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Femme assise au bord de la mer

Marci Denesiuk

Traduzido por: Claire Despins, Marion Cambus et Andréa Lazarté-Tanguay

Texto original: "The Woman Who Sat By The Sea "


Obra de arte Russel Butler

Elle se déplaçait dans l’eau, respirant du liquide, voyant du bleu, un bleu technicolor zébré de bancs de poissons d’or. Puis, elle tomba au-dessus du feu, des arbres en feu. Quand elle atterrit, elle mourut.

 

Avant de revenir à elle, la douleur. Une douleur qui prit naissance dans la gorge de la femme, tel un cri. Ses yeux s’ouvrirent, elle ne vit rien. Et quand elle tentait de respirer cet air qui la brûlait, le goût de cendre lui asséchait la bouche. Puis, des formes commencèrent à se préciser. La mort animait la forêt. Des volutes de fumée s’échappaient du bout des branches, des arbres noircis se tenaient droits comme des soldats déchargeant leurs fusils vers le ciel. Des racines serpentaient sur le sol. Des nuages de vapeur s’élevaient de toutes parts – des fantômes qui dansaient, se balançaient et lui brûlaient les yeux au point de l’obliger à bien les fermer. L’obscurité de nouveau. Le silence. Le feu avait depuis longtemps cessé de crépiter et de pétiller. Bien qu’elle ressentît la brise lacérer sa peau, le vent s’était tu en l’absence de feuilles et d’herbes dans lesquelles s’engouffrer.

         Elle sentit le bruit avant de l’entendre. D’abord, une sensation légèrement irritante dans le creux de l’oreille. Puis, le bourdonnement d’une abeille. Enfin, le vrombissement d’un petit avion. La femme se redressa en sursautant au moment où l’eau fut déversée sur la forêt carbonisée. Elle sentit sa peau sur sa chair se déchirer tandis qu’elle observait l’avion remonter et s’éloigner. Le ciel redevint désert. La femme regarda son corps, alors débarrassé de la suie et de la terre et des morceaux de tissu. La peau rouge, couverte de cloques, endolorie. L’odeur de cheveux brûlés. En tentant de respirer l’air brûlant, elle se hissa délicatement sur ses pieds et se mit à marcher en direction de l’avion disparu. 

         Elle se déplaça lentement, en prenant bien garde où poser les pieds. Le sol de la forêt était encore chaud, la cendre, humide, depuis l’intervention de l’avion-citerne. Puisque toutes les broussailles et le sous-bois avaient été carbonisés, les branches tombées et les arbres cassés furent ses seuls obstacles. Arrivée à un ruisseau, elle se pencha pour y boire. L’eau était froide et avait un goût de pommes. Elle resta assise là un long moment, fatiguée, même si elle pouvait encore voir l’endroit où elle avait repris connaissance. Tandis qu’elle se reposait, la femme découvrit que la boue fraîche de la rive avait apaisé ses pieds. Alors, elle en prît à pleines mains et en appliqua sur son corps, couvrant ses jambes, son ventre, ses seins, ses bras, puis enfin, sa tête et son visage.

         Au moment où elle vit son reflet dans l’eau limpide, elle essaya péniblement de se reconnaître, de se rappeler son nom. Ses questions demeurèrent sans réponses. Quand elle se releva, elle se sentit alourdie, mais soulagée dans sa tenue de camouflage; puis elle décida qu’elle prendrait le prénom de Charlene. Ce sera Char, la femme brûlée, se dit-elle en souriant. Ses lèvres étaient tendues et douloureuses sous la boue. Elle relâcha son visage, enjamba prudemment le ruisseau et continua à marcher.

         À la tombée de la nuit, Char se reposa, la faim au ventre. Elle consomma son sommeil, se nourrit de ses rêves. Une tomate délicieuse, mûrie sur pied, gorgée de jus, servie en tranches sur du pain de seigle bien frais et chaud. Des mangues. Subitement à la nage – des années s’étaient écoulées, le bruit du métal. Puis, la chute.

