Décousu

Luana Azzolin

Translated by: Sabrina Medouda


Artwork by Peter Halasz

Et c’est là que j'ai volé deux paquets de post-it dans le tiroir du bureau dans lequel je travaille parfois. D’abord le rose, carré, puis le bleu, rectangulaire. Ça m’a soulagé un chouïa. La journée a été amère, et les personnes que j’y ai croisées ont quasiment toutes été insupportables. Surtout le collègue qui a insisté pour que nous allions prendre un café quand je n’en avais pas la moindre envie, et encore moins celle de parler avec lui. Je dis parfois parce que je passe la majeure partie de mon temps au dernier étage à coller des étiquettes colorées sur des livres que je n'emprunterai pas. Des livres en espagnol, en catalan, en galicien avec tous ces x, dans un secteur de la bibliothèque qui me paraît plus être un musée. Depuis quelques semaines, je me questionne sur les liens entre les deux tant il y a ici de livres de toutes les époques et des milliards de nouveautés. L’exhaustivité de l'offre. Je leur ai déjà demandé de mettre plus de lumières pour que je puisse retrouver les œuvres que je dois étiqueter avec plus de facilité, mais ils vont apparemment continuer à réduire les frais sur ce point. J’ai dit à ma chef que j’allais apporter l’une de ces lanterne que les mineurs utilisent, une frontale, pour faciliter la besogne. Aujourd’hui elle portait des bottines que les punks ont l’habitude de mettre. Six heures de ma journée à coller des étiquettes colorées sur des livres que je n'emprunterai jamais et que j’ai rarement vus maniés par quelqu'un. J’aime le rose bien que mon fort ne soit pas les sciences sociales. J’ai aussi déjà voulu en soustraire un rouleau mais je n'en ai pas eu le courage. Que ferais-je avec? Des choses diverses, je passerais certainement des heures à architecturer les utilités de ce nouveau jouet. Je contreferais quelques ready made, qui n’appartiennent à personne, et je pourrais en prévoir les résultats avec jubilation. Je me ferais plaisir avec le faste que seule une mesóclise permet en les imaginant achevés. Je plagierais François Morellet et garderais le secret pour toujours. Je parlerais d’inconscient collectif. Autrefois c’était les ballons qui m’enchantaient, colorés, ceux qui, gonflés, peuvent se transformer en chiens, en saucisses, en chien-saucisse. J’ai habillé une chaise avec, chaise en fer, pyramidale, qui rappelle celles des années 60. Elle en devint même plus confortable. Je me suis senti artiste, mais je n’ai pas terminé l’œuvre. Ces ballons étaient chers. J’eus aussi l’opportunité d’en voler un paquet il y a quelques années quand je travaillais à la préparation d’un buffet pour la fête de fin d'année d'une entreprise, bonne bouffe, évènement arrosé de champagne. J'en ai volé un paquet et l'une de ces pompes qui permettent de faire des saucisses avec eux (en soufflant c'est impossible). Ça fait quelque temps, les ballons sont là dans mon armoire en fer rouge, vieux, ils doivent éclater au moindre souffle, mais ils peuvent encore servir à habiller des meubles. J'ai donné les ballons et j'ai prêté la pompe à quelques enfants qui sont venus chez moi, mais maintenant je n'aime plus les enfants. Je fais des paquets cadeaux audacieux, attachés avec, colorément. Mais j'ai perdu le goût d’offrir des cadeaux. Du côté de la chaise en fer, j’ai une corbeille en plastique jaune, carrée, qui en est remplie. Pour quelques amis à qui j’oublie de les remettre quand je les vois. Je m’installe entre les étagères pour étiqueter, robotiquement. Un jour, ma chef m’a dit que je posais des questions intelligentes, mais elle remet souvent les réponses à plus tard, et puis elle oublie. J’ai gagné mon autonomie de cette manière. Quand je doute, j’attends. Je peux retarder les choses pendant une semaine, jusqu’à avoir une illumination et décider de quelque chose. Pendant ce temps j’en étiquette d’autres. Et je continue. Cette fois-ci, les livres sont propres et bien entretenus, ils ne ressemblent en rien à ceux de la bibliothèque de l'école municipale dans laquelle j’ai travaillé lorsque j’avais 22 ans, des livres entachés de terre, telluriques. Des traces de doigts, des crottes de nez et de la morve, et le lectorat de celle que je fréquente aujourd’hui n’a pas besoin de se cacher pour commettre le crime qu’est la lecture, comme le faisaient les enfants d’ascendance allemande, qui devaient avant tout travailler au champ, qui lisaient à la lumière des bougies en 2004. Un été, j’ai cueilli du raisin pendant deux jours et je pensais à eux tandis que mon dos me faisait mal. Et alors qu’il pleuvait, durant ma première matinée de travail dans la vigne, je désespérais (ça ne faisait pas trente minutes que j’avais commencé). Eau qui entre dans les yeux, gants qui diminuent le toucher. De mes doigts, je n’arrachais pas une brindille. Dans cette école il y avait des enfants avec des doigts à moitié coupés et un petit garçon qui si je m’en souviens bien s’appelait Jonas, il lui manquait l’avant-bras. Il était en train de travailler au moulin de canne à sucre, quand il vit sa mère en pleurs il la consola; ne pleure pas maman, il va repousser, comme ils le racontaient tous. Jonas me demandait d’attacher ses lacets à l’heure de la récréation. La première fois je le fis avec beaucoup de peine, ensuite je m’y suis habitué. Je mens, je ne m’y suis jamais habitué. Quand j’ai décidé de quitter la ville et mon travail à l’école, je n’ai pas dit au revoir aux enfants, j’ai manqué de courage. Marcos, du cinquième année, m’a appris à jouer aux échecs, dans le dos du directeur. Je fermais la porte de la bibliothèque et c’était parti. Marcos était petit et avait les cheveux châtains comme moi, sur une terre de blonds. Après ça, j’ai appris à jouer aux échecs à au moins quatre personnes. Échecs modestes, évidemment. J’ai déjà donné des cours de renforcement à une championne d’échecs qui a participé au tournoi mondial en Grèce l’an passé. La gosse la plus chiante que j’ai connue. Je lui ai parlé de Marcos, elle s’en est foutue. Je ne me souviens pas de son prénom. Maintenant je me demande si l’on va se rendre compte que j’ai dérobé les post-it. Et si c’est le cas? Je nierai. Et je ne vais pas rester là à divaguer parce qu’il est probable qu’ils ne remarquent rien. Je me suis tordu le pied il y a quinze jours. En fait il a claqué au contact du sol froid. Ça n’arrive qu’à moi. Se fissurer l’os ou le cartilage à cause d’un choc thermique. Je dois passer une radiographie, j’ai pris rendez-vous pour lundi. L’autre jour au restaurant j’avais une maudite envie d’emporter à la maison une cuillère qui n’avait rien de spécial, je l’admets. Du coup j’ai glissé le couvert à l’intérieur de l’un de ces petits pains que certains appellent cacetinho, d’autres pão de trigo, et ainsi de suite; et ça a marché, j'aurais pu en voler deux mais je n’ai pas osé. Avant ce déjeuner j’ai agressé verbalement une vieille chiante et insistante qui me posait des questions qui, pour pouvoir y répondre, m’auraient forcé à faire un énorme effort de mémoire, et je n’étais pas disposé à ça. Le vol de la cuillère doit être de sa faute. Et presque chaque matin, je respire, je regarde et je nourris ma colère. Je me réjouis quand je m’irrite et je me sens capable de me laisser exploser de tant de susceptibilité. Je démarre au quart de tour. Et je ne tombe pas dans la folie. Voir mes pieds radiographiés m’a plu, dans un matériel bien différent de celui d’avant, maintenant c’est du papier plastifié. J’aime le plastique. J’ai observé chaque doigt de mon squelette et je me suis demandé si un jour j’apprendrais à voler avec. J’ai un ami qui, durant l'un de ces après-midi où il n’y a rien à faire, s’est rendu dans l’une de ces boutiques qui se la pètent et, entre des allées et venues dans la cabine s’est habillé, ou mieux, a empilé seize caleçons. Personne ne s’en est aperçu. J’essaie d’imaginer la taille énorme de son cul à la sortie de la boutique. En rentrant chez lui il a fait à sa copine le striptease le plus long de l’histoire.

