Les rails

Carlos A. López Ahumada

Translated by: Nayelli Castro

Original text: "Los rieles "


Artwork by Frank Schwarz

 

1.

Debout sur la ligne jaune, j’ai la tête inondée de larmes non versées. J’ai les yeux fixés sur les rails. Je devrais sauter, maintenant. C’est un bon jour pour mourir. Le bruit me dit que le métro arrive. Vas-y, saute imbécile, saute. Je n’ose pas; je lève les yeux et me bute contre l’image fuyante du wagon sur le point de s’arrêter. La porte s’ouvre. J’entre et cherche une place, je m’assieds. Le sol se balance. En plein milieu du wagon, il y a deux vieillards édentés : l’un joue de l’accordéon, l’autre fait semblant de chanter. Je regarde mélancoliquement par la fenêtre. Les lumières du tunnel apparaissent et disparaissent comme des coups de feu lumineux. Au fond, la rumeur de la vitesse. 

2.

Je traverse la place sous la pluie; je me déplace lentement en regardant les gouttes se fracasser contre le pavé. Je vais acheter de la vodka chez le marchand. J’aime l’odeur de l’humidité. Le bruit de la foudre me ramène des visions de jets de sang, comme dans un dessin animé. Je me perds dans mes pensées. Je traverse la rue instinctivement, je marche sur le trottoir. Le néon bleu de l’affiche du magasin tressaute dans ma tête. Je tourne devant la porte, j’entre dans le commerce et demande l’alcool en laissant traîner les mots pour ne pas cracher mes pleurs au visage du vendeur, puis je me dirige vers la porte, mais ne sors pas. J’attends que la pluie s’arrête. Je regarde les voitures éclabousser les trottoirs.

3.

Ici, chez moi, on ressent un calme lugubre, comme si l’on pouvait respirer la mort. Je m’assieds dans mon fauteuil et je laisse mon regard parcourir le plafond; puis, je me lève, je fais les cent pas dans la pièce et me rassieds. L’angoisse me harcèle. J’allume la télé pour essayer d’apaiser la douleur. Il est à peine sept heures du soir. Trempée de sueur, ma main tient la télécommande. Je commence à parcourir les chaînes de la télé. Je bois une gorgée du verre de vodka que je tiens dans l’autre main puis le pose sur la table, à côté d’un cendrier rempli de cendres, d’allumettes brûlées, de mégots. Alors, j’allume une cigarette et reste là à zapper.

4.

Je regarde l’horloge; il est deux heures du matin. Je vais dans ma chambre et me déshabille. Sur le lit, il y a une poupée gonflable. J’appuie sur l’interrupteur et m’imagine lui faire l’amour en lui parlant tendrement, puis violemment, comme si avec mes mots je voulais lui donner une âme. Le lit bouge; il grince. Après, tout se calme.

J’ai le vertige et ma vue se brouille. J’essaie de dormir. J’écoute attentivement le chant d’un grillon. Ce faisant je me retourne, je m’entortille dans mes draps, je me tourne et me retourne encore et encore.

5.

Le soleil brille à nouveau. Je suis trempé par la sueur. La chaleur ne me laisse pas dormir. Je me lève et vais dans la salle de bains. La glace me rappelle la soif que j’ai de respirer ou de je ne sais plus quoi. Une atroce gueule de bois m’empêche de savoir si je veux manger ou non, mais j’ai très faim. Oui, je vais sortir manger quelque chose.

Je m’asperge la figure, je mets de l’eau sur mes cheveux et marche vers ma voiture qui, aujourd’hui, a le droit de circuler. Les mains collées au volant, je ressens cette lumière qui va faire éclater ma tête. Je gare la voiture et entre dans un de ces cafés qui ont l’air de ne pas avoir de porte. Je commande un sandwich et, en le mangeant, je regarde les gens qui se promènent dans la rue, j’écoute les voitures et les bus qui se mêlent au bruit des klaxons, au brouhaha, au vent et aux ordures qui jonchent le sol. Mon regard suit les hanches savoureuses d’une femme qui marche d’un pas rythmé jusqu’à se perdre au coin de la rue.

6.

Je monte un escalier aux marches lézardées. Je maudis l’origine du temps. J’ouvre la porte, je traverse la pièce et reste debout à côté de la fenêtre. De là, je vois l’arrière d’un bâtiment dont je compte les briques. Mes pensées me tourmentent sans cesse. Le tic-tac de l’horloge me rend fou. J’avance vers l’horloge, je la prends et la projette contre le mur; je le fais violemment pour voir tomber les petits morceaux.

Alors, une rafale de souvenirs éclate dans ma tête. C’est sûrement comme ça que les mouches vivent le temps. De nouveau je suis debout devant la fenêtre. Je fais vibrer la vitre de la fenêtre avec mes mains. Je veux crier, ou courir, ou faire quelque chose, mais je ne le fais pas; je reste là, immobile. Je compte les briques. Mon visage se contracte pour tenter de retenir mes pleurs. L’image de rails m’attire furieusement. Je me retourne et me dirige vers la porte; je commence à descendre l’escalier.

1

Toujours debout sur la ligne jaune, j’ai la tête inondée de larmes non versées et les yeux fixés sur les rails   

Carlos A. López Ahumada

Seguir las Olas est la première publication de l’auteur mexicain Carlos A. López Ahumada. Entre 2002 et 2006, il a fait paraître plusieurs autres poèmes et nouvelles à Acento. Semanario de Cultura, hebdomadaire publié à Morelia, au Mexique. Cette nouvelle est tirée de Seguir las Olas, recueil publié en 2002 par la Universidad Michoacana de San Nicolás de Hidalgo et réimprimé avec l’autorisation de l’auteur.

Nayelli Castro

Nayelli Castro Ramírez est née à Reynosa, au Mexique. Elle a un doctorat en Traductologie de l’Université d’Ottawa et fait actuellement un séjour postdoctoral au Colegio de México, au Mexique.