Portrait de l’amour sur modèle vivant

Enrique Jardiel Poncela

Translated by: Véronique Lessard

Original text: "El amor tomado del natural "


Artwork by Harold Klunder

ELLE

La table d’à côté était vide. Mais elle ne resta pas vide longtemps.

Car une élégante jeune femme entra dans le café, regarda autour d’elle, fit quelques pas, se ravisa, s’arrêta, douta et, enfin, vint s’asseoir à la table d’à côté.

La dame se ceignait d’un manteau noir, et sous son manteau noir portait dix-huit grammes de robe verte.

Le vert de la robe était « vert jade ».

Le noir du manteau, « noir Flemming ».

Elle dégageait une ardente nébuleuse de parfum Laisse-moi-mon-vieux; elle semblait très fière du blond rageur de ses cheveux, et elle avait – résolument – l’air de quelqu’un qui jamais ne perd contenance.

Elle me regarda en passant. Elle me regarda comme elle aurait regardé un parapluie que quelqu’un aurait oublié sur le siège. Elle regarda aussi les papiers qui, sous ma plume du moment, gisaient éparpillés sur la table, et dans ses yeux clairs dansa un éclair fugace dans lequel je lus ses pensées. La dame pensait indubitablement :

« C’est qui cet idiot en train d’écrire des sornettes? »

Car cette même inconnue, en lisant vos lignes, s’absorbera tout de suite en elle-même en tentant de s’imaginer votre vie; si elle vous voit écrire ces mêmes lignes, elle pensera de vous que vous êtes un imbécile.

Le café tout entier, néanmoins, se tourna vers elle et toutes les pupilles se dilatèrent d’éblouissement et de désir. Pour ma part, je me limitai à ne lui jeter qu’un seul et brévissime coup d’œil, et en mon for intérieur, je lui dédiai ces quelques lignes :

« Joue ta comédie, berne-les tous, fais la moue dédaigneuse et prends des airs d’impératrice de pacotille en exil. Je te l’assure, tes efforts seront vains. Je sais qu’au-dedans tu dois être aussi bête, aussi vaniteuse et aussi insipide que quelque autre femme banale. Quant à moi, tu peux feindre autant que tu veux… »

Et c’est tout gonflé d’aise que je retournai à mes papiers.

 

LUI

Peu après, entra dans le café l’homme avec qui la dame avait rendez-vous. C’était un individu banal : ni assez vieux pour le taxer d’homme de Cro-Magnon, ni assez jeune pour être pris d’envie de lui acheter un tricycle; élégant, lui aussi. Et pourvu d’une moustache qu’il lissait de temps à autre, pour prouver à la ronde que c’était bien la sienne.

 

LEUR DIALOGUE

L’homme s’assit près de la dame. Sourires tendres. Longue étreinte des mains.

Et ils se mirent à parler à voix basse, mais pas si basse qu’elle ne parvienne néanmoins à mes oreilles et ne m’empêche de travailler, m’obligeant à faire cas de leur dialogue.

Voyez seulement le genre de choses qu’ils se disaient :

 

LUI – Qu’est-ce que tu as fait hier?

ELLE – Je me suis couchée tôt.

LUI – Tu as pensé à moi?

ELLE – Jusqu’à ce que je m’endorme.

LUI – Mon amour!

ELLE – Et toi? Quest-ce que tu as fait, toi, hier?

LUI – Je me suis couché tout de suite après avoir soupé.

ELLE – Menteur!

LUI – Je te le jure.

ELLE – Oui? Et tu as pensé à moi?

LUI – J’ai dormi avec ta photo sous l’oreiller.

ELLE – Chéri!

Et c’est à cet instant que je fus saisi d’un premier bâillement.

 

LUI – Je sais bien que tu es allée au cinéma avant-hier…

ELLE – Oui. Avec mon frère.

LUI – C’est bien vrai que tu es allée avec ton frère?

ELLE – Quel jaloux tu fais! Avec qui voulais-tu que jy aille? Tu sais très bien que je ne suis heureuse avec personne, si ce n’est avec toi.

LUI – Mon poussin!

Deuxième bâillement de ma part, et première nausée réprimée.

 

LUI – Que tu es belle ce soir!

ELLE – Je te plais plus qu’hier?

LUI – Infiniment plus.

ELLE – Tu aimes ce chapeau?

LUI – Superbe.

ELLE – Et la robe?

