Abuelo

Neil Bissoondath

Traduzido por: Isabelle Collombat

La touffeur de l’église et l’âge vénérable des membres du cortège funèbre qui avançaient d’un pas traînant conféraient à la procession une lenteur qui confinait à la dignité. J’étais assis une rangée derrière ma grand-mère, un peu sur sa gauche : c’était une femme menue dont le visage lisse aux yeux vifs et pénétrants était encadré d’une chevelure gris acier. Je me demandais à quoi pourrait bien ressembler sa vie, maintenant que mon grand-père n’était plus de ce monde. Il était difficile d’imaginer ce qu’elle ferait de ses journées après des dizaines d’années de dévouement exclusif à son mari, à son fils et à moi, son petit-fils devenu grand. Avec cette arrogance – à moins que ce ne fût ce défaut d’imagination – propre à la jeunesse[1], je la voyais se rabougrir – son regard se ternir, son corps se décharner, ses forces s’amoindrir –, avant de se laisser glisser hors d’une vie exempte de but.

 

 

Je venais juste d’accepter un bonbon à la menthe que m’avait proposé ma fiancée[2] lorsque je fus tiré de ma torpeur par l’apparition, dans le cortège, d’un homme qui avançait impassiblement, les bras croisés. Parmi les représentants de la génération de mes grands-parents, il ne semblait pas être un habitué de cette église sombre à moitié remplie de personnes qui, d’aussi loin que je me souvienne, avaient toujours gravité autour de ceux-ci. Ses lunettes fumées m’avaient laissé supposer qu’il était aveugle, mais son attitude avait rapidement démenti cette première impression. Ses cheveux argentés et ondulés étaient plaqués sur son crâne et ses lèvres crispées saillaient sur son visage émacié et parcheminé dépourvu d’expression, comme s’il s’agissait d’un masque que ne pouvaient troubler ni sentiment ni circonstance. L’ensemble évoquait le buste d’un centurion romain récemment mis au jour dans un site archéologique des environs – ce personnage mineur qui fuyait les intrigues de l’armée impériale en allant passer l’été dans sa modeste villa qui surplombait le fleuve que l’on appelait alors Bétis. L’homme et le buste auraient pu être contemporains, voire apparentés, n’eussent été les deux millénaires qui les séparaient, ainsi que le fait que l’un était de chair marmoréenne et l’autre, de marbre vivant.

 

 

Je venais de faire glisser la menthe sur ma langue lorsque, se figeant presque au garde-à-vous, les épaules bien droites et le dos raidi par la vieillesse, l’homme se planta devant ma grand-mère, qui redressa la tête et se pétrifia comme si elle avait capté son regard, invisible derrière les verres sombres.

 

 

L’homme s’inclina et entreprit de murmurer des condoléances. Tandis qu’il parlait, les lèvres frémissant comme des paupières agitées de tics, ma grand-mère plongea délicatement la main dans sa sacoche de soie noire[3], brandit un petit pistolet et lui tira une balle au beau milieu du front.

 

 

Mes grands-parents habitaient depuis plusieurs décennies un immense appartement au sommet de la colline au pied de laquelle se trouvait le vieil alcazar, monument si décati qu’en dépit des efforts des autorités municipales, le ministère du Tourisme avait refusé d’affecter les moindres fonds à sa conservation, et a fortiori à sa restauration. Mon grand-père avait jubilé le jour où la nouvelle fut annoncée par un acrimonieux adjoint au maire : il avait des brûlures d’estomac rien qu’à imaginer des hordes de touristes anglais ou allemands débarquer si près de chez lui. Ma grand-mère, dont l’esprit prenait parfois une surprenante tournure mercantile, avait quant à elle déploré que les commerces voisins – l’auberge qui avait déjà pâti de la prolifération des grands hôtels dans la vieille ville et les environs, ainsi que les quelques restaurants familiaux qui offraient depuis des années un menu immuable à une clientèle non moins immuable – ne puissent profiter de cette manne touristique qui, grâce à l’ouverture des frontières, à des prix avantageux et à l’existence d’une monnaie unique, enrichissait le pays comme jamais. Mon grand-père s’était tourné vers moi avant de déclarer d’un ton taquin :

 

— C’est ta grand-mère tout craché, ça. Toujours à penser aux pesetas.

 

Commentaire auquel ma grand-mère avait rétorqué, faussement irritée :

 

— C’est ton grand-père tout craché, ça. Il a oublié que c’étaient des euros, maintenant.

 

Oui, c’était bien typique de mon grand-père de s’accrocher au passé sans toutefois résister à la nouveauté. À son âge, comment aurait-il pu en être autrement? Le mystère, cependant, c’était ma grand-mère : malgré son âge, elle se délectait des changements à venir, accueillant à l’inverse la nouveauté sans résister au passé.

 

J’ai commencé à cerner mes grands-parents – dire que j’ai finipar bien les connaître eût été exagéré – lorsque j’ai vécu dans la chambre d’enfant de mon père[4] à l’époque de mes études supérieures. J’avais choisi de faire mes études universitaires dans la ville où celui-ci avait grandi. Il y avait lui-même étudié et, bien que mon choix d’orientation lui eût paru dénué de sens pratique[5], non seulement il ne s’y était pas opposé, mais il avait fait son possible pour me faciliter les choses. C’était lui qui avait eu l’idée que j’aille m’installer chez ses parents et, bien que cela ne m’eût guère ravi, l’argument financier l’avait emporté : chez mes grands-parents, j’allais être logé et nourri gratuitement. Des années plus tard, un lapsus de ma grand-mère allait m’apprendre que mon père avait en fait généreusement payé mon couvert. C’était uniquement pour lui faire plaisir que mes grands-parents avaient accepté avec réticence cette allocation mensuelle, qu’ils s’étaient empressés de mettre de côté et de m’offrir sous forme de chèque, entre autres cadeaux, le jour où j’ai obtenu mon doctorat[6].

 

Ces années passées chez mes grands-parents furent paisibles. Je travaillais avec acharnement et, même si j’avais quelques amis avec lesquels je fréquentais les bars le soir ou allais faire du ski la fin de semaine, je passais bien plus de temps à hanter les bibliothèques et les archives[7] ou à me pencher sur des documents fragiles, m’efforçant de déchiffrer les écritures pas toujours élégantes de scribes morts depuis belle lurette. Je respectais toujours mes échéances, et mes exposés de séminaires et communications scientifiques étaient émaillées d’assez de touches originales (autant factuelles que linguistiques)[8] pour que mes résultats soient constamment excellents.

