Une courte promenade en voiture

Liam Durcan

Traducido por: Alya Kaddour-Lord

a foi est telle une guillotine, aussi lourde, aussi légère
-Franz Kafka

Surgie des ténèbres, une apparition. Que mes yeux soient ouverts ou clos, rien ne m’y prépare, peut-être parce que personne ne peut prétendre avoir les yeux toujours parfaitement ouverts. Je tends l’oreille et j’attends. Pourtant, je suis surpris.

UNE PHOTOGRAPHIE : MOSCOU, OCTOBRE 1933

Regardez-le sourire sous sa moustache en brosse; remarquez la façon dont sa lèvre supérieure s’étire, mettant à nu la couronne qui recouvre une prémolaire, son extrémité brillante telle le mont Cervin à l’envers, sa profondeur celle d’un iceberg dans la mer de Barents. Il serre la main de Kalinine. Sur la photo officielle, on le voit une tasse d’étain à la main; Kalinine a disparu. Il sourit toujours.

UNE HISTOIRE

On me tire du lit comme tous les autres, ma femme hurle tandis qu’ils m’entraînent. Comment pouvait-elle savoir que tout cela s’inscrivait sous d’heureux auspices? Après tout, les histoires merveilleuses arrivent rarement en pleine nuit, sans crier gare et avec autant de précipitation. Dans ma tête, je passe au travers d’une liste de questions qu’ils pourraient se poser sur moi, mes affiliations et mes adhésions, ce que je sais et qui je connais. Nous vivons tous dans la même peur;

sa présence se fait sentir comme une condition atmosphérique, un front froid stationnaire au dessus de nos têtes, sous lequel nous frissonnons, contre lequel nous lançons des imprécations.

Deux hommes me poussent sans ménagement hors de mon immeuble, me faisant dévaler les escaliers à un rythme tel que le bruit de nos pas se mue en un martèlement continu au son duquel Mme Yusteva ouvre sa porte. Elle me regarde : ma robe de chambre est défaite, des torrents de sueur coulent de mon visage effaré, un moine paysan devenu fou; elle n’a même pas le temps de manifester une certaine joie avant d’apercevoir les hommes en pardessus et de claquer sa porte. Nous nous retrouvons dehors pendant quelques instants, dans le froid paroxysmique, puis dans une voiture déjà en mouvement, son moteur hurlant comme un loup affamé. Je ne sais pas où nous allons, mais je soupçonne que ces gens sont les derniers que je verrai et, instinctivement, je ne leur pose aucune question.

Je me dis que nous nous dirigeons vers la banlieue de Moscou, vers un bosquet de tilleuls baignant dans la pâle lueur du jour, le dernier de ma vie vraisemblablement, quand ils amorcent soudainement un virage vers le nord dans la rue Tormolev et s’arrêtent au pied de l’édifice où se trouve mon cabinet. Deux hommes m’extirpent de la voiture avec grande force et savoir-faire, et me conduisent ensuite vers la porte d’entrée de l’édifice, que je franchis tel un esprit pénétrant dans l’au-delà. On me transporte jusqu’au palier du quatrième étage, où je constate que les lumières de mon cabinet sont allumées et qu’un contingent d’officiers attend. On m’amène à ma salle d’auscultation. Serais-je en plein rêve? Le bosquet de tilleuls évanoui, j’affronterais maintenant une mort rendue plus terrible par son visage familier. Dois-je maintenant m’attendre à apercevoir le visage spectral de mon père, une bouteille aux lèvres même dans l’au-delà, ou à ressentir la terreur qu’on éprouve quand on se sent glisser vers un précipice? Un officier supérieur du NKVD (je le reconnais à son képi et au fait qu’il semble être celui qui apprécie le plus les exhortations des autres), m’invite de la main à m’asseoir sur mon tabouret, comme s’il m’avait attendu toute la nuit, toute ma vie. Le patient est allongé sur le fauteuil, bouche ouverte; il tient son pouce, aussi volumineux qu’un gros orteil, enfoncé dans sa joue, s’efforçant ainsi de calmer la douleur.

