Dans l’œil de l'ours

Yannick Murphy

Traduzido por: Marc Charron

Texto original: "In a Bear's Eye "


Obra de arte Tom Thomson

Elle entendit l’ours. Il ululait comme un hibou, mais d’un ton plus grave. On aurait dit un hibou au fin fond d’un puits ou d’une caverne. Elle regarda par la fenêtre. Il se tenait dans le champ qui s’étend au-dessus de l’étang, debout sur ses pattes arrière. Il secoua le pommier. Son fils ne leva pas les yeux en direction de l’ours. Il jouait aux abords de l’étang. L’ours n’était pas tout près, mais il n’était pas loin non plus. Si l’ours avait voulu, l’ours aurait pu courir en direction de l’enfant et se trouver à ses côtés en moins de temps qu’il en aurait fallu pour qu’une pomme tombe d’une branche et roule dans le champ.

         Elle sortit de la maison à la course avec son fusil.

         Son fils avait les cheveux châtains, qui, au cours de l’été, viraient au blond. Dans la lumière du crépuscule, elle imagina comment les cheveux de son fils paraîtraient dorés, comment, quand il se déplaçait – car il ne se tenait jamais tranquille – la couleur de ses cheveux attirerait le regard de quiconque, même celui d’un ours.

         Jeune, elle avait voulu que ses propres cheveux prennent cette couleur. Elle coupait des quartiers de citron et les enveloppait autour de ses mèches, puis tirait sur les quartiers de citron jusqu’aux extrémités. Ensuite, elle s’allongeait et prenait un bain de soleil. Elle étalait ses cheveux derrière elle sur sa serviette. Les mèches étaient gluantes. La pulpe de citron y adhérait par endroits. Des abeilles virevoltaient autour de sa tête. Ses cheveux restèrent châtain clair.

         Dans son souvenir, le fusil était plus léger. Sans doute qu’un des muscles de son bras était moins fort qu’à l’époque où elle allait dans la forêt avec son mari à la chasse. Chaque saison, ils chassaient la perdrix. Maintenant son muscle était faible. Pour se rendre jusqu’à son fils, elle savait qu’il lui faudrait d’abord s’accroupir derrière le muret de pierre; puis, comme un soldat, il lui faudrait courir et se cacher derrière les arbres. Il lui faudrait agir tel un serpent. Son parcours serait serpentin. N’est-ce pas ce que dirait un soldat? Il lui faudrait courir en serpentant, sur une centaine de mètres, le long de la rangée d’arbres situés en bordure du champ. Elle ne pensait pas en être capable. L’ours finirait par l’apercevoir. Il cesserait de secouer l’arbre et regarderait autour de lui, reniflant l’air. L’ours foncerait peut-être dans sa direction.

         Son mari était toujours celui qui tirait les perdrix. Il savait bien tirer. Elle, au contraire, visait toujours trop haut. Son mari, quand elle visait, posait toujours sa main sur le canon du fusil pour l’abaisser. Mais elle n’avait cependant jamais réussi à tuer une seule perdrix.

         Le garçon saisit quelques cailloux tout au bord de l’étang. Il se leva et les lança dans l’eau.

         « Rassieds-toi », dit-elle tout haut dans un chuchotement qui ne lui paraissait pas venir de sa propre voix.

          Le garçon ne réussissait pas bien à l’école. Il aimait lire pendant les heures de classe. Sous son pupitre, il tenait un livre ouvert. Un livre sur les castors ou les vers à soie ou les araignées. L’enseignante lui donnait souvent un mot à remettre à sa mère. Les notes disaient que le garçon devait être plus attentif en classe. Son fils lui lisait parfois des passages tirés de ses livres pendant le repas du soir. Il y avait des choses qu’elle, jeune fille, n’avait jamais apprises. Le papillon du ver à soie femelle naît sans bouche. Il ne vit pas assez longtemps pour prendre de la nourriture. Il vit seulement assez longtemps pour s’accoupler et pondre ses œufs avant de mourir. Son fils s’arrêtait de lire pour lui montrer les photos. Elle secouait la tête. Elle n’en revenait pas de tout ce qu’elle n’avait pas appris quand elle avait l’âge de son fils. Avait-elle été trop occupée à presser des quartiers de citron dans ses cheveux? Son fils ne disait jamais qu’il était triste que son père, son mari à elle, était mort. Mais elle savait qu’il l’était. Son mari était comme un livre qui parle. Le soir, au repas, il racontait des tas de choses à leur fils sur la science et les maths. Il parlait du zéro. « Nos ancêtres craignaient l’idée du zéro », racontait son mari. « Personne ne voulait croire qu’il pouvait n’y avoir rien. »

