L’interview

Hugo Burel

Traducido por: Marta Huertas


Obra artística por Arash-Hashemi

L’aveugle boit d’un trait le reste du café et oublie ma présence ou fait semblant que je ne suis pas de l’autre côté de la table, consignant avidement ses paroles. Dans cette attitude, quelque chose dévoile sa solitude, un recueillement radical dont il jouit peut-être autant qu’il en souffre. C’est la dernière partie de l’interview, et vraisemblablement la plus intime parce qu’il a évoqué un secret que tous les hommes gardent au plus profond d’eux-mêmes: leurs peurs. Avec discrétion, sa secrétaire s’approche de la table et désigne sa montre du doigt. Dans une demi-heure l’aveugle doit donner une conférence dans une institution non loin de là. Pourtant, il se permet d’ajouter:

Polvo seré, mas polvo enamorado (« Je serai poussière, mais poussière amoureuse ») : Quevedo, et la parfaite consolation apportée par la métrique et l’enjambement – remarque-t-il comme en passant, et développe ensuite cette idée: 

– Il y a là aussi une émouvante attitude de croyant, l’illusion que la poussière doit avoir une conscience. Mais c’est ça le triomphe de la poésie: ce vers rend immortelle la poussière de son auteur. Curieux, n’est-ce pas? Nous parlons de Quevedo, pas vrai? Mais non, en réalité, nous parlons de la peur. Autrefois, j’étais effrayé par les miroirs, jusqu’au moment où je ne les ai plus vus. En même temps, ils m’attiraient.

La secrétaire touche un bras de l’aveugle, ce qui semble le ramener à la table et à une certaine notion de la réalité. Je fais un signe au garçon pour payer les cafés, l’aveugle sourit et se laisse guider par la femme qui l’aide à se lever et à mettre son pardessus. Sans tarder, elle lui entoure le cou d’une écharpe, comme une mère avec son fils. Enfin, elle met la canne entre ses mains.

– Le revers de la peur c’est le courage, mais seule la peur peut nous apprendre ce qu’il est, n’est-ce pas? me dit l’aveugle en guise de cadeau final, et me quitte sur une hésitante poignée de main. Il sourit encore une fois et me regarde sans me voir. Dans ce geste il y a comme une excuse, un adieu définitif et de la pitié.    

II

La peur de l’amour? C’est peut-être une explication trop évidente ou dangereusement simple, s’agissant de cet homme-là. L’interview est bonne et bien écrite, mais n’ajoute pas grand-chose à ce qu’on savait déjà. J’aime bien le fait que vous ne le désigniez pas par son nom, que vous l’appeliez « l’aveugle », presque avec emphase. L’approche choisie est appropriée, bien sûr, mais l’aveugle n’a rien dit de nouveau, d’après ce que j’ai lu. Il vous a dit ce que vous vouliez entendre ou ce qu’il avait envie de raconter. De toute évidence, il ne s’agit pas de cette peur-là, mais il n’est pas prudent de parler maintenant d’autres peurs, car vous êtes jeune et vous avez trop de foi, même si vous dites que vous n’en avez point. Et puis voilà, votre peur vous a mis en contact avec la vie, elle vous a dégourdi. Elle vous a tiré du bien-être, du « confort », pour employer un mot à la mode. Vous aviez besoin de ce travail et en même temps vous craigniez d’en être écarté. La peur de l’échec vous a sauvé. Ça me rappelle quelque chose qui n’a aucun rapport avec vous ni avec votre idée du courage, si toutefois vous en avez une. Hemingway a dit que le courage c’est l’élégance sous pression. En voici un bon exemple.

