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Le saut de mon mari

Jessica Grant

Traducido por: Sarah Laberge-Mustad

Texto original: "My Husband's Jump "


Obra artística por Cesar Fermin

 

Mon mari était un sauteur à ski olympique (est un sauteur à ski olympique?). Mais aux derniers Jeux, il n’a jamais atterri.

Cela a commencé comme n’importe quel autre saut. Sa vitesse était exactement celle qu’elle devait être. Sa hauteur était impressionnante, comme toujours. Il montait, montait, dans un ciel parfait qui retenait son souffle pour lui. Il montait en flèche. Au-delà de la marque des quatre-vingt-dix mètres, puis des cent mètres; au-delà de toutes les marques; au-delà des marques qui n’en étaient pas vraiment, juste des décorations, d’impossibles points de référence, des marques que personne ne s’attendait jamais à atteindre. Il montait. Au-dessus de la foule, fendant le ciel. Soudain, toutes les acclamations, dans toutes les langues, ont cessé; tous les drapeaux, de toutes les couleurs, se sont baissés.

C’était une vision extraordinaire.

 

Puis il a disparu, et ils se sont attaqués à moi. Ils voulaient à tout prix comprendre. Et qu’aurais-je bien pu leur dire? Il m’avait toujours avertie que le saut à ski était toute sa vie. Je supposais que c’était une métaphore. Je ne savais pas qu’il voulait dire passer le reste de sa vie en plein saut.

Comment je me sentais? Honnêtement, et je jure que c’est vrai, j’étais d’abord simplement émerveillée. C’était un sentiment pur, même quand je l’ai vu disparaître. Je n’étais pas inquiète pour lui, pas à ce moment-là. Je ne lui en voulais pas, pas à ce moment-là. Je ne me sentais pas jalouse ni méfiante ou abandonnée.

J’étais aussi pure que le ciel.

Mais, par une fissure dans ce bleu, se sont glissés vers moi Iago, Cassius, et tous les fauteurs de troubles, les semeurs de doute et les prophètes de malheur que la terre ait jamais portés. Les traîtres se sont glissés vers moi.

La famille, les amis, les coéquipiers, le foutu CIO; ils avaient des « opinions » qu’ils voulaient partager avec moi.

La première, du CIO, concernait la drogue. Que pensais-je des drogues? Il a forcément dû prendre quelque chose, m’ont-ils dit. Quelque chose que leurs tests n’auraient pas décelé? Ils étaient charmants, désarmants.

Ce n’était pas un moment de grande fierté pour moi, secouant la tête en public, disant non, non, et non du fond du cœur et fouillant secrètement toutes les poches, les chaussures, les bottes de ski, les armoires, les boîtes et les tiroirs de la maison. Je n’ai rien trouvé. Le CIO non plus. Ils ont testé et retesté son sang, son urine, ses cheveux. (Ils avaient encore ces parties de lui? Est-ce que je pourrai les garder, me suis-je demandé, quand ils auront fini?)

La théorie de la drogue est tombée à l’eau, faute de preuves. D’ailleurs, les experts ont dit (et pourquoi n’avaient-ils pas parlé plus tôt?) qu’une telle drogue n’existait pas, ne pouvait pas exister. Pas encore. Mais quelqu’un était sûrement, quelque part, en train d’y travailler.

 

Un sauteur à ski suisse, épuisé, à l’air fuyant, un adversaire de mon mari, m’a invitée à dîner.

Il m’a raconté l’histoire d’un Français dont l’aile delta avait été soulevée par un courant bizarre. Un insidieux vent alpin, m’a-t-il dit, un vent parmi un milliard d’autres vents (quelles en étaient les probabilités?) avait saisi son aile et l’avait emporté à une altitude froide et sans air où la vie n’était pas possible.

Ah. Donc, les skis de mon mari avaient été soulevés par un courant tout aussi rare et décidé? Il avait été emporté, contre sa volonté, dans la stratosphère?