 

Un jour, alors que, presque en retard, j’allais entrer dans l’amphithéâtre où une sommité allait prononcer une conférence, je passai devant mon directeur de thèse, qui était précisément en grande discussion avec le conférencier invité. Du coin de l’œil, je vis mon professeur me désigner du menton et je l’entendis très distinctement dire : « C’est lui, l’étudiant dont je te parlais. » Ce compliment saisi au vol s’est avéré une plus grande motivation que la passion même que j’éprouvais pour mon sujet de thèse – après tout, la passion ne garantit pas le succès –, voire que les subventions et invitations à des conférences qui commençaient à affluer. J’étais tellement exalté par ce coup d’aiguillon à mon ego que je me rappelle à peine la teneur de la conférence. Un regain d’énergie m’avait envahi. Mon ardeur au travail avait revêtu une nouvelle urgence, et ma thèse, de même que ma soutenance, connut un tel succès que je me retrouvai à jongler entre plusieurs propositions de postes de diverses universités.

 

Même si le fait que mon directeur de thèse avait mentionné mon nom à cet éminent collègue n’avait eu aucune conséquence concrète et qu’il ne m’en eût lui-même jamais parlé, cette anecdote m’a au final amené à comprendre un principe qui a directement influencé mon travail : le moindre petit rouage dans la machine, fût-il en apparence insignifiant, peut exercer une influence considérable, tant sur les personnes que sur des événements d’envergure. Ce sont ces petits riens qui changent tout. Autrement dit, j’ai appris que tout a une conséquence.

 

*

 

Tandis que l’écho de la détonation s’évanouissait dans un silence sépulcral, la confusion s’empara de l’assistance qui, prise de panique, s’égailla dans un brouhaha de hurlements et de piétinements affolés. Je me levai vivement et jouai des coudes pour rejoindre l’allée centrale : où se trouvait donc ma grand-mère? Une horde de membres du cortège, les yeux et la bouche agrandis par la terreur, passa devant moi à vive allure sous l’effet d’une énergie insoupçonnée, se dirigeant vers la porte ouverte de l’église que le soleil cru de midi irradiait d’un blanc éblouissant. Ils détalaient le plus loin possible de ma grand-mère tandis que moi, je faisais tout pour me rapprocher d’elle. Peine perdue. Je fus bousculé, heurté, roué de coups de poings, de coudes et de têtes involontaires, puis finalement terrassé par la Señora S., voisine de longue date de mes grands-parents, qui brandissait le poing en vomissant des propos que je trouvai inconvenants dans la bouche d’une septuagénaire. Au moment où celle-ci me piétinait, la menthe que je suçais alla se coincer dans ma gorge, bloquant ma trachée. Ma vision commença à se voiler, je fus pris de vertiges, en proie à des sueurs froides. La panique m’envahit : je savais que je me glissais inexorablement vers la mort.

 

Et soudain, un coup de chance : un fuyard me donna par inadvertance un violent coup de pied dans l’estomac. Je me rappelle la douleur intense et l’afflux soudain d’oxygène dans mes poumons au moment où j’expulsai la menthe. Comme propulsé en l’air, je me retrouvai à genoux. Ma fiancée, qui avait elle aussi été bousculée, comme en témoignait la petite coupure qui saignait sur son menton, m’aida à m’asseoir sur un banc. Lorsque je recouvrai mes sens[9] quelques minutes plus tard, l’église était déserte, à l’exception d’un regroupement de policiers, dont certains avaient dégainé leur arme, autour du corps. Ma grand-mère avait été emmenée à l’écart. Apparemment, elle avait lâché son pistolet sans opposer la moindre résistance. Le cercueil de mon grand-père trônait toujours devant l’autel et le bouquet de lys que ma grand-mère avait posé sur le couvercle de bois verni gisait à côté, piétiné.

 

*

 

Sa vie durant, mon grand-père avait traîné des yeux tristes et un sourire fatigué – sur les clichés noir et blanc surexposés où apparaissaient sa trop grosse tête d’enfant potelé puis sa silhouette d’adolescent dégingandé, et où on le voyait plus tard en costume-cravate, accompagnant la jeune femme qui deviendrait sa femme, à leur premier bal officiel. Toujours le même regard, toujours le même sourire.

 

Je connais bien ces photographies. Dans ces moments où mon cerveau n’en pouvait plus de trier, d’absorber et de synthétiser, je feuilletais l’album familial, un volume aussi imposant que ces registres paroissiaux où les prêtres avaient consigné les naissances et les décès pendant des siècles. Les pages épaisses et jaunies déposaient sur mes doigts un film de poussière invisible. Les photos, un mélange de portraits pris en studio et de clichés flous et mal cadrés aux contours dentelés, étaient au début en noir et blanc. Les photos en couleur – défraîchies, ternies – ne sont apparues qu’à l’époque où mon père était un jeune homme. J’apparais sur la dernière, vieux de quelques heures à peine et laissant entrevoir à quoi je ressemblerais vieillard. Les clichés pris après ma naissance – de moi seul, avec mes parents ou avec mes grands-parents – sont classés dans les albums de mes parents, qui se trouvent quelque part dans la maison de ma mère[10].

 

Sur ses vieux jours, mon grand-père était devenu plutôt replet et ses cheveux s’étaient argentés. Les bras musclés qui m’avaient jeté dans les airs pendant toute ma petite enfance pouvaient à peine déplacer une chaise. Et les abdominaux qui pouvaient absorber sans broncher n’importe quel coup étaient devenus une bedaine rebondie d’où émergeaient des petits gargouillis après chaque repas. Mais les yeux et le sourire étaient demeurés inchangés, comme si mon grand-père était venu au monde fort d’un savoir dramatique qui ne l’avait jamais quitté et sur lequel il semblait méditer lors de ces nombreux moments tranquilles qu’il passait à s’abstraire, clignant des yeux et soupirant.

 

Mon grand-père travaillait pour le gouvernement. Chaque matin, il enfilait un costume avant de prendre son petit-déjeuner puis de partir pour le bureau. Ses fonctions précises demeuraient nébuleuses. Il n’était pas homme à parler de lui. De fait, il parlait rarement, et pendant toute ma vie, même lorsque j’étais jeune adulte, j’ai considéré son côté taciturne comme partie intégrante de son aura de mystère. Cela étant, cette inclination pour le silence ne l’a pas empêché d’être un grand-père aimant pendant les deux semaines que je passais chez mes grands-parents chaque été[11]. Les moments où il m’emmenait à la piscine municipale, dans laquelle il jouait dans l’eau avec moi – c’est d’ailleurs lui qui m’a appris à nager – et où nous buvions des granizados en nous séchant au soleil restent au panthéon de mes souvenirs d’enfance.