Il y a des années, un boxeur de chez nous appelé Dogomar Martínez s’est mesuré au champion du monde dans un stade de Buenos Aires. Une défaite, évidemment, mais il est revenu en héros. Je n’ai jamais vu autant de monde réuni pour accueillir un vaincu: le port débordait de supporters reconnaissants, exaltés. Et quel paradoxe: on était au bord de la merje m’y trouvais—attendant sur le quai le héros qui venait du ciel, parce qu’à cette époque-là il y avait des hydravions qui se posaient sur les eaux de la baie. Au bord du fleuve, nous avons accueilli l’idole volante à qui ce Noir impressionnant avait flanqué une raclée mémorable, terrible. Après le combat, les supporters, étonnés et reconnaissants, s’étaient réjouis de la résistance de notre boxeur comme d’un véritable triomphe. Le jeune homme n’avait aucune chance de survivre debout et, avec l’entêtement caractéristique de ses ancêtres ibériques, avait encaissé les coups jusqu’à connaître, finalement, le véritable visage de la boxe, son propre visage tuméfié. Il était sorti d’un milieu médiocre et obsédé par la réussite—chez nous, personne n’était de taille à tabasser à ce point notre héros—et s’était confronté, non à un Américain physiquement et techniquement plus fort que lui, mais à sa propre peur. Il a été battu aux points parce que l’autre n’a pas pu le mettre K.O. Vous voyez bien qu’on retourne à la case départ. Sa force dans le combat, ce fut la peur, non des coups ou d’être vaincu—justement il a été vaincumais de ne pas résister debout, de décevoir les spectateurs, qu’ils puissent soupçonner chez lui le plus petit indice de faiblesse. Il s’est fait casser la figure parce qu’il avait peur; il a résisté parce qu’il était courageux. Sa peur la plus profonde l’a soutenu pour ne pas aller au tapis, l’abîme pour un pugiliste. Sa peur, non sa bravoure, comme le dit la légende qui circule encore aujourd’hui.

D’une certaine manière, vous ressemblez à ce jeune homme courageux. Le célèbre aveugle des paradoxes et des réflexions égocentrées ne vous a pas mis K.O. et voilà, à partir d’aujourd’hui vous travaillez chez nous.

III

Le bistrot est bien le même d’il y a quelques décennies et il se pourrait que la table soit aussi celle de ce jour-là. L’homme attend en lisant un journal et sa tasse de thé remplie à moitié se refroidit. Il consulte deux ou trois fois sa montre et relit les gros titres du journal maintenant sans intérêt. Enfin, une jeune femme s’approche, accompagnée d’un homme un peu plus âgé qu'elle, en gilet et portant des appareils-photo. La jeune femme se présente, et l’homme plie le journal et le pose sur la table.

– Désolés d’arriver en retard, on s’est trompés et on est passés à votre hôtel.

– Ça va, qu’est-ce que vous prenez? Du café, un soda?

– Non, merci. Pendant que Juan prépare son matériel, on peut commencer si vous le voulez bien. Les photos, on les fait à la fin, d’accord?

– Pas de problème. Tu vas enregistrer? demande l’homme qui trente-cinq ans plus tôt, à cette même place, n’avait pris que des notes, d’après ce qu’il a raconté à la jeune journaliste au téléphone.

– Si ça ne vous dérange pas, je préférerais, oui, même si la vieille garde n’apprécie pas, hein? Excusez-moi, je n’ai pas voulu vous appeler vieux, mais, enfin... c’est la nervosité, je crois.

– Non, ça ne me dérange pas... la vieille garde non plus, vas-y, demande.

– L’homme regarde la jeune femme et reconnaît en elle son passé. Il vient de faire une conférence sur un sujet qui l’a toujours obsédé: la peur. Elle l’a écouté raconter cette histoire du vieux et de ses réflexions sur la peur, le courage et tout le reste. Lui, il sait que c’était un attrape-nigaud, une façon de séduire les naïfs et les jeunes comme elle.

– Ça s’est passé ici, n’est-ce pas? demande la jeune femme pour commencer, et ensuite elle ajoute:

– C’est ici que vous avez fait ce célèbre reportage grâce auquel vous avez débuté comme journaliste et commencé à publier des articles de presse et plus tard des nouvelles? Racontez-moi comment c’est arrivé, comment vous avez réussi à être reçu par le maître.