LE CAMARADE SECRÉTAIRE GÉNÉRAL

Le camarade Secrétaire général est installé sur ma chaise de dentiste semi-inclinée. J’imagine que c’est Staline. Il lui ressemble. Je n’ai jamais vu que des photos de lui, sur lesquelles il se tient

toujours debout, mais la menace qui pèse dans la respiration des hommes du NKVD et les battements de mon cœur résonnant contre mes côtes me disent qu’il ne peut s’agir de nul autre que du camarade Secrétaire général.

Djougatchvili. Tout le monde connaît ses yeux, mais de loin : au milieu des généraux, exhortant les travailleurs, en compagnie d’écoliers tenant des gerbes de blé. Pour moi, ses yeux n’ont aucune couleur particulière, même à la faible distance où je me trouve; ses pupilles sont complètement dilatées, elles engloutissent tous les pigments de l’iris et reflètent maintenant mon image, suant à grosses gouttes, faisant doucement courir mes doigts sur la surface de la gencive autour de la dent douloureuse, maxillaire gauche « 2 » -3, carie de classe III. Il grimace et tout le monde porte la main à son arme. Je retire mes doigts; pendant un instant, l’image d’un bosquet de tilleuls désert m’apparaît.

« Du calme, du calme », dit l’officier supérieur, à la suite de quoi mon patient hoche la tête et toute la salle cesse de retenir son souffle.

« Ce n’est pas un abcès », dis-je. Ce sont les premiers mots qui sortent de ma bouche depuis que j’ai souhaité bonne nuit à Anya, six heures plus tôt. « Ça demanderait du travail, mais la dent pourrait être sauvée. »

Mon patient et l’officier supérieur se regardent et acquiescent. L’officier supérieur fait sortir tout le monde et me fait approcher d’un geste de sa main gantée.

« Pour ce qui est de l’anesthésiant… »

« Oui. Je vais utiliser de l’oxyde nitreux. »

« Non. »

Je me retourne vers mon patient, ses yeux louchent de douleur et de fatigue, sa bouche pourrait se refermer sur mes mains. Je lui explique la procédure : retirer une portion de dent autour de la carie et la remplacer par un amalgame. Il comprend. Il hoche la tête. Je touche la base de sa dent et les muscles de sa bouche se crispent, il serre les poings. Je me recule et le regarde.

« Dans l’ensemble, votre état de santé dentaire est excellent, camarade Secrétaire général. »

Tandis qu’il me fixe, je peux respirer l’odeur qui émane d’un plancher de ciment humide, d’une salle du sous-sol du commissariat de police de Nikevski, d’un conduit qui se trouve au

milieu de ce plancher et qui, d’après ce qu’on m’a dit, a tout vu passer. Il ferme la bouche, passe sa langue sur ses lèvres et me demande ce qu’est l’oxyde nitreux; l’officier supérieur redresse la tête en signe d’alarme. Voilà comment ils m’ont trouvé, je comprends à présent. J’ai utilisé cette substance sur Semenov, un chef du parti, un carriériste qui caquetait comme un idiot avant même que le gaz ne fasse effet, qui s’est confondu en remerciements après que, à force d’efforts, je lui ai retiré les débris d’une molaire qui avait explosé comme un volcan, et, qui était, apparemment, devenu mon partisan enthousiaste, mon bienfaiteur.

« Un anesthésiant, répondis-je, quelque chose qui diminuera la douleur due à l’intervention. »

« Cela ne dépend-il pas de l’habileté du dentiste? » me demande-t-il alors. L’officier supérieur, dont le visage est visible dans mon miroir, incline la tête vers l’arrière imperceptiblement, sans cesser de sourire. Il a une incisive fêlée, l’œuvre d’une main paternelle ou des instruments d’un confrère, dans les deux cas le fruit d’un geste marqué du sceau de l’infamie.

« Camarade Secrétaire général, permettez-moi de me servir des outils dont je dispose pour vous aider. Sans anesthésie, l’intervention sera douloureuse, peu importe mes efforts. Je ne veux pas causer de douleur inutile. »

Je lui montre mes mains, arrachées à la gueule du tigre. Il fait signe à l’officier supérieur de s’en aller; une porte s’ouvre, celui-ci sort de la pièce et disparaît de la surface de la terre : képi, dent et homme.

« Vas-y », me dit-il. Le sourire qui étire ses lèvres doit être douloureux, même pour lui. « Tu auras sans doute besoin de moins de gaz que pour Semenov. »

ANYA

Son sourire, si modeste et charmant soit-il, est pour moi d’autant plus beau que je ne me rappelle pas qu’elle ait jamais eu besoin de me montrer une seule dent.