           Et c’est là qu’à la fin de ce premier après-midi de travail à mon nouveau bureau, j’ai volé un rouleau de ruban rose. Joli et presque neuf. À cet instant mes synapses me poussaient à fabriquer mon absolution. Alibi. Pas une once de mensonge dans le faisceau des vérités possibles que je recherche. Si quelqu’un a vu mon geste à travers la fenêtre, je dirai qu'il est tombé dans mon sac, sournoisement. Maintenant que je le possède je me consacre entièrement à la construction de quelque chose d'éphémère et d'invendable. Pour quand? Je ne peux pas le préciser. Et pendant des semaines ils m’ont condamné à travailler dans ce bureau que je partage avec une femme, sympathique mais frileuse. Le chauffage à mille et je fonds. Elle insiste pour qu’on ferme la porte. Je cuis. Avant les vacances je lui ai dit qu’il était très difficile pour moi de travailler dans un sauna. Elle l’a probablement déjà oublié. Maintenant je joue au dieu du patrimoine. Joie fugace extraordinaire. L’après-midi entier à travailler dans le système interne de la bibliothèque, de là je fais parfois un pseudo-retour de livres que j’apprécie et que je garde chez moi. J’ai besoin d’un quotidien subversif. Je promets que je les rendrai un jour. Durant les trois dernières semaines je n’ai agressé presque personne. Presque. Jusqu’à aujourd’hui je n’ai pas demandé à la fille qui habite avec moi depuis un mois pourquoi elle s’obstine à ne pas enlever la poubelle de la cuisine. Je ne lui ai pas dit non plus cyniquement que même si je ne suis que locataire, ma maison n’est pas un hôtel. Je tente de communiquer à travers des exemples, quand elle est dans les parages je lave, je balaye, je frotte et j’enlève la poubelle, tout en faisant un tapage. Je ne me prends plus la tête avec les humains, I let it be. Ni avec ceux qui dans une carence morbide, ivres, tentent de voler des caresses. Je me demande quelle est la formule pour ne plus voir ces scènes. Rester chez moi? Ne plus inviter d’amis pour des soirées vin et pizza? Fermer les yeux? Je demande juste qu’ils ne me touchent pas pour l’instant. Il y a deux mois on a tenté de voler ma bicyclette blanche qui était un cadeau d’un ami qui est parti vivre près de l'Océan Indien, sur une île où je ne veux pas aller. Le jaune est sa couleur préférée. Je pourrais prendre un rouleau de ruban pour lui. Jaune – littérature. Je l’ai baptisée Résignation parce qu’elle n’a pas de vitesses, elles se sont cassées il y a longtemps et maintenant elle a un frein en moins et j’ai besoin d'acheter un nouveau cadenas sans attendre. Quelqu’un que je crois aimer à ma façon m’a invité à passer le Nouvel An à Bruxelles, je n’y suis pas allé. Et en ces belles journées ensoleillées, je passe mes vacances à la maison, je distille théorie littéraire architecturale avec l’aide de ces quelques livres que je n’ai pas rendus, j’ai des idées caduques en attendant la force, je lis mon silence, je dissimule une recherche verbale intrépide, je soliloque, et j’ai peur de 2012.