 

Il ne faisait pas encore jour. Au lieu d’être noir, le ciel était d’un bleu profond s’adoucissant vers l’est. À l’horizon, Char pouvait voir la cime des arbres. Cette vue la motiva à quitter son nid, un trou peu profond qu’elle s’était creusée dans la terre, qui l’avait abritée du vent et qui avait maintenu humide et frais le baume de boue sur sa peau brûlée. Au cours de la nuit, des vers s’étaient glissés sur elle. Au matin, elle se secoua pour se libérer de la terre.

         Le soleil se levait à l’horizon et, derrière les nuages, jouait à cache-cache avec Char. Atteignant enfin la frontière de la zone brûlée, Char s’éloigna de la forêt dévastée et disparut dans le feuillage vert luxuriant épargné par les flammes. Marcher à travers les bois relevait du défi. Les broussailles touffues et abondantes obligèrent Char à s’arrêter pour se bander les pieds à l’aide de roseaux séchés en guise de protection. Et, alors que le lieu de l'incendie avait été d’un sinistre silence, ce nouveau terrain foisonnait de sons. Au-dessus d’elle, les feuilles bruissaient pendant que les écureuils sautaient d’une cime à l’autre. Le vent se faufilait à travers les buissons. De petites bêtes agitaient l’herbe. Mais le plus fascinant, c’était les milliers de passereaux perchés sur les branches, offrant leurs chants au ciel.

         La vue de généreuses mûres capta rapidement l’attention de Char. Elle se précipita vers le mûrier et se gava de ses fruits. Des ronces s'accrochèrent à ses doigts et à ses poignets et les éraflèrent tandis qu’elle cueillait les baies à pleine main. La bouche remplie de jus. De petites graines coincées entre les dents. Le goût du sang et de la boue mêlé à la saveur liquoreuse du fruit. Elle en mangea jusqu’à en avoir des crampes d’estomac, essuya ses mains souillées sur le tapis de mousse de la forêt et poursuivit sa route.

         Elle continua à marcher jusqu’à ce que le soleil sombre et qu’une pleine lune suspendue au ras de l’horizon illumine la forêt. Char voulut continuer, mais elle eut l’impression qu’elle aurait pu se cogner la tête contre cette lune et se sentit obligée de s’arrêter pour la nuit. Tout en creusant son lit, elle essaya de se souvenir du jour qui avait précédé son réveil en forêt. Ce matin-là, elle avait siroté un café parfumé à la cannelle et mangé des toasts beurrés et saupoudrés de sucre. Était-elle allée nager? Elle se déplaça dans l’eau, comme immobile. Il semblait que des années s’étaient écoulées. Puis, l’obscurité l’engloutit. Elle put sentir les murs de son emprisonnement et martela ces murs à coups de poing.

 

Le matin, Char mangea des noisettes vertes. Elle pela l’écale rêche de la noix, craqua la coquille encore frêle avec ses dents et mâcha la noix tendre et insipide qui s’y trouvait. Il lui fallut beaucoup de temps pour s’en rassasier.

         Char pouvait sentir son manteau de boue durcir sous la chaleur du soleil. Alors que le froid de la nuit était carnivore, mordant sa chair et rongeant son sommeil, la chaleur du jour était bienveillante comme la langue épaisse et rugueuse d’une vache qui réchauffait sa peau avec de longs et lents coups de langue. Char commença à se sentir engourdie par la chaleur, se secoua pour se réveiller et décida qu’il était temps de reprendre sa route. Sa destination n’était pas définie, mais son instinct la poussa droit devant. En peu de temps, elle sortit de la forêt et se trouva face à des collines douces et verdoyantes.

         L’air y était plus humide. De longues herbes ondoyaient au vent et des aigrettes soyeuses de pissenlit tournoyaient sous le ciel bleu. Char se pencha et cueillit un vœu. Elle tint la fleur entre ses doigts, ferma les yeux, approcha le nuage blanc de ses lèvres et souffla. Le duvet d’aigrettes partit à la dérive, et Char resta là, une tige chauve à la main.

         Elle ouvrit les yeux. La brise jouait toujours dans l’herbe. Le soleil n’avait pas bougé. Char laissa tomber la tige de pissenlit et commença à gravir la première colline. Confiante, elle avançait résolument, d’un pas ferme et décidé.

         Cette nuit-là, lorsqu’elle s’arrêta, elle huma la mer au loin, et les collines ondulantes devinrent clapotis d’eau sur son corps. Elle se déplaçait dans l’eau, respirant du liquide. Ses mains et ses pieds étaient des nageoires.