Le sauteur à ski suisse a acquiescé avec enthousiasme.

Vous croyez, donc, que mon mari est mort?

Il a acquiescé à nouveau, mais avec moins d’entrain. Il n’était pas insensible. Il était juste nerveux et anxieux de me convaincre de quelque chose en quoi il ne croyait pas vraiment lui-même. Je l’ai regardé s’empêtrer pitoyablement avec sa fourchette.

Avez-vous dormi dernièrement? Lui ai-je demandé. Vous avez l’air sur le point de sauter au plafond – excusez mon humour.

Il a froncé les sourcils. Vous ne croyez pas que c’était le vent?

J’ai secoué la tête. Je la secouais beaucoup, ces derniers temps.

Il a tapé du poing sur la table. Alors comment? Il a regardé autour de lui, comme s’il s’attendait à voir mon mari sortir de derrière le portemanteau, Ta daa!

Je l’ai invité à vérifier sous la table.

Était-ce de la jalousie? Mon mari avait-il réussi ce que finalement tout sauteur à ski rêve d’accomplir, mais n’ose pas dire? Un rêve qui attend de se réaliser. Le versant caché d’une piste qui attend ses skieurs. À chaque saut. Un vœu silencieux et monstrueux.

Oui, c’était de la jalousie, et je plaignais le sauteur à ski suisse. Je les plaignais tous, car n’importe quel saut suivant celui de mon mari, n’importe quel saut suivi d’un atterrissage n’aurait dorénavant plus aucun sens. Cent mètres, cent dix, cent vingt, cent trente mètres. Ça n’avait plus aucune importance. J’avais appris que le CIO pensait abandonner le saut à ski aux prochains Jeux. Comment pouvaient-ils organiser une nouvelle compétition si la dernière ne s’était jamais officiellement achevée?

Ils avaient besoin d’une conclusion, ont-ils dit. Tant qu’ils ne l’auraient pas trouvée, ils ne pourraient aller de l’avant.

Visiblement, mon ami suisse ne le pouvait pas non plus. Il a continué à m’inviter à dîner, à me donner des cours sur les vents et sur l’aérodynamique. Il m’a montré des cartes météorologiques. Il insistait, il tenait à me faire bien comprendre… ne pouvais-je voir la véracité, la justesse de… regarde là… mets ton doigt ici, sur cette ligne et suis-la jusqu’à sa fin. Ne vois-tu pas comment cela a pu se produire?

Je secouais ma tête – non. Mais je voyais. Après le cinquième dîner, comment pouvais-je faire autrement que de voir, même si je ne pouvais pas y croire?

J’ai attrapé l’insomnie comme on attrape un courant d’air. Elle se faufilait sous mes draps puis en ressortait, comme une minuscule tornade de soucis, fragilisant mon sommeil. Je me réveillais en cherchant mon souffle; l’énormité de ce qui était arrivé : mon mari n’avait jamais atterri! Où était-il, maintenant, en ce moment? Était-il mort? Coincé sur l’un des versants d’une montagne inskiable? Avait-il été emporté vers la mer et lâché au-dessus de l’eau comme Icare, sans témoins, sans personne pour le féliciter, personne pour le pleurer?

J’ai eu une vision de lui sous l’eau : un amerrissage au ralenti dans un monde figé de poissons, ses skis toujours en parfaite forme de V.

 

Entre-temps, les médias attribuaient l’incroyable saut de mon mari à une aventure extraconjugale. Ils n’ont pas été capables de préciser, d’apporter des preuves ou d’établir un rapport logique entre l’aventure et l’exploit lui-même. Mais je comprends que c’est précisément ce que font les médias : ils attribuent l’inexplicable aux aventures extraconjugales. Alors, j’ai essayé de ne pas le prendre personnellement.

