouge. Des grands, hommes et femmes,

debout applaudissaient : Longue vie au Parti du travail!

 

Mami, des pensées derrière ses lunettes, tricotait toujours.

Babi écoutait, pâle, au bout de son siège.

J’ai effacé les étoiles, et les ai toutes retracées.

 

Cette année-là, l’hiver menaçait notre petite maison.

J’entendais les vents hurler, mais j’avais tracé assez d’étoiles

pour chauffer le poêle et nous garder au chaud.

 

II.

Nous jouions à la cachette jusqu’à ce que l’un

          de nous se blesse aux genoux sur des tessons,

 

son sang laissant un cardiogramme sur les brins de gazon.

          Nos mères nous appelaient, mais nous ne les avons pas entendues.

 

Des lettres rouges couvraient les murs de l’hôtel à 15 étages,

          de l’hôpital et de la banque, et la clôture autour de notre école

 

si bien que nous avons porté attention. Derrière les fenêtres

          des écrans diffusaient en noir et blanc un long

 

Congrès, auquel nous ne comprenions rien.

          Quand nous avons su la vérité, nous avons cru

 

que c’était une de ces histoires que les grands racontent

          pour nous endormir. Derrière notre immeuble,

 

la rivière se fatiguait, les pierres s’entrechoquaient dans le noir.

          Nous nous sommes réveillés au printemps, nos corps

 

envahis par les herbes folles. Nos parents

ne savaient point comment nous sauver.

 

III.

Nous attendons le train avec tous les autres

          assis sur le trottoir caillouteux au bout de la ville,

où les pylônes se dressent comme les pièces d’un échiquier à l’assaut.

 

Quelqu’un pèle des œufs durs, des coquilles blanches nacrées

          tombent par terre comme les histoires que raconte Nexhi

aux oiseaux sur le porche avant de leur tordre le cou.

 

Une fille plus vieille me tresse les cheveux. Quand elle parle,

je crois qu’elle connaît tout. Au son du sifflet du train,

avant même de le voir, tout le monde se lève

 

et s’élance vers les rails. La plupart des femmes

sont vieilles, la plupart sont vêtues de noir, leurs têtes

couvertes de voiles. Ce sont des mères de soldats.

 

Mon père me confie aux mains d’un inconnu

par la fenêtre du train, pour que je nous garde une place.

Assise au milieu des soldats, je guette le visage de mon père

 

par les portes de verre gris. Le trajet dure des heures,

nous imaginons par la fenêtre les forêts lumineuses de l’hiver

au-delà des ombres des montagnes.

Ani Gjika
Ani Gjika is an Albanian-American poet and author of Bread on Running Waters. She is the recipient of a 2016 NEA fellowship for her translation from the Albanian of Luljeta Lleshanaku's Negative Space, forthcoming from New Directions.

Myriam Legault-Beauregard
Myriam Legault-Beauregard étudie à la maîtrise en études langagières de l’Université du Québec en Outaouais. Passionnée par la traduction de poésie, elle a participé à une résidence au Centre international de traduction littéraire de Banff en juin 2015.