         Le jour, elle nagea sur les collines. Fini le temps où elle devait se battre pour se frayer un chemin à travers les broussailles et les arbres. Elle pouvait marcher librement, mais par prudence évitait les petites fermes et les gens qui empruntaient les chemins de terre. Il fut un temps où elle avait espéré qu’on lui porte secours, mais à présent Char n’avait plus besoin de personne. Elle était convaincue qu’elle avait pour langue de la terre, qui s’effriterait si elle devait parler. Pour elle, tout son être était la boue qu’elle portait – terre à laquelle elle se sentait plus liée qu’aux gens qu’elle croisait.

         Ces gens semblaient irréels. Les cheveux peignés. Vêtus de robes et de pantalons et de chemises et de trop de choses. Des bruits parlés qui n’avaient pas besoin d’être dits. Pour Char, tout n’était qu’excès. Elle ne put s’arrêter. Elle nagea sur les collines – jusqu’à ce qu’elle se cogne l’orteil sur un très gros rocher.

         Char, debout au pied du très gros rocher, porta son regard très haut, jusqu’au sommet, là où quelque chose se balançait et se heurtait contre la paroi. Un homme. Deux hommes, des grimpeurs qui se racontaient combien leurs sandwichs seraient bon une fois arrivés au sommet. Char s’esquiva et se faufila vers l’autre côté du versant, regardant le soleil reluire sur le dos des grimpeurs en nage. Le désir monta en elle à la vue de ces hommes aux muscles qui s’étiraient et se contractaient à fleur de peau. C’était deux beaux hommes vêtus de pantalons moulants aux couleurs vives, qui évoquèrent à Char des poissons. Et la mer.

         Derrière le rocher, au loin, Char pouvait voir de grands immeubles, leur silhouette voilée par le nuage de pollution. Le lendemain, elle aurait gagné la ville, qu’elle supposait être son chez-soi. Et pourtant, elle n’était toujours pas certaine de savoir comment elle l’avait quittée. Elle avait nagé, plongé en profondeur sous le chahut des vagues. Elle avait entendu le bruit d’un moteur qui devenait de plus en plus fort. Vint l’obscurité. L’eau avait un goût de fer. 

         Malgré la belle lumière du jour éclatante, Char était en proie à la peur et au froid. Les grimpeurs avaient disparu au-delà de la falaise. Le soleil était à son zénith, plombant ses rayons éblouissants dans les yeux de Char. Elle entendait les grillons frotter leurs pattes, émettant un chant qui bourdonnait trop fort dans le creux de son oreille. Son estomac était vide, mais ne gargouillait plus de faim. Il se nourrissait de lui-même. L’herbe sèche égratignait ses jambes, mais elle ne trouvait pas l’énergie pour bouger.

         Char se recroquevilla et dormit, cachée par l’herbe. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, il faisait nuit, et des lucioles scintillaient dans le ciel, des étoiles assez proches pour être touchées, attrapées et gardées dans ses mains tel un vœu.

         Elle avait repris des forces et, à l’aube, elle quitta les chemins de terre pour suivre une autoroute vers la ville. De leur voiture, les gens la dévisageaient, mais ils allaient si vite qu’ils l’oubliaient aussitôt ou pensaient l’avoir imaginée. Nul ne pouvait en croire ses yeux – Char arpentant le long de l’autoroute d’un air résolu, le blanc éclatant des yeux contrastant avec son manteau de boue.

         À l’entrée du dédale d’immeubles, les gens ne purent toutefois plus l’ignorer. Ils la regardèrent d’une façon étrange et se mirent à la suivre dans les rues.

         Imperturbable, Char continua à marcher, consciente de la curiosité qu’elle suscitait. Son but était d’atteindre l’eau, d’entendre sa berceuse et de se savoir enfin chez elle. Un dernier pâté de maisons à contourner pour fuir la ville – et devant elle – la mer. Soudainement soulagée, reconnaissante et épuisée, Char s’effondra et s’assit sur le sable inondé de soleil. C’était la marée basse, les vagues formaient des crêtes loin de la promenade. Juste un peu de repos, puis elle entrerait dans l’eau et laisserait les vagues d’eau salée guérir sa peau. Elle voulait flotter sur ces vagues pour l’éternité. Mais d’abord, juste un peu de repos.