LE MATIN

Ils me déposent à la porte de notre appartement. Celle de Mme Yusteva reste hermétiquement fermée. Anya a pleuré, convaincue que je ne reviendrais jamais, maudissant tous ceux qui auraient pu être la cause de cette situation : un patient dont l’état aurait empiré, Mme Yusteva, ou

encore les amis écrivains de son frère qui rédigent leurs sornettes et parlent à tort et à travers quand ils ont trop bu. Elle sanglote sur moi, enlaçant des bras et martelant des poings l’objet de sa rage matinale.

LE DOCTEUR LANGA, LE DEUXIÈME HOMME AU SOMMET DE LA MONTAGNE, MAI 1936

Dans les annales de l’anesthésie dentaire, qui est un type de débat politique au même titre que n’importe quel d’autre, on retient que c’est un Américain, un certain Harry Langa, qui a été le premier à se servir de l’oxyde nitreux comme anesthésiant au cours d’une intervention dentaire. Que le Dr Langa soit passé à la postérité grâce à un banquier souffrant d’un abcès, ou peut-être à un magnat de la presse larmoyant qui avait besoin d’être soulagé de ses maux de dents, on peut affirmer avec certitude qu’il n’a pas été le premier. Ce qu’on ne peut avouer, pour des raisons évidentes, c’est que le premier, c’était moi.

YURI

Yuri, mon associé, après avoir vu le désordre dans lequel le cabinet a été abandonné et appris au profit de qui, veut savoir comment c’était. C’était comment? « Je me suis concentré sur mon travail; c’était comme travailler. » Il s’efforce de sourire, mais il ne se sent pas bien. Il souffre de dyspepsie et, tout comme moi, on l’a ignoré tant de fois lorsqu’il était question de promotion à l’Université qu’il ne sourit pas tant qu’il serre les lèvres en une expression au-delà de l’indifférence, mais dénuée de mépris. Pendant le reste de la journée il travaille en silence, comme si cette consultation nocturne constituait une trahison, comme si c’était lui qu’on aurait dû appeler. Il observe la bouteille d’oxyde nitreux qui se trouve dans un coin de la pièce où je travaille et s’efforce de me montrer qu’il n’y a pas de motivation cachée à sa présence dans mon bureau. Il parle machinalement, faisant mine de chercher quelque chose dans une armoire.

« Parle-moi de ses dents. »

« Une bouche classique. »

« Il va devenir ton patient? »

« Je ne pense pas. On ne m’a rien dit. »

« J’imagine son haleine. »

Je me permets un rire modeste : « Tout droit sortie du cul du Diable. »

UNE PHOTOGRAPHIE : LA SIBÉRIE, AVRIL 1915

Un homme heureux en exil. Cela fait trois ans qu’il s’est joint au Comité central et il se permet maintenant de faire son petit martyr. Tout de noir vêtu, réminiscence de ses années au séminaire, on le voit sourire de façon avenante. Il tient une cigarette de la main gauche, repliée sur sa main droite. On voit que ses dents de devant sont écartées. Dans les années qui suivront, il deviendra plus conscient de son apparence, se rappellera de garder la bouche fermée à moins que la situation n’exige absolument qu’il sourie.

UNE VISITE NOCTURNE

C’est devenu une habitude. Au plus noir de la nuit ils reviennent, je ne mérite toujours pas d’être prévenu avant qu’ils frappent à la porte : des cognements devenus notre hymne national comme dit le frère d’Anya. Je dis à Anya de ne pas bouger, que je suis persuadé que tout se passera bien, et elle reste immobile dans notre lit. Elle est choquée du fait que je m’occupe de lui, que je doive m’occuper de lui. Elle chuchote que c’est un monstre et que c’est intolérable, ce à quoi je ne peux rien répondre. Il s’agit d’un nouvel officier supérieur cette fois; il me fait entrer et sortir de la voiture et me fait monter à mon cabinet. Je prie pour qu’il s’agisse d’une autre dent. Les visages des hommes de main du NKVD qui se pressent contre les murs du bureau sont livides. Il doit les avoir fait mourir de peur à force de rugissements. « Comprends-tu, dentiste, que le Secrétaire général doit s’adresser à l’assemblée cette semaine? ». Je n’ai aucune idée de son emploi du temps, mais je réponds que je comprends, m’efforçant de jeter un coup d’œil à la dérobée à sa bouche ouverte pour voir s’il s’agit de la même dent. Je ne suis pas loin de pleurer de soulagement quand je découvre que l’abcès se trouve sous une molaire inférieure différente, la gencive aussi luisante qu’une fournaise. L’officier supérieur rôde autour de moi, renifle le gaz, conscient de l’erreur commise par son prédécesseur. Je me dis que j’aiderai le camarade Secrétaire général parce qu’un homme en proie à la souffrance n’est pas enclin à la pitié, parce qu’un homme en proie à la souffrance ne peut faire appel à la sagesse pour rendre la justice, et je m’attelle alors à la tâche consistant à vider l’abcès. Il me regarde et grogne pour avoir du gaz.