 

Mon père avait toujours éprouvé un profond respect à son égard, bien qu’ils n’eussent pas l’air très proches. Les moments qu’ils partageaient étaient plutôt tranquilles. Ils s’assoyaient ensemble à une table ombragée de la cour commune, chez mes grands-parents, sirotant le manzanilla préféré de mon grand-père dans de petits verres en cristal en discutant de soccer. Ils n’étaient ni l’un ni l’autre partisans d’aucun club mais partageaient la même admiration pour l’art du jeu. Leur différend le plus vif dont je me souvienne avait pour origine leur désaccord sur qui était le plus grand joueur de tous les temps. Mon père affirmait que c’était Pelé, ce que mon grand-père avait refusé d’admettre, estimant qu’il y avait trop de prétendants au titre.

 

Ils ne parlaient jamais de politique en ma présence, mais l’économie était l’un des sujets les plus fréquents de leurs calmes échanges. L’économie de notre pays évoluait rapidement et était en passe de devenir la plus forte en Europe, grâce aux subsides que nous reçûmes après notre entrée dans l’Union européenne et à la bouffée de dynamisme et de créativité qui fit suite aux décennies d’inertie que nous avions subies pendant la dictature. De par ses fonctions au ministère des Finances, mon père était exalté à la perspective d’être citoyen d’un pays moderne et ouvert. Il n’éprouvait aucune nostalgie de l’ère du généralissime. Mon grand-père était quant à lui moins enthousiaste : selon lui, notre pays, en abandonnant une société stable sinon sclérosée au profit d’une devise forte, avait payé le prix fort des conséquences incertaines de l’ouverture des frontières et d’une certaine émancipation sociale galopante, attitude qui lui semblait totalement étrangère voire, par moments, sacrilège.

 

Je me souviens avoir vu mon père hocher la tête pour signifier son acceptation voire son accord l’après-midi où mon grand-père avait, avec son flegme habituel, annoncé qu’il avait décidé de vendre le petit appartement de vacances que ma grand-mère et lui possédaient depuis longtemps à Marbella. Il avait déclaré ne plus avoir envie d’aller au bord de la mer, où trop de femmes exposaient leurs seins et où même, dans certains endroits, des hommes et des femmes exposaient leur nudité tout entière. Il n’était pas nécessairement favorable à une abolition de cette nouvelle pratique, mais il souhaitait préserver sa sensibilité, ainsi que celle de sa femme. Bien qu’il n’eût jamais formulé la question à voix haute, je l’entendais presque se demander ce que le généralissime aurait pensé de tout cet étalage. Mais mon grand-père était réaliste : le généralissime était mort, le jeune roi qu’il avait sacré croyait en la démocratie, et le pays qu’il servait depuis longtemps déjà avait adopté de nouvelles façons de faire.

 

Le silence dont mon grand-père entourait son travail excitait ma curiosité. Mon père lui-même semblait ignorer les détails de ce qu’il faisait pour gagner sa vie. Une fois que je l’avais interrogé à ce sujet, il m’avait répondu :

 

« Écoute, mon garçon, il y a des questions qu’on ne doit pas poser. Mon père n’a jamais parlé de son travail, pas même à moi. Il y a deux possibilités : soit son travail est ennuyeux à mourir, soit il vaut mieux pour nous tous ne pas en savoir trop. Dans les deux cas, il est donc peut-être préférable de n’en rien savoir, tu comprends?[12] »

 

Cette réponse, d’abord déconcertante, n’a pas tardé à stimuler mon imagination. J’avais décidé que mon grand-père n’était pas gratte-papier dans quelque bureau obscur, mais en réalité, espion. Peut-être pas un James Bond – il était trop vieux et trop peu élégant – mais un membre des services secrets de notre pays. Seule cette hypothèse expliquait, à mes yeux, la raison pour laquelle il était mêlé à des affaires dont il ne pouvait pas parler et ne ressemblait en rien aux autres pères et grands-pères : il ne pouvait pas rapporter de travail à la maison et personne ne s’enquerrait de sa journée, sauf à compromettre son statut, voire la sécurité de l’État.

 

Toute ma vie durant, j’ai nourri l’espoir qu’un jour, il choisirait de s’ouvrir à moi, de me révéler la vérité sur sa vie secrète et de me régaler du récit de ses aventures. Mes rêveries on ne peut plus conventionnelles étaient façonnées par les films que j’allais voir le samedi après-midi, peuplés de chapeaux mous et de trench-coats (l’incongruité, dans notre pays méditerranéen, n’était pas un obstacle à l’imagination), de conversations murmurées et de subreptices échanges d’enveloppes sur fond de clairs-obscurs urbains. Bien que ce ne fût pas toujours facile, je suis parvenu, pendant toutes ces années, à respecter son besoin de silence et de secret sur son travail, et je n’ai même pas tenté de faire parler ma grand-mère, malgré la tentation. Lors de mon unique tentative, elle a feint de n’avoir pas compris ma question et quand elle m’a demandé de la répéter, je n’ai pas eu le courage de m’exécuter.

 

*

 

« Je te dirai tout, m’avait déclaré ma grand-mère, mais tu dois me faire une promesse. Tu dois me jurer que tu n’en souffleras jamais mot à Maïte.

 

Maïte? Que venait faire ma fiancée dans cette histoire? Mon air ébahi m’avait sans doute trahi.

 

– Je ne peux pas te dire pourquoi, mais tu ne dois révéler à personne ce que je m’apprête à te dire, pas même à ton père. »

 

Nous étions seuls dans une petite salle dépourvue de fenêtres du poste de police. Par la porte grande ouverte on voyait une femme policier assise hors de portée de nos voix qui ne nous quittait pas des yeux. Mon père[13], qui avait accompagné ma grand-mère de l’église à la voiture de patrouille, avait réussi, non sans mal, à convaincre l’enquêteur chargé de l’affaire de ne pas lui passer les menottes ni de l’enfermer dans une cellule. Il m’avait laissé avec elle pendant qu’il essayait de joindre au téléphone un vieux camarade d’université à lui qui avait fait une brillante carrière d’avocat au criminel.

 

« Tu me le promets? », avait-elle insisté en dardant sur moi un regard pénétrant.

 

Nous étions assis côte à côte sur un vieux canapé de cuir qui occupait tout un mur. La pièce comportait en outre deux chaises en bois et une table éraflée. Le plafonnier baignait la salle d’une lumière lugubre. Dans un coin trônait un distributeur d’eau vide et débranché.