          

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(1) Grammaticalement, une mesóclise désigne la disposition de pronoms personnels atones, reliés par des traits d’union, entre l’infinitif et les terminaisons, au futuro do presente et au futuro do pretérito portugais.

Exemple : « Locupletar-me-ia com a pompa que somente uma mesóclise permite ao imaginá-los prontos. »

(2) En français dans le texte original.

(3) Petit pain à différentes appellations. On le connait sous le nom de cacetinho dans le département du Rio Grande do Sul au sud du Brésil.

(4) Variante du cacetinho, appelé pão de trigo dans quelques villes, à Florianópolis, par exemple.

Luana Azzolin

Luana Azzolin est brésilienne et vit en France depuis presque sept ans. Elle écrit surtout des nouvelles et édite à Toulouse le périodique littéraire bilingue (français-portugais) tupi, qui paraîtra en 2013. Elle travaille aussi en tant que traductrice et agent littéraire entre la Francophonie et le Brésil. Descosturado a été publié dans la revue Arte & Letra estórias - letra P, en mai 2012.

Sabrina Medouda

Doctorante en littérature comparée, Sabrina Medouda étudie les littératures féminines dans des contextes de guerre civile. Francophone de naissance, lusophone dadoption, elle se plaît à découvrir les mystères des langues en contact, cherchant à donner un sens aux mots des autres et à les transmettre d’un bout du monde à l’autre.