Le matin venu, je rentre à la maison et trouve Anya en train de lire dans notre chambre. Elle me demande si je sais ce qu’il se passe, comment des gens de la Société historique ou des professeurs de l’Université disparaissent. Je ne sais pas ce qu’elle veut dire par là, mais je lui demande ce qu’elle voudrait me voir faire. Voudrait-elle que je lui refuse mes services? Que je

provoque chez lui une folie encore plus grande? Je suis dentiste et je ne peux faire que ce qu’on m’a appris à faire.

UNE PHOTOGRAPHIE : MOSCOU, DÉCEMBRE 1929

Le 21 décembre 1929 est marqué par la célébration en grande pompe de son cinquantième anniversaire au Kremlin, réception à laquelle assistent les membres du parti : Ordjonikidze, Vorochilov, Kuibyshev, Kalinine, Kaganovich et Kirov. Tous l’entourent et lui présentent leurs vœux, les yeux tournés vers le centre. Chaque visage est un masque de gaieté forcée, et pas seulement parce que nous voyons les choses avec du recul; ces hommes sont suffisamment intelligents pour savoir ce que l’avenir leur réserve. Un sourire contenu, un hôte agréable, le camarade Secrétaire général. Ils peuvent presque sentir la douleur qui gronde dans ses mâchoires.

DES RÉSULTATS

Des mois s’écoulent avant que je puisse m’adresser à Anya avec fierté. D’ici là, c’est dans les nouvelles de la TASS, dans la Pravda et sur toutes les lèvres à Moscou : il a fait preuve de pitié. Au beau milieu d’une intervention particulièrement délicate (pleine couronne en or « 2 » 7 – système international) au cours de laquelle j’ai eu recours au gaz généreusement mais judicieusement, je lui ai parlé de la situation de Titov, un homme qu’Anya connaissait et qui s’était mérité une réputation de saboteur pour avoir relevé le défi de Yaroslavskiau au Congrès de l’Union des écrivains, en déchirant sa carte de membre au vu et au su de l’assemblée. Titov était devenu l’objet d’une bonne partie des rumeurs qui avaient couru à Moscou pendant l’été : son comportement au Congrès, une série de poèmes absurdes publiés par un organisme de presse clandestin et des accusations de fornications déviantes – cette dernière dénonciation touchant notre famille du fait de l’implication du frère d’Anya. Le camarade Secrétaire général a souri au moment où j’ai mis à nu la racine de sa dent malade; je savais que je pouvais oser intercéder ainsi, comme Anya l’avait d’abord fait auprès de moi. Je le connaissais suffisamment. Après tout, j’étais son dentiste et, à mes yeux, il était tout autant une bouche remplie de problèmes qu’il était le camarade Secrétaire général. J’étais peut-être également mû par quelque résidu de gaz qui, s’étant infiltré dans la pièce, se serait frayé un chemin jusqu’à mes poumons. « Camarade Secrétaire général, lui ai-je dit, la pitié est la vertu des hommes forts », ce à quoi il a semblé sourire et acquiescer tout en relevant les sourcils de façon paternelle, avec sagesse. « Titov est un