LUI – À croquer. Et en plus je trouve que…

Quelques mots à l’oreille de la dame.

ELLE – Rougissant avec une facilité douteuse. Tais-toi, gros bêta! Si on tentendait

Je me tortillai nerveusement sur mon siège.

 

ELLE – Et les chaussures? Elles te plaisent?

LUI – Elles sont adorables.

ELLE – Et le manteau?

LUI – Ravissant.

ELLE – Cette broche?

LUI – C’est une merveille!

ELLE – Et les bas?

LUI – Charmants.

Je soupirai profondément et commençai à faire des efforts pour ne pas entendre tant de bêtises. Mais de nouvelles bêtises continuèrent à marteler mon cerveau.

 

LUI – Tu m’aimes encore un peu?

ELLE – Je t’adore.

LUI – Pas autant que je t’aime moi…

ELLE – Plus!

LUI – Plus? Impossible!

ELLE – Flatteur!

Je me mis, hérissé, à fredonner un refrain.

 

ELLE – À combien d’autres as-tu dit la même chose!

LUI – Seulement à toi.

ELLE – Je n’aime pas quand tu mens.

LUI – Se carrant sur son siège. Dis-moi, mon rayon de lune, tu m’aimeras toujours comme aujourd’hui?

ELLE – Toujours.

LUI – Pour l’éternité?

ELLE – Pour l’éternité.

Deuxième et troisième nausées de ma part.

 

LUI – Si je venais à mourir, mon amour, tu aimerais à nouveau?

ELLE – Jamais.

LUI – Jamais, c’est bien vrai?

ELLE – Jamais, au grand jamais.

LUI – Qu’est-ce que tu ferais?

ELLE – J’irais tous les jours au cimetière, fleurir ta tombe et pleurer.

LUI – Mon trésor! Lui embrassant les mains. Ma précieuse! Ma reine!

Ce fut alors que je me levai et appelai le serveur, un jeune homme d’une vingtaine d’années.

Le garçon apparut; je lui mis une main sur l’épaule et de l’autre lui pointai le couple. Je parlai ainsi :

– Cher garçon et ami : tu as là l’amour… Regarde-le bien; grave-le en lettres de feu dans ta mémoire : ne l’oublie jamais… Ce spectacle stupide est ce que chantent les poètes depuis des siècles.

ELLE et LUI levèrent la tête et me regardèrent, surpris. Je continuai comme si de rien n’était :

– Ce que tu as là sous le nez, cher garçon, c’est l’amour, et, selon plus d’un, l’ultime but de l’existence. Observe-le, étudie-le à fond. L’Amour, c’est se raconter des mensonges et des inepties en s’étreignant les mains sous la table… L’Amour, c’est demander à l’autre à quelle heure il s’est couché… L’Amour, c’est jurer que, outre l’être aimé, rien n’existe… L’Amour, c’est se traiter de jaloux l’un l’autre… L’Amour, c’est faire l’éloge des robes et des chapeaux de l’élue de son cœur… L’Amour, c’est discuter, en un dialogue irrésistible, qui des deux aime l’autre le plus… L’Amour, c’est affirmer que l’on tient dans la main l’éternité… L’Amour c’est dire qu’on ira tous les jours porter des fleurs au cimetière… L’Amour, c’est croire à tout ça!

Je levai les bras au ciel à la manière d’un héros grec et m’écriai :

– Et c’est suspendue à pareilles sottises que vit l’humanité depuis que la terre tourne! Nest-ce pas assez pour réagir avec violence? Mais oui! Bien sûr que oui! Regarde!

Et prenant une chaise au bout de mes bras, je la laissai tomber sur la tête de la dame, puis sur le crâne de l’homme.

Et seulement quand je les vis sans connaissance, à la renverse sur leurs sièges, j’abandonnai le café, content de moi et avec un petit air philosophe de l’école contondante.

Enrique Jardiel Poncela

Enrique Jardiel Poncela (1901 - 1952) est né et a vécu à Madrid, en Espagne, sous le régime franquiste. Il a écrit de nombreux romans, nouvelles et pièces de théâtre. Son œuvre se caractérise par son humour singulier.

Véronique Lessard

Véronique Lessard est diplômée en traduction de l'Université d'Ottawa et à l'heure actuelle étudiante à la maîtrise. Son domaine de prédilection est la traduction de la poésie ultra-brève et de la microfiction.