 

J’ai biaisé maladroitement.

 

« Je ne peux pas te promettre ça, abuela. Je ne peux pas commencer une nouvelle vie avec une nouvelle femme en lui faisant des cachotteries. Quant à mon père, c’est ton fils, et il a le droit de savoir ce qui se passe.

 

Ma grand-mère s’est écartée de moi, plissant les yeux.

 

– Tu es bien naïf, mon garçon. Tu crois tout ce qu’on t’apprend à l’église : confesse-toi et tout ira bien. Si seulement la vie était aussi simple!

 

– Abuela, ai-je commencé, la voix allant crescendo. Tu viens de tirer une balle dans la tête d’un homme, et à l’enterrement d’abuelo, en plus! Tu viens de tuer un étranger, sous les yeux de dizaines de personnes! Comprends-tu la situation, abuela? Comprends-tu vraiment ce que cela signifie?

 

À l’extérieur, la femme policier manifesta des signes d’appréhension. Elle se redressa sur sa chaise.

 

– N’élève pas le ton avec moi, jeune homme, répliqua ma grand-mère, calmement mais fermement. Je suis certes vieille, mais je ne suis ni sourde ni stupide. Bien sûr que je sais ce que j’ai fait. Maintenant, veux-tu toujours savoir pourquoi je l’ai fait?

 

Comment aurais-je pu lui répondre par la négative? J’ai donc hoché la tête.

 

– Dans ce cas, tu en auras les conséquences sur la conscience, mon petit. Je t’ai prévenu qu’il ne fallait pas en parler à Maïte ni à ton père. Je ne peux pas faire plus. »

 

*

 

À l’époque où je vivais chez mes grands-parents, je guettais sans relâche le moindre indice, mais mon grand-père n’a jamais changé ses habitudes d’un iota – sauf une fois, un an après la séparation de mes parents. J’avais onze ans et, probablement affaibli par la morosité et la tension engendrées par le départ de ma mère, j’avais attrapé une sorte de grippe dès mon retour à l’école après les vacances de Noël. C’était une période difficile pour mon père – un mariage brisé, un fils malade, un travail exigeant –, aussi avait-il décidé que je passerais les deux semaines de convalescence prescrites par le médecin avec mes grands-parents dans le sud, où le climat serait plus chaud et où ma grand-mère pourrait s’occuper de moi.

 

Un matin, alors qu’en pyjama, je sirotais un verre de Coca Cola[14] devant la télévision – phénomène tout récent – mon grand-père s’est présenté à la table du petit-déjeuner portant un costume d’excellente coupe d’un gris platine, une cravate de soie rouge, une chemise blanche à col haut et des souliers noirs étincelants. On eût dit un dandy ou un homme qui s’apprêtait à aller retrouver sa maîtresse[15]. Je me demandais ce qu’en penserait ma grand-mère.

 

Je fus presque déçu, car sa mise vestimentaire ne suscita aucune réaction de sa part. Comme d’habitude, elle servit à son mari son petit-déjeuner rituel – deux tranches de pain tiède imbibé d’huile d’olive garnies de tartinade de tomate, un verre de café fort éclairci d’un nuage de lait avec deux sucres – et s’attabla en silence pour le regarder manger.

 

Lorsqu’il eut terminé, elle l’accompagna jusqu’à la porte, balaya de la main quelques miettes sur son revers de veston, l’embrassa sur la joue et referma la porte derrière lui. Contrairement à son habitude, il m’avait à peine gratifié d’un coup d’œil. Et là, au lieu de débarrasser la table et de faire la vaisselle, ma grand-mère m’enveloppa dans une couverture avant d’aller s’enfermer dans sa chambre. Je devais m’être endormi à un moment donné, car lorsque je fus tiré de ma torpeur par ma grand-mère qui s’affairait dans le salon, deux heures s’étaient écoulées[16]. D’un air absent, elle promenait un plumeau sur les meubles. D’instinct, je devinais que toute question serait malvenue.

 

Mon grand-père était revenu à la maison au milieu de l’après-midi, bien plus tôt que d’habitude. J’émergeais à peine d’une petite sieste postprandiale et je m’apprêtais à me remettre à travailler[17]. Il avait l’air hagard – sa cravate était desserrée et le premier bouton de sa chemise, ouvert – mais il m’a ébouriffé les cheveux en me demandant si j’allais mieux. J’ai remarqué que ses yeux avaient l’air plus tristes qu’à l’accoutumée et son sourire, plus fatigué. Ma grand-mère, qui s’était précipitée à la porte dès qu’elle avait entendu la clé dans la serrure, avait posé ses mains sur les épaules de son mari pour le pousser promptement vers la chambre, prétextant qu’il avait eu une rude journée et qu’il devait aller se changer. Mon grand-père n’avait pas résisté, mais il avançait si lentement, comme s’il devait intimer à ses jambes l’ordre de se mouvoir, que je me suis demandé s’il n’était pas malade, lui aussi.

 

Peu après, il était sorti vêtu d’une chemise blanche à manches longues, d’un vieux pantalon gris, ses pantoufles de cuir aux pieds. Il s’était installé confortablement dans son fauteuil de cuir à haut dossier puis avait attrapé la bouteille de manzanilla et le petit verre de cristal que ma grand-mère avait posés sur la table basse avant de disparaître dans la cuisine. Il avait saisi un livre que ma grand-mère avait placé à côté de la bouteille et s’était mis à lire.

 

Quelques moments plus tard, il s’est endormi.

 

Lorsque je me suis levé pour aller à la salle de bain, j’ai constaté que le livre en question était la Bible.

 

*

 

Régulièrement, un policier s’approchait de la porte ouverte et jetait un regard pensif, inquisiteur ou simplement interrogatif à ma grand-mère avant de s’éloigner, suivi quelques minutes plus tard par un collègue venu observer la meurtrière la plus insolite qu’ils eussent probablement rencontrée. Parfaitement maîtresse d’elle-même, ma grand-mère ne leur accordait pas la moindre attention, sauf une fois, pour se plaindre des constantes sonneries de téléphone qui semblaient s’amplifier et se faire plus insistantes à mesure que le temps passait[18].

 

Malgré la porte ouverte, la petite pièce devenait étouffante. Le visage de ma grand-mère luisait de sueur dans la pénombre et, quand sa seule main ne suffit plus à l’éventer, elle demanda si elle pouvait avoir son éventail. Celui-ci se trouvait dans sa sacoche qui, bien évidemment, lui avait été confisquée. Je hélai la policière, qui se leva à contrecœur de sa chaise et s’approcha de la porte, la main agrippée à la crosse du révolver qu’elle portait à la ceinture – précaution plutôt inutile, me sembla-t-il. Il était bien sûr hors de question d’aller chercher l’éventail de ma grand-mère, mais elle lui fit apporter un pichet d’eau.