poète, un mauvais poète, tout le monde s’accorde à le dire. Mais il ne mérite pas de faire l’objet de votre colère. » Il continuait de hocher la tête, ses sourcils châtains tels de larges quartiers de lune décroissante. « Il plongera dans l’oubli, à moins qu’il ne devienne l’objet de votre colère. » Le camarade Secrétaire général a relevé les yeux, son regard planait sur la ville, étudiait le ciel bleu et froid qui se brisait sur elle. Silence. Comme tout le monde, j’ai lu des choses sur cette histoire. Comme pour Langa, personne ne sait le rôle que j’y ai joué. Le lien qui existe entre le fait d’avoir soulagé le camarade Secrétaire général de ses intenses douleurs et la pitié dont il a fait preuve envers un poète restera un mystère aux yeux de tous, sauf à ses yeux à elle. Anya sourit et m’embrasse avant d’aller se coucher. Les journaux sont pliés sur la table, comme j’aime généralement qu’ils le soient quand je rentre à la maison.

LA FACULTÉ

« Nous avons tous nos Sibéries », lui dis-je. Paradoxalement, il est devenu larmoyant, comme chaque fois qu’il inhale du gaz, ruminant ses expériences d’exil. L’émail de ses dents s’est usé à force de grincements et ses maux s’en trouvent amplifiés. Il me demande quelle est ma Sibérie et je lui réponds que c’est la faculté de médecine dentaire, mon échec à obtenir une affectation à l’Université parce qu’on me jugeait dilettante, qu’on me voyait comme un camelot avec un masque à gaz. Il se redresse et serre mes poignets dans ses mains, me déclare que je suis plus qu’un dentiste, que je suis un guérisseur doté de compassion et que je possède un esprit scientifique. Ses sourcils s’arquent et ses yeux, devenus des charbons ardents animés d’un feu apparent, menacent de jaillir de leurs orbites. Il me dit que mon travail est l’illustration du socialisme : la conversion du rêve d’un avenir meilleur pour l’humanité en une science. Il me dit de ne pas m’inquiéter, laissant ses paupières retomber sur ses yeux remplis de larmes. De ne pas m’inquiéter.

NOTRE MARIAGE

Quand je fais la connaissance d’Anya, elle a vingt ans et vit encore chez son père, un médecin spécialisé dans les maladies de l’oreille interne. Il est contemporain de Tchekhov, personnage qui suscite chez le docteur tant de transports d’admiration que la simple évocation de ce nom me donne le vertige. Je pense à la figure paternelle quand je discute avec lui, au genre de maladie que représente le fait d’être père et de peser sur sa famille comme une affliction. Le père d’Anya ne

boit pas et n’est pas violent, contrairement à l’homme que j’ai enterré sans même une larme pour mouiller la poussière. Le docteur Rostropov est une légère démangeaison dans la gorge, un étourdissement passager. À l’époque où je fais la cour à Anya, je me retrouve souvent seul dans le boudoir avec lui, à discuter de l’importance des groseilles, dont le goût me déplaît, ou des troubles de l’équilibre auxquels les Moscovites sont sujets. Le voile d’ennui morbide qui recouvre ces conversations se déchire à l’arrivée d’Anya. Son arrivée, un mot si modeste. Elle arrive comme le printemps, diffusant tranquillement chaleur et espoir, faisant naître chez moi de doux sentiments que je n’ai jamais ressentis. Anya est une beauté et ses yeux sont si expressifs que j’ai l’impression que mes rêves prennent vie lorsque j’ose y plonger. Nous parlons musique, que nous aimons tous les deux, et de la neige, à laquelle nous sommes tous deux indifférents. Nous saisissons les limites et les aspirations de l’autre. Après que nous nous sommes fréquentés, elle accepte de m’épouser et nous commençons à vivre ensemble à Moscou.

Son soutien n’a jamais failli, depuis mon échec à être nommé à l’Université jusqu’à notre incapacité à fonder une famille. À la mort de son père, nous accueillons Anton, son frère, qui restera avec nous pendant trois ans. Elle reste résolue.

