Trois grains de poivre

Jay Lake

Traduzido por: Hugo Vandal-Sirois

La Mort déploya ses ailes noires et vint chercher une femme à Port-aux-Ruines. C’était l’épouse d’un homme simple, pas un puissant magos ni un strategos de l’armée, mais plutôt un revendeur d’épices récoltées sur les terres gorgées de soleil du sud. Pourtant, lorsque la Mort arriva, à la dernière minute de vie de la femme, elle trouva cet homme qui l’attendait, debout au chevet de son épouse.

 

Peu d’hommes pouvaient la voir, et encore moins parvenaient à se tenir droit devant elle.

 

- J’ai mangé de l’herbe aux goutteux des Îles de la Lune, dit le revendeur d’épices, afin de pouvoir soutenir votre regard.

 

La voix de l’homme tremblotait à peine et pourtant, sa peur se révélait dans le blanc de ses yeux. Un peignoir rapiécé recouvrait son corps trapu à la chevelure clairsemée. Derrière lui, le souffle de sa femme vacillait. Elle était plus grosse que son époux, pâle, son visage endormi marqué par la douleur.

 

- J’espère que le goût vous a plu, dit la Mort, toujours courtoise.

 

- Merci. Un peu, oui.

 

Le revendeur d’épices acquiesça d’un léger signe de la tête imprégné d’un grand respect.

 

- J’ai une offre à vous faire.

 

La Mort sourit, les muscles de ses lèvres craquant comme de vieux cercueils dans la flotte.

 

- On m’a déjà offert tout ce qui a déjà brillé sous le soleil.

 

L’homme insista.

 

- Je vous propose un échange. La vie de ma femme contre trois grains de poivre.

 

Le sourire de la Mort se transforma en un rare éclat de rire qui fit danser les squelettes des souris dans les murs et bondir sur ses pieds la carcasse putréfiée d’un chien gisant dans une allée, tout près, avant de trotter vers le marché.

 

- Et pourquoi diable devrais-je renoncer à mon devoir sacré pour trois grains de poivre?

 

- Pour qu’elle puisse vivre tant et aussi longtemps que mon amour pour elle ne s’estompera pas, répondit le revendeur d’épices, ruisselant de sueur.

 

- Alors, si vous l’aimez à jamais, elle vivra pour l’éternité et je serai plus riche de trois grains de poivre?

 

- Mon jour viendra, et mon amour pour elle s’éteindra avec mon dernier battement de cœur.

 

Peut-être, pensa la Mort, mais elle retint sa langue, enchantée par l’audace de l’homme.

 

- Et le poivre?

 

Le revendeur d’épices ouvrit la main, révélant trois petits grumeaux brillants.

 

- Du poivre d’or, de la ferme divine des Îles du Soleil. Ces grains pourraient rassasier une ville entière.

 

Un sourire s’étira sur son visage désespéré.

 

- On m’a dit que ce poivre se marie à merveille avec les fromages blancs.

 

- Je n’ai que faire des richesses. Je trouve votre condition bien plus intéressante : que votre amour ne s’estompe jamais. Que croyez-vous que cela signifie?

 

- Nous pourrions faire un contrat, dit l’homme, la voix abattue par la défaite.

 

- Non, répliqua la Mort, souriante à nouveau, alors qu’elle saisit les grains de ses mains osseuses. Je saurai. Et je me sens d’humeur curieuse aujourd’hui.

 

 

 

La Mort voguait sur la Grande Mer de l’Ouest dans un bateau de coquillages. Le vent provenant des Outre-Terres soufflait toujours dans son dos, gonflant généreusement sa voile peu importe son cap. Elle était au sommet de son art, chevauchant les vagues et scrutant le mouvement des oiseaux dans le ciel d’argent, alors que son âme divaguait un court moment entre deux tranches de temps.

 

Le bateau se heurta à une marée montante. Des rideaux de pluie s’abattaient sur les houles au loin, menaçant de tremper la Mort jusqu’aux os malgré le vent qu’elle faisait souffler en sa faveur. Les grains de poivre, rations de villes entières, pesaient lourd dans une poche accrochée à sa ceinture.

 

Au fil des années, à Port-aux-Ruines, un homme épuisé haussa la voix pour se faire entendre de sa femme, puis se tut.

 

La Mort fit tinter les grains de poivre contre les os de sa main.

 

Au fil des années, à Port-aux-Ruines, un homme criblé de dettes dépensa son dernier sou pour offrir les premières fleurs du printemps à sa femme.

 

La Mort fit rouler les grains de poivre entre ses fortes jointures.

 

Au fil des années, à Port-aux-Ruines, un homme acharné au travail veillait au confort de sa femme, malgré les raclées nocturnes et les ententes secrètes avec les créanciers.

 

La Mort écrasa les grains de poivre en poussière dont elle laissa le vent s’emparer.

 

Au terme d’une longue année à Port-aux-Ruines, un homme grisonnant poussa son dernier soupir alors que sa femme le pleurait à ses côtés.

 

La Mort était contente. Jamais l’amour du revendeur d’épices ne s’éteignit. Tant de dévouement pour un simple mortel. Peut-être était-il possible de compter sur la parole de certains d’entre eux. La Mort replia sa voile et accosta son embarcation à Port-aux-Ruines, avant de quérir le spectre du vieux revendeur d’épices.

 

- Vous ne reverrez plus jamais votre femme, dit-elle au fantôme. Elle est condamnée à la vie éternelle, même si elle se vend à tous les rois au fil des interminables années. Si votre amour n’avait été qu’un peu moins parfait, vous auriez pu demeurer auprès d’elle jusqu’à la fin des temps.

 

Sous une pluie de poussière dorée, le défunt avançait à grands pas vers l’éternité, les larmes aux yeux. La Mort retourna sur les rives, songeant au vent d’hiver et à la saveur des âmes.

Jay Lake

Jay Lake is the author of ten science fiction and fantasy novels (including Mainspring, Green, Madness of Flowers and Death of a Starship), of hundreds of short stories and of a blog that was ranked as a top 25 science fiction blog. His work appeared in numerous publications worldwide and he’s a contributor for the Internet Review of Science Fiction. He is the winner of the 2004 John W. Campbell Award for Best New Writer, and a multiple-time nominee for the prestigious Hugo and World Fantasy Awards.

Hugo Vandal-Sirois

Hugo Vandal-Sirois is a translator working in the fields of advertising and marketing. He adapted many American and Canadian campaigns (Web, print, TV and radio spots) for the French market of Quebec. He writes and gives lectures about the challenges of adapting advertising and promotional communications, and is currently pursuing a Ph.D. in Translation Studies at Université de Montréal.