L’homme sourit et secoue la tête. Il boit une gorgée de thé déjà froid et change le journal de place. Il pourrait demander à la jeune femme d’éteindre le magnétophone avant de tout expliquer, mais il sait que ça ne vaut pas la peine et que c’est un bon moment pour tout raconter.

– Je t’offre une exclusivité: ce reportage, je l’ai inventé. Je ne l’ai jamais réalisé et je n’ai jamais été assis avec le maître à cette table, comme toi et moi maintenant. J’ai tout simplement écrit ce que je lui aurais demandé et imaginé ce qu’il aurait pu me répondre. J’avais lu quelques-uns de ses livres et vu ses déclarations dans d’autres médias. J’avais besoin de travailler et l’éditeur a mordu à l’hameçon. Il n’y a de vrai que la photo publiée, que j’ai fait faire dans la rue, tout près d’ici. J’étais venu voir ce qui se passait, reconnaître le terrain, parce qu’on disait que le maître se laissait voir parfois dans le quartier après le déjeuner. Et soudain je le vois accompagné d’une femme, alors je prends mon courage à deux mains et leur demande une photo—j’avais un petit appareil japonais—et eux, gentiment, ils acceptent. La femme, secrétaire ou fiancée, quelle importance, prend le cliché et le maître sourit comme s’il me connaissait. Pour l’éditeur, ce fut la preuve que j’avais rencontré l’aveugle.

Après, à l’hôtel, on m’a prêté une machine à écrire et sur son papier à en-tête j’ai écrit le reportage que je n’ai jamais fait.

– Mais par la suite il a été publié. dit la jeune femme, sans dissimuler son étonnement.

– Oui, bien sûr, et pendant des semaines j’ai attendu une action en justice, que quelqu’un téléphone au journal pour se plaindre que le maître n’avait rien dit de tout ça. Mais personne n’a téléphoné. Puis, au fil des ans, j’ai vu des citations de mon faux reportage dans des livres prestigieux qui analysent son œuvre, les références à la peur et à l’amour. Mais le plus remarquable c’est la comparaison avec le boxeur que l’éditeur a faite après avoir lu mon original. Il regardait la photo et les feuilles à en-tête de l’hôtel et il croyait en moi, il mesurait mon audace et en même temps ma peur de ne pas être embauché. Une comparaison très bizarre entre un jeune homme qui avait besoin de travailler et un boxeur qui monte sur le ring pour se faire massacrer par un champion du monde en 14 rounds. Tu sais? Je n’ai jamais raconté la vérité à ce bienfaiteur qui a pris pour bon le reportage et m’a donné un poste dans la rédaction du magazine. J’ai été bien souvent tenté de tout lui raconter, mais je ne l’ai pas fait et maintenant il est mort.

– Vous souhaitez que je publie tout ça?

– Bien sûr, c’est pour ça que je te l’ai raconté. Aujourd’hui tu ramènes d’ici un scoop.

– Et vous avez beaucoup menti depuis?

– Non, quelquefois, moins souvent.

IV

Après l’interview, il revint à pied à l’hôtel et resta un bon moment dans le hall, à tuer le temps sans savoir pourquoi. Il se rappelait l’air surpris de la jeune femme ainsi que son ostensible désenchantement. Elle avait bien étudié son rôle et il avait ruiné sa stratégie en lui avouant ce péché de jeunesse qui avait abusé tant de monde. Il avait toujours senti le besoin latent de raconter la vérité sur ce reportage et ses conséquences. Tout simplement, il avait estimé que le temps était venu de le faire. Il comprenait à présent que le moment n’avait pas été bien choisi, ni l’interlocutrice, mais c’était fait et ça ne valait pas la peine de s’en repentir.