 

« Qu’est-ce qu’ils s’imaginent?, s’indigna ma grand-mère lorsque je revins m’asseoir sur le sofa. Que je vais tenter de m’évader armée de mon éventail? »

 

Je poussai un soupir – seule réponse qui me vint à l’esprit. Pourquoi mon père tardait-il autant à nous rejoindre?

 

L’eau arriva bientôt, portée par un jeune policier qui surveilla d’un œil nerveux ma grand-mère tandis qu’il posait sur la table le pichet et deux gobelets en plastique.

 

« Des verres en plastique, grommela ma grand-mère. Je déteste les verres en plastique. Pourrais-je avoir un vrai verre, jeune homme?

 

– C’est interdit, señora, répondit ce dernier en secouant la tête. Lo siento, ajouta-t-il avant de quitter la pièce.

 

J’ai rempli un gobelet que j’ai donné à ma grand-mère, qui l’accepta avec méfiance.

 

« J’espère au moins qu’il est propre », maugréa-t-elle.

 

Elle avala néanmoins le verre d’un trait et m’en redemanda un autre. Sa main tremblait lorsqu’elle me tendit le gobelet vide. Elle but goulûment sa deuxième ration et posa le verre vide par terre. Lorsqu’elle se rassit, ses doigts jouant avec son alliance d’or terni, elle se lança :

 

« C’est une histoire compliquée. Je ne sais vraiment pas par où commencer.

 

– Pourquoi ne commencerais-tu pas par l’homme que tu as… enfin… tu sais ce que je veux dire.

 

– Ah oui, lui. Oui, pourquoi pas? C’est un début qui en vaut bien un autre. (Le frottement de son pouce sur son anneau s’intensifia.) Il s’appelle… s’appelait Ignacio Perez Rivera, que Dieu lui pardonne, et c’était le patron de ton grand-père, le seul patron qu’il ait jamais eu.

 

Je me penchai vers elle et lui demandai dans un murmure :

 

– Et quel travail faisait vraiment abuelo, abuela? Je me suis posé la question toute ma vie.

 

– Ton grand-père travaillait pour le gouvernement, mais ça, tu le sais déjà. En fait, c’est tout ce que tout le monde sait. C’est tout ce que nous nous autorisions à dire.

 

– C’était toujours si mystérieux! J’aimais m’imaginer qu’il était espion.

 

– Un espion! Quel manque d’imagination, surtout pour un historien!

 

– Mais quoi d’autre…

 

J’étais piqué au vif, partagé entre la colère et la honte. Elle me jeta un regard narquois et me tapota la joue.

 

– Chaque jour, ton grand-père se rendait au travail. Là, pendant plusieurs dizaines d’années, il a été payé essentiellement pour s’asseoir derrière un bureau et lire des journaux ou des livres, et écouter de la musique. Une fois de temps en temps, on lui demandait d’accomplir une tâche spécifique, une mission inhabituelle. Tu vois, il… (Sa main quitta son alliance pour caresser sa gorge.) Comment je te dirais ça? (Son regard se perdit, son menton trembla.) Te souviens-tu en quelle année ton grand-père a pris sa retraite?

 

Je me rappelais l’annonce qu’il en avait faite à la famille, mais l’année précise m’échappait. Je risquai une réponse au hasard :

 

– Mille neuf cent quatre-vingt un? Quatre-vingt deux?

 

– Quatre-vingt, rectifia-t-elle, son visage s’adoucissant à l’évocation de vieux souvenirs. Le premier juillet. Il est parti avec une pension pleine et une prime généreuse.

 

Elle demeura silencieuse pendant un moment, le menton posé sur ses mains jointes.

 

– Une autre question, reprit-elle : te souviens-tu en quelle année notre pays a aboli la peine de mort?

 

– Oui, bien sûr. En mille neuf cent soixante dix-huit.

 

Une bouffée de fierté et de tendresse m’envahit la poitrine.

 

– C’est là-dessus qu’abuelo travaillait? L’abolition de la…

 

– C’est ce qui l’a privé de son travail, plutôt, m’interrompit-elle avec brusquerie. On lui a versé son salaire deux ans de plus et attribué sa pension complète lorsqu’il a pris sa retraite à soixante-cinq ans.

 

– Comment ça, privé de son travail?...

 

Elle coupa court à ma question d’un regard exaspéré. Un frisson chassa soudain toute fierté en moi.

 

– Abuela, qu’es-tu en train de me dire?

 

Ses yeux rougirent et s’embuèrent. Un infime tremblement dans la voix, elle poursuivit :

 

– Certains matins, ton grand-père se levait et enfilait un costume gris particulier, mettait une cravate rouge et des souliers bien cirés. Il prenait son petit-déjeuner puis… (Elle serra ses bras autour d’elle.) Puis il faisait un long trajet. Au début en train, puis plus tard, en avion. Il se rendait dans l’une des chambres d’exécution de l’État où il était de son devoir de… d’appliquer la sentence de la cour. »

 

Une chape de silence s’abattit sur la petite pièce, étouffant les sonneries des téléphones et le brouhaha des voix lointaines.

 

Mon esprit fut assailli par un déferlement d’images kaléidoscopiques. Il fallut un bon moment avant qu’une pensée cohérente puisse prendre forme.

 

– Mais… abuela, dis-je enfin. On utilisait le garrot. Les condamnés mouraient par strangulation. C’était plus barbare encore que la guillotine!

 

– Oui, mon garçon. Et c’est ton grand-père qui accomplissait cet acte. À part lui et son patron,j’étais la seule à le savoir. Il avait demandé et obtenu que son travail ait toute l’apparence de la normalité de manière à ne pas avoir à expliquer à quiconque ce qu’il faisait réellement. Il avait un beau bureau, spacieux, pourvu de grandes fenêtres. Mais il n’avait aucun personnel sous ses ordres et aucun nom ni titre ne figuraient sur sa porte, ce qui lui conférait l’anonymat qu’il souhaitait et lui permettait de faire semblant d’aller au travail comme n’importe quel homme normal, comme n’importe quel père normal. »

 

Je me mis à penser aux mains de mon grand-père – ces mains qui me propulsaient en l’air quand j’étais tout petit, ces mains qui m’avaient ébouriffé les cheveux quand j’avais été malade, ces mains qui, avec affection, me pressaient l’épaule ou me donnaient des petites tapes dans le dos. Je visualisai ces mêmes mains si douces quand elles se resserraient sur la poignée du garrot, tournaient celle-ci de manière à resserrer le collet métallique autour du cou du condamné, enfonçant le pic acéré dans sa nuque pour sectionner la moelle épinière, écrasant lentement les muscles, la trachée, la vie de l’homme sans défense…

 

– Mais qu’est-ce qu’Ignacio Perez Rivera avait à voir avec tout cela, abuela?, m’enquis-je dès que je retrouvai la voix. Tu ne me l’as toujours pas dit.

