Les contes

Espido Freire

Translated by: Véronique Lessard

Original text: "Los cuentos "


Artwork by Toller Cranston

 1

À moitié noyé, il vit la sirène nager vers lui, et tendit les mains vers elle. La sirène ne s’approcha pas plus. De son beau visage serein elle contempla le prince sombrer lentement. Quand il cessa de respirer, elle trouva le temps long et abandonna les lieux, enveloppée d’un tourbillon d’écume.

2

Pendant treize ans elle dormit dans le même lit, s’éveillant endolorie et indisposée chaque matin, mais la reine avait l’air si sévère qu’elle n’osa pas se plaindre. Quand elle mourut, la vieille reine subtilisa le haricot et promulgua ostentatoirement que cette femme n’était pas une princesse.

3

Le pion refusa catégoriquement de tuer la reine noire, et pour ce il fut exécuté. La reine noire croupit dans sa prison des années durant, jusqu’à ce que son armée se refasse et aille la secourir. Mais elle se refusa à quitter son cachot. Ils durent emporter aussi les restes du pion, qui lui avait tenu compagnie tout ce temps.

4

Elle mangea le cœur qu’on lui apporta, comme l’exigeait la tradition, mais cette nuit-là elle fut incapable de fermer l’œil. Inquiète, elle ordonna qu’on appelle le chasseur, qui lui assura que c’était bien le cœur de la princesse, et à preuve il lui montra aussi sa tête. La reine sourit, apaisée. Elle détestait la viande de corbeau.

5

La journée avait été chaude, et elle avait les pieds enflés. En pleurs et impuissante, elle vit le prince quitter la maison pour aller découcher avec une servante crottée. Elle se rappela trop tard l’autre petit soulier qu’elle avait toujours, et dont elle ne parla plus jamais.

6

À leur nuit de noces le prince découvrit qu’elle n’était pas vierge. La princesse ne ressentit aucunement l’obligation de fournir quelque explication que ce soit. À bien y penser, qui s’intéressait à ce qui s’était passé ou non il y a cent deux ans?

7

La princesse dormait enveloppée de perles de rosée, au cœur du château enchanté. Il s’approcha d’elle, s’agenouilla à ses côtés et posa un doux baiser sur ses lèvres. Elle ne broncha pas. Il réitéra son baiser. Il quitta le château et retourna s’occuper de ses cochons. Cinquante-deux ans déjà qu’il essayait de la réveiller; il savait qu’un jour il réussirait.

8

On redonna à la sirène sa queue et sa voix, mais elle avait perdu l’habitude de parler. La nuit, elle s’installait sur un rocher et contemplait les bateaux passer, et elle s’amusait à écouter les mots d’amour que les couples s’échangeaient. Puis, riant comme une folle, elle s’en retournait dans les profondeurs.

9

La deuxième fois qu’elle prit un bain de sang de jeunes filles, sa peau redevint nacrée et jeune. La conscience tourmentée, elle demanda à l’évêque de bénir son prochain bain. L’évêque agita le goupillon : l’eau bénite tomba dans le sang qui bouillit aussitôt de vers qui dévorèrent la comtesse.

10

Après toutes ces années il revint, exagérant ses aventures et proclamant avoir combattu sirènes, lestrygons et lotophages. Ses sujets l’écoutaient, bouche bée, et peu à peu il oublia la pauvre sorcière sur son île, entourée de cochons, rien que des cochons et pas même un seul homme.

11

Elle l’appela toute la nuit en criant, mais le prince ne revint pas, et la grenouille sauta dans l’étang en pleurant, sachant que l’heure était venue, que le baiser avait été déposé et que son crapaud de toujours ne reviendrait jamais.

12

L’une d’elles lui donna la beauté, une autre une voix merveilleuse. La plus jeune des fées ne lui avait apporté qu’un petit chien. La fée noire s’en avisa, prit pitié d’elle, maudit la princesse et se retira avec un sourire condescendant, afin que la jeune fée eût quelque chose à offrir.

13

Désormais ce sera toi la plus belle, dit le miroir. Elle était, enfin, certaine de l’avoir tuée avec la pomme. Soudain elle se sentit seule et vide. Prise d’une infinie nostalgie elle agrippa un petit portrait de sa belle-fille et pleura amèrement tout l’après-midi.

Espido Freire

Née à Bilbao en 1974, Espido Freire a gagné de nombreux prix. La version française de son premier roman, Irlanda (1998), traduit par Eva Calveyra, lui a en outre valu le prix Millepage. Son recueil de microfictions, Cuentos malvados, a été publié en 2003 puis réédité en 2010.

Véronique Lessard

Véronique Lessard est diplômée en traduction de l'Université d'Ottawa et à l'heure actuelle étudiante à la maîtrise. Son domaine de prédilection est la traduction de la poésie ultra-brève et de la microfiction.