Argument, Chanson de mort, Tout est libre

George Elliott Clarke

Traduzido por: Julie Morin


Obra de arte Bill Clarke

Argument

Des corbeaux trompettent une aube indigo. Le soleil rose fleurit. Un bateau à vapeur, en renversant des notes de guitare blues, country et flamenco, chante une sérénade à la rivière Sixhiboux. Au même moment, une locomotive bleu sombre traînant un nuage de vapeur entre dans la gare de Whylah : mirage de marbre blanc. Vêtus de costumes baroques bigarrés, les membres d’une troupe de théâtre en descendent. L’un deux, habillé entièrement de blanc, brandit un fusil huileux. Un autre, poète, porte un cartable renfermant une correspondance abondante et sept livres d’un vers élégant disparu dans le carnage de la Grande Guerre. Sa cravate, sa chemise, ses chaussures et son costume noirs s’effacent dans l’aube sombre. Sur sa boutonnière, telle une comète dans sa course, une rose irradie. Ce Mandingue-Micmac, mince comme un rêveur, porte des lunettes rondes sur son visage couleur terre. Xavier Zachary se retourne au rythme ralenti d’une horloge et laisse pleurer de ses mains des pétales de rose. Puis, il virevolte en direction des hautes collines bleues au-dessus de Whylah.

           Wooooo! Hurle le train dans la vapeur avant de disparaître.

         Shelley Adah Clemence, âgée de dix-huit avrils, s’éveille et s’étire dans son lit de fer. Elle entend le gémissement du train. « Serait-ce un malheur? », se demande-t-elle. Petite et svelte, elle se lève, rejetant la couverture sur le lit comme une vague qui se retire. Shelley ressemble à la Yadwigha de Rousseau. Les mêmes yeux en forme d’amande et les cheveux couleur prunelle. Elle se plonge dans son journal, jardin d’immortelles et de tournesols imprimés. Puis, elle ouvre sa bible chaleureuse et transcrit les vers du Chant de Salomon dans son propre cahier. La radio s’éveille et chantonne un air de Ma Rainey riche de guitares mélancoliques. Shelley façonne alors un refrain avec des paroles hébraïques et une mélodie copte :

 

Doucement, silencieusement,

La neige se pose sur les pétales blancs,

Un à un à la fois.

 

Elle boutonne sa longue robe de nuit couleur ivoire qui tombe jusqu’à ses fines chevilles noires puis descend l’escalier raide pour se rendre à la cuisine : un bain de lumière jaune. Sa mère, Cora, tire des flammes du poêle à bois. Othello, son frère, repose sur une tasse de café ses doigts anxieux de guitariste. Ils s’attendent à ce qu’après cinq ans d’absence, X revienne bientôt pour courtiser Shelley. Il lui dira des mots qu’elle saura dérobés à la littérature. Ce seront des paroles douces puisées à même Castiglione. Shelley jure qu’elle ne se laissera pas prendre. Elle est la sagesse même. 

         Dehors, Whylah châtoie. Le soleil illumine le mirage de la littérature, façon de créer, avec les mots, une vérité qui inspire confiance et avec laquelle on peut vivre.

 

Chanson de mort

Le fusil crache de la solitude,

Sa solitude, noire comme la mer.

Une guitare se brise et vingt-quatre

Papillons jaunes en sortent.

Nous ne sommes que poussière.

 

J’entends la plainte lourde et lugubre

Du métal pleurant la chair :

Du lait qui crème sur les os de blanc-manger,

Du miel qui durcit dans les crânes de sucre.

Nous ne sommes que poussière.

 

L’Atlantique murmure puis,

En s’arrachant du rude gravier, pleure.

Mon sang arrose l’herbe et le gravier,

Mes larmes baptisent les pierres avec la mer.

Nous ne sommes que poussière.


Tout est libre 

Sèche tes pleurs

Libère tes peurs :

Tout est libre.

Seul le solitaire

a besoin d’un salaire :

Tout est libre

 

N’essaie pas de réprimer

L’amour que tu as trouvé :

Tous sont libres.

Ton amour est le tien -

La force ne sert à rien :

Tous sont libres.

 

Le soleil qui s’incline

D’or le ciel dessine :

Tout est libre.

La pluie est passée

Laissant les fleurs embaumer

Tout est libre.

 

L’amour que tu vis

La vie que tu donnes :

Tout est libre. 

George Elliott Clarke
Originally from Nova Scotia, George Elliott Clarke is the poet laureate of the City of Toronto. Clarke has received many awards for his work over the years. He is professor of English literature at the University of Toronto and is teaching at Harvard University for the year 2013-14. These poems have been reprinted with the permission of the author and the editor of the third edition of Whylah Falls, Gaspereau Press.
Julie Morin

Julie Morin  travaille dans le domaine des réfugiés et de l’immigration au sein de la fonction publique fédérale. Elle détient une maître en science politique et un baccalauréat en littérature espagnole de l’Université d’Ottawa. Passionnée de mots et de littérature, elle a entrepris de faire vivre en français les personnages de Whylah Falls, village fictif de la communauté noire de Nouvelle-Écosse.