         Un jour, il entra dans la mer en marchant et ne s’arrêta pas. Elle aimait croire qu’il était encore en train de marcher sous l’eau. À son passage, les raies remuaient le sable et montaient à la surface. De l’eau pénétrait par ses manchettes et gonflait le dos de sa chemise. Parfois, elle et son fils parlaient de cela. Son fils racontait comment les cheveux de son père devaient flotter en hauteur et se balancer comme les longues feuilles des plantes aquatiques. Son fils racontait comment son père tendait sûrement les bras vers les poissons-globes, pour les voir se transformer en boules épineuses. Son père devait sûrement toucher à tout sur son passage, tantôt aux rebords acérés de l’entrée des grottes où les mérous rôdent et roulent les yeux, tantôt au ventre blanc, muni de branchies, des diables de mer projetant des masses d’ombre au-dessus de lui. « Mon père doit maintenant être rendu en Chine », disait le fils à sa mère.

         La Chine car, après la mort du père, le garçon et la mère avaient trouvé, en vidant les tiroirs de sa commode, une brochure touristique sur la Chine. Ils ignoraient que le père voulait aller en Chine. Les mots « Voir le Mur » étaient écrits sur la page couverture.

         La mère se rendit compte que le soleil descendait derrière la colline. Les derniers rayons atteignirent le métal noir de son fusil et les cheveux sur le dessus de la tête de son fils avant de disparaître. L’ours avait terminé. Il avait fait tomber presque toutes les pommes au sol. Il se mit à les manger. La mère se dit que le garçon serait désormais hors de danger; l’ours mangerait ses pommes puis s’en irait; elle n’aurait pas à s’approcher davantage de l’ours, à passer d’un arbre à l’autre, à chercher un endroit d’où elle pourrait viser sa cible qu’elle raterait sans doute, son mari n’étant pas là pour poser sa main sur le canon de son fusil, pour l’abaisser, pour l’empêcher de viser trop haut.

         Il n’y a pas longtemps, l’enseignante de son fils était venue la voir. Elle avait tenu la porte-moustiquaire ouverte pour l’enseignante et l’avait invitée à entrer. Elles s’assirent dans la cuisine et l’enseignante demanda au garçon si elle pouvait parler seule avec sa mère. Le garçon acquiesça et attrapa un livre en le faisant glisser sur la table, puis sortit de la pièce. La mère entendit son fils monter l’escalier et fermer derrière lui la porte de sa chambre.

         « Votre fils est un garçon intelligent », dit l’enseignante. « La mort de son père a dû être un choc pour lui. Mais l’école, dit l’enseignante, ça reste l’école ».

         Elle jeta un coup d’œil dans son réfrigérateur pour offrir quelque chose à l’enseignante. Il n’y avait presque rien. Il y avait des jours qu’elle n’était pas passée à l’épicerie. Elle ouvrit le tiroir du bas et trouva deux citrons. Elle les retira et les déposa sur la table, où ils roulèrent pendant un moment. La mère alla chercher sa planche à découper, y plaça les citrons et coupa chacun d’eux en quatre. Elle fit glisser la planche vers l’enseignante : « S’il vous plaît, prenez-en ».

         L’enseignante ne dit rien. Après un moment, l’enseignante dit : « Je suis désolée. Je reviendrai un autre jour pour vous parler de votre fils. » Une fois l’enseignante partie, la mère monta dans la chambre du garçon. Il lisait un livre sur les araignées. Allongés sur le lit, les deux regardèrent ensemble les images.

         Elle emmènerait son fils en voyage. Ils iraient en Chine. Ils iraient voir le Mur. Ils chercheraient des signes de sa présence là-bas. Elle n’avait pas encore annoncé à l’enseignante que son fils manquerait l’école pendant des jours, voire des semaines.

         Debout, devant l’étang, le garçon se dit qu’il essaierait à son tour. Il avança tranquillement. L’eau brune remplit ses chaussures. L’eau était froide. Le garçon avait appris dans ses livres que les castors disposaient de rabats de peau derrière leurs dents frontales, qu’ils refermaient sous l’eau pour empêcher celle-ci de pénétrer dans leur bouche ou leurs poumons. Quand l’eau atteignit le niveau des yeux et enfin le dessus de sa tête, il s’imagina posséder de tels rabats. Il ouvrit les yeux sous l’eau. C’était comme si l’obscurité formait quatre murs autour de lui. Sans doute pouvait-il étendre le bras et les toucher.