LA PROMOTION

Une nomination de maître de conférences auprès du tout nouveau Département d’anesthésie dentaire. Je prépare mes notes pour le cours et parle devant des rangées de tête qui hochent. On me dit que ma main tremble quand je parle, alors je la range dans ma poche, ce qui me donne, j’imagine, l’air de l’oncle typique. Des questions? Aucune. Parfait, cela sera sujet à examen plus tard au cours du trimestre. L’approche sommaire de mes confrères me répugne. Ils semblent disposés non seulement à autoriser, mais à encourager, le fait d’appliquer le masque sur le visage du patient jusqu’à ce que celui-ci ne réponde plus, ignorants du fait que le but est de faire entrer le patient dans un état de bien-être, et non de le faire sombrer dans l’inconscience. Dans mon département, on me considère avec un certain scepticisme, mais comme j’aime à dire, pour ne pas se fourvoyer en politique, on doit être un révolutionnaire, pas un réformateur. Yuri se charge du gros du travail au cabinet, reprenant les dossiers là où je les ai laissés, s’occupant des épouses des membres du Politburo, à l’occasion de leurs maris, ou encore des mâchoires douloureuses des hommes du NKVD. En aucun cas il ne juge utile de me remercier.

Plusieurs mois s’écoulent et j’obtiens une promotion. Des postes se sont libérés et à présent les têtes opinent quand je prends la parole pendant les réunions du département. Une autre année passe et on me nomme professeur agrégé, faisant entrer le département dans le vingtième siècle, une ère où notre profession ne sera plus synonyme de punir, mais plutôt de préserver et de réparer. La surveillance des maladies dentaires est la clé, dis-je à mes collègues comme je l’ai dit au camarade Secrétaire général. À la fin d’une reconstruction composite, mandibule droite « 4 » 6, extraction, mandibule droite « 4 » 7, système international, je ne suis pas loin de lui dire que la chirurgie dentaire est pareille à l’État, qu’elle exige de porter une attention de nature politique aux petites choses, d’étudier les détails avec un soin méticuleux.

Mes collègues ne sont pas sans avoir remarqué mon ascension. On m’étudie, je suis comme une nouvelle dent; on va à la recherche de ses imperfections et on la considère avec émerveillement. « Vous volez le vent dans le dos, Yevgeny Mikailovich », me dit le directeur tout en me lançant un regard circonspect. « Prenez garde au soleil. »

LA SURFACE OCCLUSALE DE LA PREMIÈRE MOLAIRE

À la différence des prémolaires, les cuspides sont plus proéminentes et, du fait de la nature de ces surfaces et de leurs caractéristiques physiques, on comprend pourquoi la majeure partie du broyage se fait ici pendant la mastication. La surface occlusale compte quatre cuspides : distolinguale, distobuccale, mésiolinguale et mésiobuccale. On peut voir la cinquième cuspide, la cuspide de Carabelli, en observant la coupe occlusale de la dent, et ce, bien qu’elle ne fasse pas partie de la surface occlusale.

LE SIÈGE

C’est les mâchoires douloureuses que le camarade Secrétaire général revient me voir, comme si c’était lui qui avait dû mâchonner les rats à Leningrad. Malgré la douleur, il porte ses autres tourments avec légèreté. Il s’endort pendant l’intervention et rêve de ce que j’ignore. Je tourne la valve du contenant d’oxyde nitreux vers la droite, d’un quart de tour, suffisamment pour que le camarade Secrétaire général reste éveillé pendant que je travaille. Cela donne l’impression que la pièce se remplit d’eau froide. On doit protéger ses arrières.

MON PÈRE ET LA DIALECTIQUE

Un homme qui était propriétaire, mais qui n’avait pas conscience des contradictions que cet état engendrait. Un homme qui ne parvenait pas à comprendre où allait ce monde en mutation, qui s’est efforcé de le maîtriser en s’en prenant brutalement et systématiquement à sa famille. Un homme qui invoquait un passé mensonger, qui cherchait du réconfort dans les icônes et dans l’humiliation qu’il faisait subir à ceux qui se trouvaient sous son joug. Un homme qui avait la rage et l’impuissance pour attributs. Un saboteur et un géniteur. Un ennemi, un homme, un scélérat de bourgeois. Mon père.

L’INTERVENTION

Sous mes yeux… Les livres en parleront-ils un jour? Ils raconteront l’histoire de ceux qui ont fait dérailler des trains ou abattu quelqu’un d’un seul coup de feu et dont le bruyant subterfuge n’aura eu d’héroïque que son manque d’humilité. Qu’en est-il de l’homme qui désarticule la guillotine? Qu’en est-il de moi, qui le supplie aussitôt que le gaz se répand, qui fait disparaître ce que sa paresse et sa vanité ont fait à ces surfaces lisses; qu’en est-il de moi, qui détartre et qui sonde afin de minimiser le risque qu’il ne se décharge sur d’autres de toutes les douleurs qu’il a un jour ressenties?

