Les voisins du premier à droite

Enrique Jardiel Poncela

Translated by: Véronique Lessard

Original text: "Los vecinos del principal derecha "


Artwork by Sandra Morellato

À mon arrivée en ma patrie, de retour de l’Argentine, je fis ce que fait quiconque dans pareille situation : je m’installai à l’hôtel et me consacrai à la recherche d’un appartement à louer.

Pour un homme qui a de l’argent, trouver un appartement à louer est chose facile. Je rapportais beaucoup d’argent d’Amérique et je trouvai bien vite ce qu’il me fallait.

L’Amérique avait été prodigue pour moi. Il est vrai que durant douze ans je travaillai comme un forcené. Mais il est aussi vrai qu’au bout de ces douze ans de travail incessant, je me retrouvai sans situation et sans argent. Comment rentrer chez moi ainsi déconfit? Un soir que je déambulais dans Palermo en ruminant ces tristes pensées, je trébuchai sur un épais portefeuille de cuir noir. Je louvris; sy trouvaient un petit sac de diamants et 150000 $ en liquide. Il y avait aussi divers documents et une carte didentité où figuraient le nom et les coordonnées de son propriétaire, mais comme javais résolu au premier coup d’œil de garder le portefeuille, je déchirai les documents et papiers d’identité et je tâchai d’oublier le nom du gentleman en question, une simple formalité vu ma piètre mémoire.

C’est ainsi que je devins riche en Amérique. C’est qu’en Amérique, quiconque travaille fort finit par faire fortune.

La chambre que je louai à mon arrivée au pays était superbe. Je la décorai à mon goût et je commençai à vivre une vie sans préoccupations, remplie d’oisiveté et de raffinement. De temps à autre, j’invitais une quelconque demoiselle sans attaches à passer quelques jours en ma compagnie, et quand j’en avais assez de la façon dont elle riait ou enfilait son pyjama, je la remplaçais par une autre. Cette façon de tâter de l’amour, comme on joue de l’orgue de barbarie, est l’un des piliers sur lesquels repose depuis belle lurette la tranquillité des vieux garçons.

Un beau jour, à l’heure moite et romantique du crépuscule, j’étais seul chez moi, car je me trouvais justement entre deux orgues de barbarie.

On sonna et, en trombe, entra chez moi une dame tapageusement aspergée de « gardénia putride », de Lelong.

La dame traversa le séjour et fit irruption dans la bibliothèque, puis se laissa choir dans l’un des fauteuils, le regard rivé au sol et le sourcil froncé, tout en se mordillant la lèvre inférieure.

Je la contemplai. Tête nue, elle s’enroulait dans un déshabillé de charmeuse et de velours. Elle portait des opales aux oreilles et des pantoufles amarante à talons rouges, pareilles à celles des courtisans de Louis XV. Elle était blonde, d’un blond rageur.

Je ne voulus pas rompre le silence parce que, justement, lorsqu’elle s’était assise dans le fauteuil, le déshabillé s’était retroussé et découvrait les deux jambes de la dame, suffisamment pour priver de parole un grand orateur, a fortiori moi-même, qui n’ai que peu de mots. Détail intéressant : les bas qui galbaient les prodigieuses jambes étaient faits de gaze couleur « rire de sourd ».

Mais pareille situation ne pouvait se prolonger. La dame leva bientôt la tête et me dit :

– Monsieur, pardonnez cette intrusion. Je suis la voisine du premier à droite. Je me suis querellée vertement avec mon mari et, ivre de colère, je suis partie de chez moi. Quand j’ai voulu réagir, j’étais déjà dans l’escalier. Où me diriger de la sorte? Jai pensé sonner à votre porte. Si vous le voulez bien, nous bavarderons un peu, jusqu’à ce que je sois calmée.

– Et il est bien possible que vous retrouviez votre calme, Madame. Quant à moi je ne pourrai être tranquille tant que vous vous obstinerez à exposer l’intégralité de vos jarretières.

La dame rectifia le pli de son déshabillé et me posa sans préambule cette question insolite :

– Que pensez-vous de l’amour?

– Je pense, répliquai-je pour l’aider dans son intention de soulager notre entretien de sa tension, que l’amour est une sorte d’ascenseur hydraulique; on peut s’attendre à ce qu’il fonctionne bien pendant cinq ans, dix ans, quinze ans, mais à un moment donné, il se dérègle et refuse de fonctionner.

– Et ensuite?

– Ensuite, Madame, il faut changer d’ascenseur ou monter à pied; c’est inévitable.

La dame sourit de ce sourire lumineux propre aux esprits vifs.

Puis elle se pencha vers moi, mit ses bras autour de mon cou et murmura un seul mot :

– Ay!

Quand une femme soupire en entourant de ses bras le cou d’un homme, il faut se rendre au fait que la dame a envie de soupirer.

– Vous êtes capable de faire perdre la tête à n’importe quelle femme, mon ami; néanmoins, notre amour est impossible. Je m’en doute bien : impossible, oui!

Elle se tortilla un doigt, puis deux, puis trois et, finalement, tous les doigts de la main.

C’est alors qu’on frappa à la porte.

– Mon mari!

– Vous pensez?

J’allai ouvrir et, de fait, le mari entra. Il avait un air triste.

– Monsieur, me dit-il. Ne m’expliquez rien. Ce n’est pas votre faute. C’est elle qui est venue ici! Oh, mon dieu, quelle honte!

Il fondit en larmes, me pria de lui donner un verre d’eau, et par trois fois je lui apportai cognac, tilleul et fleur d’oranger.

Chaque fois que je retournais à la bibliothèque, je retrouvais le mari échauffé qui faisait les cent pas en grondant sa femme, elle-même effondrée dans son fauteuil et jetant vers la rue un œil boudeur.

Enfin, à huit heures du soir, après que j’eus accompli, à transporter de l’eau, l’épuisant labeur d’un chameau du désert, ils résolurent de rentrer chez eux.

Sur le seuil, le mari me prit énergiquement la main pendant qu’il me disait :

– Merci, merci… Jamais je n’oublierai cela, jamais je n’oublierai.

Et ils s’en furent.

Une demi-heure plus tard, je montais rapidement l’escalier et je sonnais au premier à droite. Personne ne répondit à mes coups de sonnette. Alors le concierge, montrant la tête par la cage de l’ascenseur, m’avisa qu’au premier à droite il n’y avait personne, que la chambre était inoccupée depuis six semaines.

Cette nouvelle me provoqua une grande contrariété. C’est que je devais absolument reparler aux voisins du premier à droite pour leur demander s’ils n’avaient pas vu, par hasard, un petit sac à brillants que je gardais dans le cabinet de ma bibliothèque et qui m’avait fait défaut sitôt le couple sorti de chez moi.

Enrique Jardiel Poncela

Enrique Jardiel Poncela (1901 - 1952) est né et a vécu à Madrid, en Espagne, sous le régime franquiste. Il a écrit de nombreux romans, nouvelles et pièces de théâtre. Son œuvre se caractérise par son humour singulier.

Véronique Lessard

Véronique Lessard est diplômée en traduction de l'Université d'Ottawa et à l'heure actuelle étudiante à la maîtrise. Son domaine de prédilection est la traduction de la poésie ultra-brève et de la microfiction.