 

– Cet homme était un monstre. C’est lui qui avait obligé ton grand-père à jouer le rôle de bourreau de l’État.

 

Obligé? Comment était-il possible qu’un homme en contraigne un autre à accomplir un acte aussi vil, jusqu’à ce que celui-ci en fasse une carrière? Ma grand-mère s’attendait de toute évidence à ce que je lui pose la question. D’une voix ferme, elle la devança :

 

– Pendant la guerre (la guerre dont elle parlait était notre guerre à nous, pas la grande guerre qui avait suivi), ton grand-père avait pris les armes pour combattre les Rouges. C’était un jeune homme d’à peine vingt ans, mais il savait déjà ce en quoi il croyait, et il savait que ce n’était pas en un monde dirigé par un dictateur comme Staline. Il savait où se situait son devoir et lorsqu’il a été mobilisé, il n’a pas rechigné à rallier des troupes irrégulières. Ignacio Perez Rivera était son commandant, et il n’avait qu’un an ou deux de plus que lui. Tout le monde sait que beaucoup de vilaines actions ont été perpétrées à cette époque-là, dans les deux camps. Même les prêtres n’étaient pas immunisés contre les… les passions, mettons.

 

– Grand-mère, l’ai-je interrompue avec impatience, tu prends de bien grands détours pour parvenir à ta destination!

 

Elle ferma les yeux pendant quelques secondes et renifla.

 

– Oui, c’est vrai.Mais c’est parce que j’ignore quelle est ma destination, justement.

 

– Je ne comprends pas.

 

– Enfin, je ne sais pas… Tu vois, il s’est passé quelque chose, un événement dont ton grand-père ne m’a jamais parlé. Il n’a jamais pu s’y résoudre. Une chose qu’il avait faite, et dont Ignacio Perez Rivera était au courant. Et quand il a intégré les services correctionnels gouvernementaux après la guerre, il s’est servi de cette information pour combler un poste dont personne ne voulait. Il s’en est servi pour obliger ton grand-père à accepter un emploi qu’il n’avait aucune envie d’occuper. Il s’en est servi pour obliger ton grand-père à accomplir des exécutions pour l’État.

 

J’étais incapable d’accepter ce qu’elle était en train de me révéler. À la lumière de tout ce que nous avons appris des événements survenus lors de notre guerre, quel secret pouvait être assez lourd pour que mon grand-père n’en ait jamais parlé, pas même à sa femme? Si lourd qu’il avait permis qu’on l’utilise pour déterminer ce qu’allait être sa vie tout entière?

 

– Ton grand-père a emporté son secret dans la tombe. Et maintenant, j’ai fait ce qu’il fallait pour qu’Ignacio Perez Rivera en fasse autant.

 

Mon cœur s’emballa. Cette femme que j’avais toute ma vie vue comme une femme douce et attentionnée n’avait pas agi contre sa nature, mais bien en conformité avec celle-ci. Elle avait fait ce qu’elle avait fait parce qu’elle ne connaissait pas de loyauté plus absolue que celle qu’elle vouait à son mari. Ignorait-elle vraiment quel acte avait bien pu commettre mon grand-père ou cet acte était-il si odieux qu’elle ne pouvait pas se résoudre à le décrire? Là encore, cherchait-elle à me protéger, en me confinant dans mon ignorance d’une vérité qui ne m’aurait apporté rien d’autre qu’une connaissance douloureuse? M’épargnait-elle une connaissance inutile, une connaissance qui ne me mènerait nulle part? Je comprenais néanmoins qu’il était illusoire de chercher à en savoir davantage. Je me devais de respecter ses exigences, tout comme elle avait respecté celles de mon grand-père.

 

– Et le pistolet, abuela? Comment te l’es-tu procuré?

 

– Il appartenait à ton grand-père. Il le portait sur lui pour sa propre sécurité, au cas où quelqu’un chercherait à se venger à cause de son travail. Peut-être aussi – je me suis souvent posé la question – pour l’utiliser contre lui-même au cas où son autre secret viendrait à être révélé. J’ai vécu toute ma vie dans la peur de rentrer à la maison pour le retrouver… enfin… tu vois ce que je veux dire.

 

Une fois encore, ses yeux se remplirent de larmes, et je fis une chose que je n’avais jamais faite : je pris ses mains dans les miennes et les étreignis bien fort. Elles étaient petites et douces, trop petites et trop douces, me sembla-t-il, pour commettre cet acte que je savais néanmoins qu’elle avait perpétré.

 

– Il y a encore une chose que tu dois savoir, reprit-elle. Le tout dernier homme que ton père a eu pour mandat d’exécuter il y a plus de vingt ans était un jeune anarchiste qui avait été reconnu coupable du meurtre d’un policier. Ce jeune homme était aussi l’oncle de Maïte, le frère de sa mère. Elle devait être très jeune à l’époque, à peine six ou sept ans, et il est peu probable qu’elle se souvienne de lui.

 

Elle darda sur moi un long regard pénétrant. Elle déchiffrait mon visage. Visiblement peu surprise de ce qu’elle y lut, elle affirma :

 

– Elle ne t’en a jamais parlé.

 

– Pas un mot, lui confirmé-je d’une voix chancelante.

 

Elle libéra ses mains de l’emprise des miennes.

 

– C’est une femme intelligente. Elle n’avait aucune raison de t’en parler. Je sais bien que tu es historien, mais il est préférable que certains faits tombent dans l’oubli, tu ne crois pas? Es-tu vraiment sûr de vouloir lui annoncer que ton grand-père est l’homme qui a garrotté son oncle?

 

Je secouai la tête en signe de dénégation. L’idée d’en parler à Maïte me révoltait.