 

Le soleil brillait de tout son éclat, et Char s’assit au bord de la mer pendant que des gens s’assemblaient et s’agitaient derrière elle. Ils se posèrent des questions. Qui était-elle? D’où venait-elle? Pourquoi était-elle assise là? S’ils lui avaient posé ces questions, Char aurait répondu.

         Elle était allée nager. Ses mains et ses pieds fendaient les vagues comme des nageoires. De l’air sanglé à son dos, elle se déplaçait dans l’eau et semblait respirer le liquide. La mer était bleue, un bleu technicolor zébré de bancs de poissons d’or. Elle se déplaçait, comme immobile. Des années semblaient s’être écoulées.

         Elle sentit le bruit avant de l’entendre. Une sensation légèrement irritante dans le creux de l’oreille. Une ombre, un vrombissement, puis l’obscurité l’engloutit. Elle put sentir les murs de son emprisonnement et martela ces murs à coups de poing. Le bruit du métal glaça son sang. L’eau avait un goût de fer. Puis, elle tomba au-dessus du feu, des arbres en feu.

         Quand elle atterrit, elle mourut. L’eau qui l’entourait bouillit et devint vapeur. Elle ne pouvait pas respirer le feu.

         Pourtant, nul ne chercha à lui poser de questions, à elle, la femme.

         La femme, elle, s’assoupit dans la chaleur du jour, heureuse de ne pas marcher, marcher, marcher. Le son des vagues déferlait sur Char. Les effluves de sel et de poissons l’enivraient. Même les yeux clos, elle voyait la mer. Elle sourit et sentit le soleil sécher son manteau de boue.

 

Plus tard, les gens furent préoccupés de voir que Char n’avait pas bougé depuis des heures. Ils rentrèrent alors chez eux, l’esprit confus et eurent le sentiment tenace d’avoir perdu quelque chose. Ils tapotèrent leurs poches, s’imaginant avoir peut-être oublié une babiole précieuse. Ils marchèrent d’une pièce à l’autre, le regard vague fixé sur les murs, puis à l’intérieur des placards, essayant de se rappeler l’objet de leur agitation.

         Le lendemain, après une bonne nuit de sommeil, les gens oublièrent qu’ils avaient vu la femme se rendre à la promenade et s’y asseoir. Ils louèrent la ville pour cette magnifique nouvelle statue, qui disparaîtrait sous les flots à marée haute et émergerait fraîchement polie à chaque retrait des eaux. Les gens de la ville insistèrent pour qu’une plaque en or soit confectionnée afin d’y graver le nom de cette femme ou quelques mots la décrivant. Mais à la fin, personne ne sut son histoire et la plaque demeura vierge. Un rectangle doré, brillant, niché sous la silhouette de la femme assise au bord de la mer.  

Marci Denesiuk

Marci Denesiuk received her M.A. in Creative Writing from Concordia University and has worked as a photographer and a journalist. She has also taught composition courses at Concordia, creative writing at Seneca College, and children’s literature at Université du Québec à Montréal. Marci also develops performances based on her stories and has produced a claymation film to accompany the reading of her story “Two Feet in Texas”. This story was originally published in The Far Away Home by NeWest Press in 2005 and is reprinted here with the permission of the author and the publisher. 

Claire Despins, Marion Cambus et Andréa Lazarté-Tanguay
Les nombreux voyages de Claire Despins, surtout la navigation en mer et les méharées dans le désert, lui ont inspiré poésie et prose poétique. Titulaire d’un diplôme en sciences naturelles et d’un baccalauréat en traduction et rédaction, elle est réviseure scientifique. Marion Cambus vit à Paris où elle est responsable des visites officielles à l’Ambassade du Canada. Pendant un séjour de cinq ans au Canada, elle a obtenu un baccalauréat en traduction et rédaction. Originaire de la région de l’Outaouais, Andréa Lazarté-Tanguay est titulaire de deux baccalauréats, l'un en philosophie, l'autre en traduction et rédaction. Ses voyages ainsi que ses racines multiculturelles ont façonné ses valeurs et sa vision du monde.