L'eau

Espido Freire

Translated by: Véronique Lessard

Original text: "El agua "


Artwork by Toller Cranston

1

Alors il se défit des ficelles des psys, se faufila et traversa les murs par la seule force de sa volonté qui était plus grande, plus sombre que n’importe quel édifice qui se dresserait en travers de son chemin vers l’étang, l’eau, la fin.

2

La première fois qu’il vit l’assaut de la foudre, c’était dans la mer, six mètres sous la surface. Le ciel s’abîma sur lui, et pendant un instant sa place se perdit dans l’espace. Tout devint noir, la lune s’effondra, et il sut que depuis longtemps il flottait, noyé.

3

Il compatissait avec le fil d’eau qui se perdait dans le précipice oublié, épuisé par les hautes herbes qui ondulaient sur la rive. Il quitta son fleuve tumultueux pour se joindre au ruisseau, et l’eau suivit la noyée, et le ruisseau s’enfla, et tous étaient très heureux.

4

De l’autre côté de l’eau ils ouvraient et fermaient la bouche avec angoisse et portaient les mains à la gorge. Les sirènes s’étaient attroupées et voyaient de leurs yeux comme les vieux avaient dit vrai et que les humains mouraient noyés, et commençait une ère nouvelle.

5

La pluie tombait au-dehors et la mélancolie au-dedans. Il poussa le tabouret du pied et se pendit. La mélancolie laissa ainsi place à l’eau, l’eau entra et on le trouva flottant dans la chambre remplie de pluie, une corde autour du cou comme une amarre.

6

On trouva le navire des années plus tard, échoué sur le sable, couvert d’algues et de petits coquillages; les squelettes de l’équipage étaient blancs et lisses, comme rongés consciencieusement, mais elle, elle était toujours en vie.

7

Le noyé ressurgit des jours plus tard, gonflé, bleuté, tuméfié. Sa mère pleura, lui tira bien fort l’oreille, l’envoya au lit sans souper et le gronda sévèrement pour s’être glissé hors de la maison sans prévenir et pour s’être attiré des ennuis.

8

Cette nuit-là il décida de tomber dans les eaux sombres et profondes, et un ange aux yeux incandescents comme des étoiles apparut et l’ensevelit dans ses bras d’abîme pendant que la pluie pleurait sur ses mains.

9

Il se tenait sur le quai et ses lèvres brillaient, humides, la marée haute sous la pleine lune, l’écume de plus en plus près, et il vit dans l’eau le cadavre qui l’observait, et le cadavre sentait l’eau lui éclabousser les lèvres, qui brillaient sans doute comme celles de l’homme qui l’observait depuis le quai, humides, la marée haute sous la pleine lune, l’écume de plus en plus près…

10

Elle était belle l’eau verte, veloutée, gaze de gris perle et d’algues qui se frappaient contre les pierres, cachant sous sa cape protectrice les résidus de la terre, ses misères ultimes, une enfant au ventre ouvert qui pourrissait dans sa sépulture de lac et de silence.

11

Le lendemain matin du naufrage les enfants plongèrent pour chercher des trésors, épiant aux fenêtres des cabines. Ils virent des coffres fermés, des marins morts pris sous l’eau; ils virent une queue de poisson énorme sur la table de la cuisine et, suspendu à un crochet, un torse démembré de femme.

12

Il se remplit les poches de pierres pour se noyer et ne jamais revenir, et il marcha dans la mer. Il s’imaginait que ce serait rempli de noyés, et de voix, et de sirènes aux cheveux affolés, et de jeunes suicidés avec des poèmes dans les mains. Mais il ne trouva qu’obscurité, solitude éternelle et silence.

13

On le voyait au bord du lac tous les soirs au crépuscule. À lui, on disait de ne pas faire confiance aux femmes de l’eau. À elle, on interdisait le contact avec les humains. Ils ne parlaient pas. Ils s’observaient à distance; elle se peignait, il faisait boire son cheval. Puis chacun repartait de son côté, incapable de désobéir à sa famille.

Espido Freire

Née à Bilbao en 1974, Espido Freire a gagné de nombreux prix. La version française de son premier roman, Irlanda (1998), traduit par Eva Calveyra, lui a en outre valu le prix Millepage. Son recueil de microfictions, Cuentos malvados, a été publié en 2003 puis réédité en 2010.

Véronique Lessard

Véronique Lessard est diplômée en traduction de l'Université d'Ottawa et à l'heure actuelle étudiante à la maîtrise. Son domaine de prédilection est la traduction de la poésie ultra-brève et de la microfiction.