Les lanternes flottantes

Mercedes Roffé

Translated by: Nelly Roffé

Original text: "Las linternas flotantes "


Artwork by Vladimir Ovchinnkov

V.

 

Le jasmin grandit et s'ouvre
dans sa blancheur odorante.
Vie subtile                 l'Ange met sa couronne
de blanc odorant et s'ouvre
--jasmin ailé posé sur ton épaule.
Vie subtile.
Murmure
         d'eaux transparentes.


C'est musique
ce qui bénit.
Silence béni et couronné
de gouttes odorantes.


Cristal du monde
Cristal-aleph qui contient-libre
tout ce qui aurait dû être
tout ce qui, en un lieu, est.
Lieu autre, devenir de ce qui est exact-destiné.
La vie est le rêve d'un ange
blessé en son flanc;
--en son aile
           parfaite et transparente.


Un leurre fatal : interférences
d'un murmure-silence transparent et parfait
--un jasmin ouvert et livré.


Les fleurs sont infinies. Pas en nombre.
Chacune.
Chacune un frôlement de l'autre dans cette vie.
D’une rive à l'autre.
Réminiscence.
Émanation première de la Première
Émanation
                 --transparente et parfaite.


À chacun sa fleur.
À chacun son souffle.
L'Ange veille
blessé en son flanc.


Quelle blessure soigner
d'abord?
Quel sang préserver
pour arrêter le carnage
d'un monde blessé
de toutes parts?


En quelle étoile de cristal radieux
garder son soupir, son sang
blanc-transparent sur la terre-mur blanche
blessée
de cette ombre blanche différée toujours
toujours de l'autre côté
moribond toujours
blessé toujours et livré?

 

 

VI.

L'Ange-Nombre.
Chiffre parfait, infini, heureuse
concaténation

d'approximations
--sans origine ni fin--.
Huit cents millions de blancs
pétales odorants il a
le jasmin du réel
--ouvert et offert.
émanation du lotus originel
particule
         de foi blanche


Que fut-il avant :
lotus ou jasmin?
Par quel chemin allons-nous
si chemin il y a
--temps blessé en son flanc?

Tout revient.
Comme ici,
tout revient.
Mais pour quoi?

Oh lotus odorant éclaboussé
de sang et de boue.
Décombres, membres, esquilles, yeux
infestant
l'étang
       sacré de la vie
son courant sacré et stagnant
dans une fosse commune.


Dans les murs de la caverne,
entre stalactites de sang et de boue, esquilles et membres rognés,
un jasmin projette son ombre blanche tremblante
         odorante et parfaite.

 

Mercedes Roffé
L’une des voix les plus reconnues de la poésie argentine actuelle, Mercedes Roffé habite New York depuis 1995 où elle dirige la maison d’édition Ediciones Pen Press, dédiée à la publication de plaquettes de poésie contemporaine. Son oeuvre poétique comprend notamment : Antología poética (2000), Canto errante (2002), Memorial de agravios (2002), La ópera fantasma (2005), et Las linternas flotantes (2009). Le poème présenté ici est tiré de la revue en ligne Terre des Femmes. 
Nelly Roffé
Originaire de Casablanca, Nelly Roffé est arrivée à Montréal en 1967. Elle a traduit deux recueils de poésies de Mercedes Roffé et « C’est l’éther » de Pura Lopez Colomé ainsi que « Cabeza de ébano » de Rodolfo Häsler et a participé à l’écriture de plusieurs anthologies sur la culture sépharade. Elle donne également des conférences sur la poésie de l’exil, sur la littérature nord-africaine de langue française et aussi sur le tango.