Trois poèmes

Sergueï Essénine et Vladimir Maïakovski

Translated by: François N. Dubé

À vous!

 

À vous, vivant d’orgies répétées,

Pourvus de bains et de cabinets chauds!

N'avez-vous pas honte devant les décorés

Listés dans les colonnes des journaux?

 

Sachez donc – innombrables, ignorants,

Cherchant comment mieux s’empiffrer -

Que peut-être une bombe, en cet instant,

Arrache du lieutenant Pétrov le pied?

 

Si celui qu’on a mené à la boucherie

Soudain verrait, tout de sang couvert,

Comment par vos lèvres de viande salies,

Vous récitez si lascivement des vers!

 

Donnerons-nous nos vies de bon gré

À vous, friands de femmes et de festins?!

Je préfère encore servir dans un café

Du jus d’ananas à quelques putains!

 

(1915)

 

 

Des réponses!

 

Gronde et gronde le tambour des guerres.

Il appelle à enfoncer aux vivants le fer.

De chaque nation,

on jette sur les baïonnettes d’aciers,

des esclaves par légion.

Pourquoi?

La terre se remue,

elle est affamée,

elle est nue.

Ils ont vaporisé l'humanité par une boucherie,

Seulement pour que,

quelqu'un,

quelque part,

s'enrichisse de l'Albanie.


La furie aux meutes d’humains s'est attelée,

 

Ses coups frappent le monde sans remords,

Tout ça pour que, sans payer,

dans le Bosphore

les bateaux de quelqu'un puissent passer.

 

Bientôt,

de ce monde,

il ne restera plus de côte qui ne soit brisée.

Ils arracheront son esprit.

Ils iront l'écraser

seulement pour que,

 

quelqu'un,

de ses mains se soit saisi

de la Mésopotamie.

 

Au nom de quoi

la botte

écrase-t-elle la terre, crevassée et grossière?

Qui se tient au-dessus du ciel en trouble?

La liberté ?

Le dieu ?

Le rouble !

 

Quand te lèveras-tu donc de toute ta grandeur,

toi,

qui donne ta vie pour lui?

Quand donc lui jetteras-tu au visage cette question :

pourquoi nous combattons?

 

(1917)

 

 

Le dernier poète

 

Je suis le dernier poète du village,

Dans mes chansons, un modeste ponceau.

Debout sous l’encensement du feuillage

Pour la messe d’adieux de mes bouleaux.

 

La flamme d’un blond doré s'éteindra

Sur la bougie de ma cireuse chair,

Et de la lune, l’horloge de bois

Viendra me râler mon heure dernière.

 

Sur le chemin de la prairie bleutée

Bientôt viendra le convive de métal,

Il ira cueillir dans sa noire poignée

L’avoine et la fluide lueur aurorale.

 

Dans ces paumes étrangères, sans vie,

Iront disparaître tous mes refrains!

Il n’y aura que les chevalins épis

Pour regretter leur maître ancien.


La rafale boira leurs hurlements,

En exécutant une danse funéraire.

Et l’horloge de bois, dans peu de temps,

Viendra me râler mon heure dernière !

  

(1920)

Sergueï Essénine et Vladimir Maïakovski

Né en 1895 dans la région rurale de Riazan, Essénine déménagea en 1912 à Moscou, où il se mêla aux milieux littéraires de l'époque. Fondateur du mouvement imaginiste, il accueillit avec enthousiaste la fin du régime tsariste, mais dès 1919, il se dit désillusionné par la situation économique et les promesses non tenues de la révolution bolchevique. Il se suicida dans un hôtel de Leningrad, le 28 décembre 1925. Malgré la censure qui frappa ses œuvres jusqu'en 1966, il reste à ce jour l'un des poètes les plus mythiques et appréciés du grand public russe.

Né en 1893 en Géorgie, Maïakovski s'installa à Moscou en 1906. Il prit part très tôt à des activités politiques clandestines, pour lesquelles il fut emprisonné à maintes reprises, et décida d’intégrer le Parti bolchevique. Il occupa une place fondamentale dans la scène littéraire d’alors, notamment par la création du mouvement futuriste et sa popularisation par l'entremise de la revue LEF, qu'il fonda et dirigea. Il finit par se suicider le 14 avril 1930. Oublié puis redécouvert, il est désormais reconnu comme l’un des poètes russes les plus influents du XXe siècle.

François N. Dubé

Né en 1986, il amorce la traduction lors de ces études en Russie, se spécialisant dans les textes à teneur politique et historique et dans une moindre mesure littéraire. Traducteur et interprète du russe pour l’Agence de presse Ferghana, basée en Ouzbékistan. Ses projets récents incluent la traduction de textes contemporains du mandarin et du tibétain, notamment les œuvres de la dissidente tibétaine Tsering Woeser.