Pourtant, j’ai dit à l’un des reporters que si l’adultère pouvait être contre les lois du mariage, il n’a jamais été contre les lois de la gravité. J’étais plutôt fière de ma réponse, mais ils ne l’ont jamais publiée.

La famille de mon mari a adhéré à une théorie plus pénible. Ils ne croyaient pas qu’il avait une liaison avec une autre femme, mais ils croyaient qu’il essayait de me fuir moi. De sauter par-dessus bord, pour ainsi dire. Le mariage n’allait évidemment pas. Regarde jusqu’où il était allé. La longueur parcourue, littéralement.

Dans mon for intérieur, je savais que ce n’était pas vrai. Je n’avais qu’à me souvenir de la façon dont il m’avait demandée en mariage, spontanément, sur un télésiège au Nouveau-Mexique. Ou de la façon dont il recouvrait le lit de petits chocolats Hershey’s Kisses chaque Saint-Valentin. Ou de la façon dont il m’avait enseigné à faire du chasse-neige avec mes skis de débutante, à faire un V à l’envers dans la neige, le contraire de son V dans les airs.

Mais leurs soupçons me blessaient tout de même, et je dois avouer que parfois ils devenaient aussi mes soupçons. Parfois, ma vie ressemblait à une chanson country : m’avait-il réellement aimée? Comment avait-il pu s’envoler comme ça? Sans un mot, sans un au revoir. N’aurait-il pas pu partager son ciel… avec moi?

Mais ces doutes restaient à la surface. Ils venaient, ils repartaient. Comme je l’ai dit, là où cela compte vraiment, dans mon for intérieur, je n’ai jamais faibli.

Le monde ne s’intéressait pourtant pas à ma théorie. Quand je mentionnais Dieu, on prenait un air absent ou on détournait rapidement les yeux, on changeait poliment de sujet. J’essayais d’expliquer que le saut de mon mari m’avait convertie. Moi. C’était un miracle en soi.

Mais où étaient donc les fanatiques religieux, maintenant que j’avais rejoint leurs rangs? Toute ma vie, j’ai pensé qu’ils étaient trop nombreux; comment osaient-ils tous s’enfuir? Maintenant, ils criaient tous coup monté, affaire extraconjugale, courant atmosphérique ou fraude. J’étais la seule à crier Dieu. J’étais la seule à hurler Dieu à la lune, nuit après nuit, en espérant presque voir la silhouette de mon mari passer devant elle comme le fait le traîneau du Père Noël.

Dieu était à moi. Il m’appartenait maintenant. J’ai senti le poids de la responsabilité. J’ai perdu un mari, j’ai trouvé une divinité. Qu’est-ce que ça voulait dire? C’était comme hériter, à l’improviste, d’un animal de compagnie. Un très gros saint-bernard. Qu’est-ce que je lui donnerais à manger? Où dormirait-il? Pourrait-il me guérir de la solitude, m’apporter des boissons chaudes quand je serais malade?

 

Je suis allée rendre visite à Sœur Perpetua, mon ancienne directrice au collège. Elle toussait souvent et ses toux étaient plus imposantes qu’elle. D’énormes toux affamées.

Sa chambre était dépouillée : un lit, une table, une chaise. Par une fenêtre à pignon, je pouvais voir le pont qui reliait l’école au couvent. De grands triangles noirs allaient et venaient derrière la vitre.

Vous avez trouvé la foi, me dit Sœur Perpetua.

Je n’ai pu faire autrement.

Elle dit alors ce que je craignais le plus d’entendre : elle avait perdu la sienne.

J’ai quitté la fenêtre et me suis rapprochée d’elle. Le lit a gémi sous mon poids. À mes côtés, Sœur Perpetua a légèrement déplacé ses draps.

Elle avait perdu la foi le jour où elle avait vu le saut de mon mari. Elle et les autres sœurs étaient rassemblées devant la télévision de la salle commune. Quand il n’a pas atterri, m’a-t-elle dit, elles ont senti qu’on leur arrachait quelque chose, que quelque chose était aspiré par la pièce, par le monde entier, que quelque chose était irrémédiablement perdu.

