Au-delà de la limite

Aleksei Kourilko

Traducido por: Sarah Ossipow Cheang


Obra artística por Sarah Ossipow Cheang

Qui suis-je? Que suis-je? Je ne suis qu’un rêveur...

Serge Essenin

  

Je suis une personne de nature rêveuse. C’est un défaut. Un véritable rêveur ne deviendra jamais un homme d’affaires.

J’ai souvent refusé des propositions lucratives uniquement pour pouvoir rester vautré à mon aise sur mon canapé et rêver à ce  que j’aurais pu dépenser avec mon argent si j’avais accepté telle ou telle proposition.

Rêveur – c’est un diagnostic. Une maladie pratiquement incurable. Pendant mon enfance, déjà, mes rêves ébranlaient mon âme bien plus fortement que la réalité. L’âge n’y change rien. Le temps ne soigne rien. Les gens, en fin de compte, ne changent pas. On dit que la nature est un deuxième prénom. On peut la cacher, la voiler... On peut la combattre toute sa vie, mais on ne peut jamais la vaincre.

Par souci de justice, il convient de souligner que malgré mon manque d’action pathologique et bien que cela paraisse paradoxal, mes rêves se réalisent toujours. Mais! Il y a un petit, bien que solide « mais ». Mes rêves se sont réalisés, mais de manière quelque peu étrange, je dirais même, déformée. Voici un exemple : dans ma jeunesse, je rêvais de chanter mes chansons sur scène en m’accompagnant à la guitare. Bavarder avec un public nombreux et chanter. En un mot, j’ai été attiré par la gloire de Vladimir Vysotskii.(1) « Ah, si je pouvais en faire de même… », - pensais-je, ne serait-ce qu’une seule fois.

Dix ans plus tard, le Ministère des Affaires intérieures a mis en oeuvre une opération de popularisation. Cette action était en lien avec la rééducation des prisonniers. L’idée soutenant le projet, disait-on, était que les prisonniers sont aussi des personnes dignes d’attention. Entre nous, et pour plaisanter, nous avons surnommé cette action: « La prison et le peuple sont unis ». Paraphrasant l’illustre citation « les gens ont besoin des prisons », nous avons inventé « les prisons ont besoin des gens ».

Notre théâtre a été invité à jouer dans la salle de réunion de la prison de la ville N. La proposition a été acceptée et nous avons décidé de présenter un spectacle à deux rôles sous le nom de « Cosmétique de l’ennemi » d’après un roman d’Amélie Nothomb. Mais dans le train, notre ingénieur du son s’est fait voler l’ordinateur portable dans lequel se trouvaient toute la partition et les enregistrements du spectacle. La représentation était en train de nous échapper. C’est alors que l’idée m’est venue de demander une guitare avec laquelle je suis monté sur la scène. J’y ai chanté des chansons, les miennes et celles d’autres compositeurs, j’ai récité des vers et j’ai discuté avec le public; enfin, j’ai répondu aux questions transmises par les spectateurs; et j’ai même raconté des anecdotes.

Bien entendu, je ne suis pas devenu Vysotskii, j’en étais aussi loin que dans ma jeunesse et le public était spécial. Mais, mon rêve s’est pratiquement réalisé. Quoique vous en dites. Je peux donner une flopée d’exemples semblables.

En guise d’illustration, disons qu’une fois, j’avais rêvé de rencontrer d’une manière ou d’une autre Alexandre Rosenbaum.(2) Un petit échange de deux ou trois phrases, pas plus que ça...Et que diriez-vous si je vous disais que ce rêve s’est réalisé! À une réunion de sosies à Foros, j’ai non seulement fait sa connaissance, mais j’ai aussi bu avec lui toute la nuit à la belle étoile; au petit matin, nous nous sommes disputés et nous avons fini par nous battre. En fait, il s’appelait Aleksei Bujko. Il était originaire de Mélitopole. Il n’avait jamais travaillé nulle part et cela faisait trois ans qu’il était recherché faute d’avoir payé la pension alimentaire qu’il devait à sa famille. Mais pour le reste – un portrait craché de Rosenbaum. Son apparence physique, sa voix... Et il boxait aussi vigoureusement que son modèle.

Tout ça pour dire que les rêves se réalisent. Indépendamment de notre volonté. Que nous le voulions ou non.

Et si on se met à rêver, alors il faut le faire à fond la caisse. Et il faut rêver à quelque chose de grandiose! Il n’y a alors aucun intérêt à économiser et à être modeste. Là, il y a assez d’espace pour déployer ses rêves! Sergueï Dovlatov(3) a écrit un jour que, toute sa vie, il avait rêvé de devenir un écrivain populaire, à tout le moins. Et il l’est devenu. Mais ça n'a pas suffit. C’était trop tard. Selon sa propre expression: « On ne demande pas de supplément à Dieu ». C’est la raison pour laquelle j’aimerais recevoir le prix Nobel de littérature, bien qu’on ne plaisante pas avec le diable. Je fais même en sorte que cela arrive. Car le prix Nobel, ce n’est pas seulement la gloire et les honneurs, mais aussi une somme d’argent considérable. Et avec cet argent, ma pauvreté ne sera plus si pesante. Avec cet argent, je...Stop. Avant de rêver, il faut terminer cette histoire. D’ailleurs, il ne reste qu’un mot à écrire : fin.

 

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(1) Vladimir Vysotskii (1938-1980) : chanteur-compositeur contestataire de l’ère soviétique.

(2) Alexandre Rosenbaum (1951-) : chanteur russe dont le répertoire comprend de nombreuses chansons de camps.

(3) Sergei Dovlatov (1941-1990) : écrivain russe, émigré à New York en 1978. 

Aleksei Kourilko

Né le 1er octobre 1976 à Kiev en Union Soviétique, Aleksei Kourilko est auteur et comédien. En 1999, Aleksei Kourilko est engagé comme comédien principal du studio d’improvisation théâtrale « Le carré noir » où il travaille encore actuellement. Depuis l’année 2000, les oeuvres d’Aleksei Kourilko ont été régulièrement publiées dans des périodiques ukrainiens et internationaux.

Sarah Ossipow Cheang

Sarah Ossipow Cheang est enseignante, traductrice et auteure de nombreux articles dans des revues académiques spécialisées portant essentiellement sur l’oeuvre d’Anton Tchékov, de Boris Zaitsev et de Marina Tsvetaeva. En 2011, elle a publié un ouvrage portant sur l’oeuvre de l’écrivain russe émigré Boris Zaitsev aux Editions universitaires européennes.