Sa bouche remplie de galets usés n’est plus une bouche, c’est la source universelle. De mes mains, je la crée et la réinvente, à mon gré. Cette bouche ouverte ne constitue plus un lieu d’excursion pour naturaliste : je vois que quelque chose a changé quand j’y plonge le regard.

UNE PHOTOGRAPHIE : YALTA, FÉVRIER 1945

Pour un homme riche, Roosevelt a une hygiène dentaire déplorable. Dans la trentaine, il a souffert de gingivite, ce qui l’a gratifié de problèmes parodontaux qui reviendront le hanter plus tard. Il sourit, assis à côté des deux autres, ses racines jaunes brillant à la face du monde. C’est une honte que personne ne s’en occupe. Certains s’attendent à ce que sa prochaine violente crise de catarrhe vienne déloger une molaire. Pour les autres, il est clair qu’il ne fera pas de vieux os. Quant à Churchill, il suffira de dire que ses fausses dents s’entrechoquent.

L’APOGÉE

Moins de deux mois après l’annonce de ma nomination à la tête du Département de la Faculté d’anesthésie dentaire de l’Université au cours d’une grande et sombre cérémonie à laquelle le camarade Secrétaire général n’a pas pu assister, mais où tous les membres de mon département m’ont fait l’honneur d’être présents, Anya m’annonce qu’elle est malade. Je la regarde, comme je le fais tous les matins, mais à présent, c’est comme si je ne l’avais pas vue. Ses yeux, son visage. Elle s’éloigne, jour après jour, nuit après nuit, sous mes yeux. Encore cinquante-trois jours.

Tandis que je range ce qui appartenait à Anya, je tombe sur sa correspondance. Je feuillette les lettres, pas seulement pour y trouver un signe d’elle, mais aussi pour découvrir autre chose, quelque chose que je n’avais pas pu admettre à l’époque, mais que maintenant je désire; un sonnet qui lui aurait été dédié, invraisemblablement par Titov, ou des lettres écrites par un autre romancier inutile qui lui déclarerait sa flamme, quelque chose de profane, une preuve d’actes commis, un déferlement de sentiments. Je ne trouve que des lettres de sa sœur, qui parlent de sujets d’ordre ménager à l’intérêt limité.

UNE COURTE PROMENADE EN VOITURE

Cette nuit s’enfuit, pareille à toutes les autres. Surgie des ténèbres, une apparition. De nouveaux visages à la porte, et d’autres encore au volant de la voiture; certains sont des membres du NKVD que j’ai vu traîner dans le cabinet de Yuri. Une lune d’un bleu globuleux trône à l’ouest. Je ne suis pas choqué que nous dépassions la rue Tormolev parce que je ne fais qu’un avec cette lune, avec ses reflets, avec son lent périple autour du monde à travers la lumière et les ténèbres. Les hommes du NKVD transpirent, mais moi pas, peut-être parce que c’est moi qui les observe. On ne m’offre aucune explication quand la voiture s’arrête à côté d’un champ et que la portière s’ouvre. Le plus jeune d’entre eux me prend par le bras, comme il sied pour le directeur d’un département universitaire, et me conduit; le sol est craquelé, recouvert de chaume, et la poussière que nous soulevons s’élève dans la clarté lunaire. Il n’y a pas de tilleuls, il n’y a rien aussi loin que mes yeux puissent porter, et je suis seul en face d’eux sous ce ciel infini, éblouissant. Ils sont tous jeunes, la plupart ne sont pas encore habitués et leur sommeil sera agité quoi que je fasse, mais je souris. Leurs bras droits se lèvent à l’unisson, comme s’ils m’offraient de l’aide. J’attends que quelque chose vienne déchirer cette nuit, une autre explosion de lumière, une étoile du matin.

(Œuvre originale : A Short Journey by Car)

Liam Durcan

Natif de Winnipeg, Liam Durcan vit à Montréal, où il exerce la profession de neurologue. Il est l’auteur du recueil de nouvelles A Short Journey by Car, paru en 2004. C’est en 2007 qu’il publie Garcia's Heart.

Alya Kaddour-Lord

Alya Kaddour-Lord est diplômée de l’Institut national des langues et civilisations orientales de Paris en langue et culture.