 

– Maintenant, c’est à toi de décider ce que tu veux faire de mes confidences, mon petit. Il n’y a que toi qui puisses décider d’en parler ou non à Maïte. Mais laisse-moi te dire ceci : très souvent, j’ai souhaité que ton grand-père ne m’ait jamais parlé de ce qu’il faisait, qu’il m’ait épargné certaines de ses vérités. Cela dit, tu es peut-être comme lui. Peut-être que as-tu besoin que la personne dont tu partages la vie te voie dans ton entièreté. Si c’est le cas, j’espère que Maïte a les épaules assez solides. Et j’espère aussi que je n’aurai jamais de raison de regretter de t’avoir dit la vérité.

 

Par la porte ouverte, j’entendis la voix de mon père. Il présentait l’enquêteur à un homme que je ne connaissais pas – j’ai supposé qu’il s’agissait de son ami avocat. Mon tête-à-tête avec ma grand-mère touchait à sa fin. Ses yeux glissèrent de mon visage vers la porte.

 

– Tu ne dois pas t’inquiéter, m’assura-t-elle. Je suis en paix, et personne ne peut me priver de cette plénitude.

 

Il était manifeste qu’elle disait vrai : oui, elle était en paix.

 

Mais quel prix aurai-je à en payer, moi?

 

 Bien sûr, je ne pouvais pas ne pas me confier à Maïte. Au cours de la semaine suivante, je l’invitai à faire une marche dans un parc et, lorsque nous fûmes assis sur un banc face à un lac où nageait un couple de cygnes, je lui révélai la vérité sur l’homme qu’elle avait côtoyé pendant toutes les années de notre relation. Quand j’eus terminé, elle me fixa d’un regard empli d’horreur. Ses yeux devinrent ternes; se pliant brusquement en deux, elle vomit. Je la ramenai à la maison. La bague de fiançailles avait été livrée par un coursier privé deux jours auparavant. Je me réconfortai à l’idée qu’il était plus facile de retourner une bague de fiançailles tout de suite que d’annuler un mariage plus tard. À vrai dire, ce n’était pas si réconfortant que ça, mais on se raccroche à ce qu’on peut pour survivre, non?

 

Le fait que mon domaine de spécialisation soit trop éloigné dans le temps pour susciter aucune passion autre qu’intellectuelle m’avait pendant longtemps rassuré. Mon pays est peuplé de trop d’individus mus par le ressentiment et par la conviction que leur cause est juste, qu’importe le nombre de victimes qu’elle ait faite[19]. L’un de mes collègues[20] martèle qu’en raison de l’importance de Mein Kampf dans l’histoire du XXe siècle, des extraits devraient en être lus lors des commémorations de la Seconde Guerre mondiale. Il rejette la suggestion d’un autre collègue, qui estime que ce ne serait approprié que si la lecture en est suivie de la mention du compte des personnes mortes dans les camps de concentration : un tel compromis ne cadre pas avec son idéologie.

 

Je ne peux plus me permettre de me complaire dans une histoire de ce genre, où les mots ont divorcé d’avec la chair et le sang et toutes les conséquences au plan humain. À mon modeste niveau, j’ai orienté mes recherches vers des périodes plus récentes et inévitablement plus déstabilisantes. Je consacre désormais moins de temps à la consultation d’archives poussiéreuses et de parchemins fragiles, et davantage à des archives constituées de témoignages manuscrits, de documents dactylographiés, de photographies et de films. On verra bien où tout cela me conduira.

 

Contre l’avis de l’avocat, ma grand-mère a plaidé coupable à l’accusation de meurtre, n’a jamais fourni la moindre explication à la cour et a passé les années qui lui restaient à vivre[21] dans une prison d’État. Je suis allé la voir aussi souvent que possible – mes visites étaient aussi agréables que peuvent l’être des rencontres dans un parloir. Elle n’a jamais semblé malheureuse, était toujours ravie de me voir, ne m’a jamais reproché la rareté de mes visites. Elle eut la permission de passer ses dernières semaines d’existence dans une clinique privée.

 

Mon père, secrètement torturé de ne pas comprendre le geste de sa mère[22], a été terrassé par une crise cardiaque tout juste un an après le décès de ma grand-mère. Ma mère a choisi de ne pas assister à son enterrement.

 

Je n’ai plus jamais entendu parler de Maïte, et je n’ai jamais cherché à reprendre contact avec elle. Elle a fini par se marier et est allée s’installer à Ferro, sur la côte nord-ouest, où est affecté son mari, capitaine de vaisseau dans la marine royale. À ce que j’ai appris, elle a eu deux filles. J’ignore si elle joue toujours du violoncelle.

 

Pour le meilleur ou pour le pire, la marche de l’histoire est ponctuée de personnages comme mon grand-père. Sa vie n’est que la plus infime des notes de bas de page dans le récit universel, mais sans ces notes, ce dernier n’existerait pas. Son histoire n’est peut-être pas belle, son rôle est peut-être odieux aux yeux de beaucoup, mais la passer sous silence reviendrait à feindre qu’elle n’a jamais existé – voire, ce qui est peut-être pire, à la condamner à l’extinction. Mon père garrottait des condamnés à mort pour gagner sa vie, il les étranglait, et rien de ce que je pourrais dire ou faire – ou taire et ne pas faire – n’y peut changer quoi que ce soit. Certains de mes collègues me regardent de travers – dans le schéma général de l’univers, la tâche que j’ai entreprise leur paraît futile – mais je n’ai pas partagé avec eux la genèse de mon intérêt pour mes nouvelles recherches. Ils ne comprendraient pas que je fouille aujourd’hui le passé pour me donner un avenir à moi-même.

 

Je ne me suis jamais marié et, bien que je ne sois pas opposé à cette idée, je n’en fais pas une quête. Je n’ai toujours pas résolu la quadrature du cercle : je ne sais toujours pas ce que je devrais révéler de mon grand-père à une éventuelle future femme – ni même si je devrais lui en parler  –, sans compter mes enfants ou petits-enfants potentiels.

 

En somme, voilà toutes les questions que je me pose sur le passé sans savoir si celui-ci peut m’apporter les réponses que je m’évertue à chercher.

 

 

 

[1] J’étais à mi-chemin entre vingt et trente ans, ma thèse de doctorat en histoire était bien avancée, et il était déjà question de publications et de gloire universitaire. Je me considérais à l’époque comme un adulte responsable : avec le recul, je dirais que j’étais alors d’une touchante naïveté.

 

[2] Maïte Menendez Suarez, née le 10 avril 1967 à Fuente Vaqueros, dans la province de Grenade. Elle avait trois ans de moins que moi, étudiait le violoncelle au conservatoire, et ne deviendrait jamais ma femme.