Dieu?

Elle a haussé les épaules. Ce que nous croyions être Dieu.

Le fait qu’il n’ait jamais atterri, a-t-elle continué – mais je n’ai pas entendu la suite. Le fait qu’il n’ait jamais atterri. Il n’a jamais atterri…

Pourquoi pas le miracle de l’envol? Pourquoi pas le saut de la foi?

Je lui ai dit que j’étais maintenant certaine de l’existence de Dieu, aussi certaine que s’il était ligoté au fond de mon jardin. Je pouvais le sentir sur mes mains. Il était aussi près que ça. Aussi réel, aussi tangible, aussi poilu.

Elle a porté ses mains à son visage, inspiré profondément et toussé. Pendant au moins trois minutes, elle a toussé et je me suis tapie, effrayée, sous le tourbillon d’air.

 

C’était une chaude nuit de juillet. La plainte du vent s’est immiscée dans mon sommeil. Je me suis réveillée, me suis dirigée vers la fenêtre et l’ai ouverte. En dessous, dans le jardin, le chien gémissait doucement. Ce n’était pas le vent, finalement. Quand il m’a vue, il s’est calmé. Ses beaux yeux étaient si tristes; ils vous brisaient le cœur, vraiment.

Je me suis laissé tomber à genoux près de la fenêtre.

J’étais satisfaite, lui ai-je dit, quand tout le monde croyait, sauf moi. Pourquoi?

Il a secoué sa grosse tête lourde. De la bave a giclé autour de lui, brillante comme des étoiles dans la nuit.

Et maintenant, tout ce qu’il me reste est un chien – excuse-moi, mais tu es un compagnon très silencieux.

Je suis restée agenouillée là un long moment à le regarder, à regarder le ciel. Je pensais au mot saut. Le mot de mon mari.

J’ai d’abord pensé au nom. Pour le nom, tout est déjà dit. Un fait achevé. Un saut. Un demi-cercle que l’on peut tracer du doigt, suivre à l’écran, mesurer à l’aide de marques au sol. Voilà où on décolle et voilà où on atterrit.

Mais le saut de mon mari était une action, un verbe plutôt qu’un nom. À jamais inachevé. À quoi cela ressemble-t-il, me suis-je demandé, de suspendre sa vie à un seul mot. Sauter. Un verbe qui s’est envolé dans le coucher du soleil. Un verbe qui annule tous les autres verbes.

Sauter. Et non pas douter, plaindre, s’inquiéter, prouver ou réfuter. Non plus se souvenir, hurler, demander ou répondre. Ni aimer. Même pas être.

Et ne pas atterrir. Ne jamais, jamais atterrir.

Jessica Grant
Jessica Grant is from St. John’s, Newfoundland. She’s a member of The Burning Rock Collective, a group of Newfoundland-based writers. Her first short story, My Husband’s Jump, won the Western Magazine Award for Fiction (2003) and the Journey Prize (2004). Her first novel published in 2009 Come, Thou Tortoise won this year’s Amazon.ca First Novel Award and Newfoundland and Labrador Arts Council 2009 Winterset Award. This story was originally published in Making Light of Tragedy by the Porcupine’s Quill in 2004 and reprinted with the permission of the publisher.
Sarah Laberge-Mustad

Sarah Laberge-Mustad a quitté la Suisse en 2002 pour s’établir au Canada. Elle vit actuellement dans la région de la capitale nationale, où elle a achevé des études en traduction. Elle a depuis participé, entre autres, à la traduction collective du livre The Dodecahedron or a Frame for Frames de Paul Glennon en traduisant la nouvelle The Polygamist (Le polygame), ainsi qu'à la traduction du livre Beyond The Indian Act (Au-delà de la Loi sur les Indiens) paru chez Septentrion.