         L’ours s’arrêta de manger. Il renifla l’air et haussa la tête. Il se dirigea vers l’étang. Quand il marchait, il avait l’air d’un homme qui déambulait. Elle ne savait pas avant ce jour que les ours ululaient comme des hiboux ou qu’ils déambulaient comme des hommes. Elle le suivit. Elle ne courut pas d’arbre en d’arbre. Elle courut en ligne droite. « Non, non, tu ne réussiras jamais à toucher ta cible en lui courant après de cette manière », entendait-elle son mari lui dire. Où était passé son fils? Où était passé son mari?

         Elle aperçut des petites vagues sur l’étang, là où son fils était entré dans l’eau, puis elle remarqua que l’ours la regardait. Sa lèvre supérieure était retroussée. Sa poitrine était blanche, en forme imparfaite de losange, un losange qu’on étire, un losange en train de fondre. Elle laissa tomber le fusil. Elle courut vite à travers le champ d’herbe à ouate. Les papillons voltigeaient devant elle. Elle dépassa l’ours en courant. Elle plongea dans l’eau, à l’endroit exact où elle voyait encore les petites vagues créées par son fils. Elle voulait le sauver. Elle voulait lui dire qu’il n’avait pas à se noyer. Elle descendit encore plus profond, souhaitant être capable de l’appeler sous l’eau, souhaitant être capable de voir à travers la vase. Elle n’avait pas retenu son souffle avant de plonger et elle n’arrivait pas à croire qu’elle n’avait pas besoin de le faire. Elle se dit que tout le monde devait se tromper, qu’il n’était pas nécessaire de retenir son souffle sous l’eau. Maintenant elle le savait. Elle se disait que son fils le savait aussi. Les deux avaient découvert un secret. Elle pouvait arrêter de se débattre dans l’eau, arrêter de chercher son fils. Il remonterait à la surface et sortirait de l’eau quand il serait prêt. Quand elle remonta à la surface, elle se rendit compte que l’étang était peu profond. Elle se tenait debout, l’eau atteignant à peine le niveau de ses hanches.

         Son fils se trouvait de l’autre côté de l’étang. Il était assis sur un grand rocher plat au bord de l’eau. Il tenait quelque chose à la main. L’ours les regardait; sa lèvre n’était plus retroussée. Elle traversa l’étang en marchant en direction de son fils. Les manches de sa blouse et les jambes de son pantalon flottaient pesamment derrière elle. Elle retira ses mèches de cheveux de son visage.

         Le garçon tenait dans sa main de la vase qu’il avait recueillie au fond de l’étang.

         « Qu’est-ce que c’est? », demanda-t-elle.

         « Peut-être de l’or », répondit le garçon, remuant la vase avec les doigts dans le creux de sa main.

         « Regarde là-bas », dit la mère en pointant l’ours du doigt. L’ours se détourna et s’éloigna en déambulant à nouveau.

         « Oui, dit le garçon. Je l’ai vu pour la première fois il y a longtemps. Il aime les pommes de notre pommier. »

         Ce soir-là, elle dit à son fils qu’il vaudrait peut-être mieux ne pas faire ce voyage en Chine après tout. Il fallait penser à l’école. Le garçon acquiesça. « D’accord », dit-il.

         Elle pensa à combien son mari lui manquait. Elle se dit maintenant qu’elle s’ennuierait de lui comme les autres femmes s’ennuient de leur mari décédé. Elle porterait ses chemises. N’était-ce pas là ce que faisaient les autres femmes? Elles faisaient de longues promenades en pensant à leur mari, et quand elles commençaient à avoir chaud, n’était-ce pas l’odeur de leur homme décédé plutôt que la leur qui s’en dégageait? 

Yannick Murphy

Yannick Murphy is the author of the novels The Sea of Trees, Here They Come, and Signed, Mata Hari, the collections Stories in Another Language and In A Bear’s Eye, and three children’s picture books. Her short fiction and non-fiction has been published in The Quarterly, Epoch, The Antioch Review, AGNI, one story, Conjunctions, McSweeney’s and the New York Times Magazine. She lives with her husband and three children in Vermont. This story was originally published in McSweeny’s No.18 in 2007 and reprinted with the permission of the author.

Marc Charron

Marc Charron est professeur agrégé à l’École de Traduction et d’Interprétation de l’Université d’Ottawa. Il a orchestré la traduction à vingt-quatre mains de Le Dodécaèdre ou Douze cadres à géométrie variable, la version française de The Dodecahedron, or A Frame for Frames de Paul Glennon. Il a également codirigé Pluriel : une anthologie, des voix/Pluriel: An Anthology of Diverse Voices (2008).