 

[3] À vrai dire, d’où je me tenais, je n’avais pu voir ni sa sacoche ni ses mains, de sorte que je n’ai pu qu’imaginer la scène – mais je connaissais assez bien ma grand-mère pour visualiser la grâce de ses mouvements.

 

[4] Francisco Enriquez Castillo, né le 15 juin 1940 à Grenade, province de Grenade. Mon père a choisi de faire carrière dans la capitale, où je suis né et où j’ai grandi.

 

[5] À l’époque de la dictature, mon père, en homme prudent, avait trouvé la sécurité dans les chiffres et les concepts de gestion économique. Il avait été soulagé lorsque je lui avais expliqué que c’était notre pays d’il y a plus de cinq cents ans – période de sa naissance même – qui m’intéressait. Notre passé plus récent s’avérait un terrain plus dangereux : trop de tombes anonymes, trop de secrets.

 

[6] Lorsque j’ai ouvert l’enveloppe et constaté le montant du chèque, j’ai protesté que je ne pouvais pas l’accepter, que c’était trop. C’est là que ma grand-mère a laissé échapper étourdiment : « Mais cet argent n’est pas à nous, c’est ton pè… ». Mon grand-père lui a lancé un regard éloquent et elle a scellé ses lèvres de la paume de la main, mais il était trop tard.

 

[7] C’est au cours de ces années-là que je suis devenu allergique à la poussière et que j’ai dû m’équiper de lunettes pour lire. C’est aussi à cette période que j’ai commencé à m’adonner à ma passion dévorante pour le tabac et que j’ai laissé pousser ma barbe : hirsute à l’époque, celle-ci est aujourd’hui plus disciplinée et moins noire.

 

[8] Il n’est pas toujours facile d’être original quand on écrit sur des sujets ou des personnalités ayant fait l’objet de plus de cinq siècles d’étude, de recherche, d’interprétation et de spéculations. Dans mes moments de lassitude et de découragement, je me disais que le passé contiendrait toujours des secrets qui résisteraient même à la plus déterminée des investigations. Aujourd’hui, bien des années plus tard, j’ai acquis la ferme conviction que le monde est rempli de vérités disparues.

 

[9] J’avais toujours du mal à respirer sans éprouver une douleur que j’attribuais au fait d’avoir retenu ma respiration. Quelques jours plus tard, je suis allé passer une radio qui a révélé que j’avais une côte cassée.

 

[10] Ma mère (Maria-Elena Aznar de Castro, née en 1945 à Sanlucar de Barrameda, dans la province de Cadix) a quitté mon père après être tombée amoureuse d’un autre homme alors que j’avais dix ans. Elle a obtenu le divorce sans contestation lorsque cette pratique a été légalisée sept ans plus tard, en 1981. Mon père, qui ne s’est jamais remarié, semblait se satisfaire de sa vie de solitaire.

 

[11] Mon père tenait particulièrement à ces séjours estivaux. Il estimait important que mes grands-parents et moi ayons l’occasion de nous connaître mieux. Il avait déterminé que deux semaines, c’était assez long pour que nous appréciions d’être ensemble, mais suffisant pour que j’accepte sans réticence d’être loin de mes amis quelque temps. Son calcul était judicieux : je passais d’excellentes vacances auprès de mes grands-parents, mais je n’ai jamais peiné le jour du départ.

 

 

 

[12] Avec le temps, j’ai compris que mon père acceptait mal le silence de son propre père et que sa réponse à ma question était empreinte d’une amertume que j’étais trop jeune pour déceler à l’époque.

 

[13] Ma mère, avec qui je suis en bons termes même si nos relations sont un peu distantes, n’était pas venue à l’enterrement.

 

[14] Comme beaucoup de représentants de sa génération, ma grand-mère pensait que ce breuvage états-unien avait des vertus fortifiantes. Nombre de ses voisines en donnaient à leurs bébés à la petite cuillère, croyant que ça les aiderait à grandir en bonne santé.

 

[15] Ce parallèle ne m’est venu à l’esprit que bien plus tard, évidemment. À l’époque, je fus simplement ébahi.

 

[16] Peu de temps après le départ de ma mère, mon père m’a offert ma première montre. Une vaine tentative de consolation, je suppose.

 

[17] Mon père était parvenu à persuader mes professeurs de me donner les devoirs que j’allais manquer pendant ma convalescence. J’étais supposé les faire seul, en demandant l’aide de mes grands-parents au besoin. J’avais si peu travaillé que, lorsque je fus de retour à la maison, mon père a dû engager un précepteur afin que je ne redouble pas mon année.

 

[18] Un policier m’a confié plus tard que dès que la nouvelle du meurtre avait commencé à se répandre, tout le commissariat avait dû répondre au pied levé à des appels téléphoniques de journalistes de tout le pays, dont l’intérêt s’est tari plus tard dans l’après-midi à la suite de l’explosion meurtrière d’une bombe posée par un terroriste, qui a détrôné l’histoire de ma grand-mère. L’attentat fut lui-même par la suite éclipsé par un accident majeur qui a fait quelques victimes, dont un chanteur célèbre.

 

[19] Que les choses soit bien claires : je pense qu’une idéologie s’avilit dès qu’elle fait des victimes sur le chemin de ses objectifs, qu’elle ne tue qu’un innocent ou qu’elle en extermine des millions. Ni les bonnes intentions ni le temps ne lavent le sang versé. À mon avis, mon grand-père le comprenait fort bien, et c’est là que réside la clé de l’existence qu’il a menée.

 

[20] Bien qu’il affirme que sa position soit purement historique, les murs de son bureau sont couverts de photos encadrées du feu généralissime, où on voit ce dernier en compagnie du Führer allemand ou du Duce italien.

 

[21] Elle est morte un peu plus de cinq ans après son incarcération. Elle a été emportée en quelques mois par un cancer pour lequel elle a refusé tout traitement, à l’exception de quelques antidouleurs lorsqu’elle souffrait trop.

 

[22] Il ne m’en a jamais parlé, de sorte que je n’ai jamais senti de vraie pression quant à partager avec lui ce que je savais. C’est la lecture de son journal intime, auquel il était en train de se confier lorsque son cœur s’est arrêté, qui m’a révélé son angoisse. Si je l’avais su plus tôt, lui aurais-je parlé? Sincèrement, je l’ignore. Quoi qu’il en soit, sa mort a conféré à cette question une tournure purement rhétorique. 

Neil Bissoondath

Professeur de création littéraire à l’Université Laval depuis 1999, Neil Bissoondath a quitté Trinidad et Tobago pour s’installer au Canada en 1973 et s'e

Isabelle Collombat