Il monta dans sa chambre, enleva sa veste et sa cravate et consulta son agenda du lendemain. Il prit une petite bouteille de Haig’s dans le minibar et la versa dans un verre, y ajouta de la glace et s’attarda à regarder le liquide jaune qui fondait, brillant comme de l’or liquide. Il alluma la télé, mit le verre sur la table de chevet et s’allongea sur le lit, la télécommande à la main. Dehors, la pluie avait commencé à tomber et les gouttes de l’averse frappaient avec force contre la vitre de la fenêtre. Les images de l’écran changeaient, obéissant à son doigt, et passaient d’un show de Madonna à un discours de Tony Blair ou à une scène des Sopranos, jusqu’à ce qu’il arrêtât le raid à un match de boxe. Il reconnut tout de suite le combat, documenté en noir et blanc, avant même d’avoir vu la date et le lieu affichés en bas de l’écran: le 12 septembre 1953, stade Luna Park. L’Américain noir et son compatriote s’y affrontaient. Il avait vu le documentaire à plusieurs reprises, toujours ému par l’attitude du plus jeune, Martínez, qui avait tout juste 24 ans alors que l’autre, Moore, le champion du monde, à la peau foncée et brillante, en avait 39. Les bras du Noir étaient comme des grues qui arrivaient sans difficulté là où ils voulaient. Ceux du Blanc étaient plus courts, mais il ne s’en faisait pas. Il se baissait et esquivait les coups autant qu’il le pouvait, et de temps en temps il lançait des jabs.

L’homme regarda la date affichée sur sa montre, et y trouva l’explication. « Demain, ce sera le cinquantième anniversaire du combat, les coïncidences n’existent pas », pensa-t-il, et il trinqua avec personne. Il se laissa hypnotiser par les vieilles images, entrecoupées ou accélérées, et les fugaces plans du visage du challenger pendant que la voix hors champ prétendait décrire l'indescriptible. Il but deux gorgées d’affilée et ressentit la douleur du terrible crochet droit du Noir qui ébranla le Blanc et le fit rebondir contre les cordes. Ce qu’il regardait c’était un résumé hâtif du combat tiré d’un journal télévisé de l’époque et récupéré par l’art numérique. L’assemblage de prises de vue s’acheva sur l’arbitre qui levait le bras du Noir, et l’applaudissement et les hourras des spectateurs. L’autre, le vaincu, était toujours debout, au-delà de la peur.

Il appuya sur la télécommande et l’image disparut.

Il but le reste du whisky et s’en resservit tout de suite un autre. Il se souvint du jour où l’éditeur lui avait parlé du combat, après avoir lu son faux reportage. Il ne comprenait toujours pas pourquoi il les avait associés, mais ce lien avait plaidé en sa faveur pour être embauché. Il était évident que l’interview en elle-même n’avait pas été l’élément décisif. Peut-être avait-il cru en son audace et discerné un possible indice de sa détermination à se tailler une place au soleil. Il avait été assez insolent pour l’attendre des heures dans l’antichambre de son bureau et ne pas se décourager face à son évidente indifférence, sans craindre cet air dur et sa façon de regarder par-dessus ses lunettes en traversant la fumée de sa cigarette toujours calée à la commissure de ses lèvres. Et il était possible aussi—pensait-il à présent—qu’il eût découvert l’escroquerie, la nature apocryphe de l’interview, et qu’il l’eût gardé par-devers lui. Le journaliste expérimenté qu’il était n’allait tout de même pas avaler ça! Il trinqua de nouveau, cette fois-ci à la délicate complicité de ce chef inoubliable.

Il s’en était tout de suite rendu compte—maintenant il n’en doutait plus—et avait choisi de se taire. Il ne s’agissait donc pas d’un combat entre l’aveugle et lui; de fait, c’était une joute entre le journaliste chevronné et celui qui voulait le devenir. La rédaction était le ring et lui le jeune challenger qui montait pour se faire tuer par le champion. Le reportage ne l’intéressait pas, ce qu’il appréciait vraiment chez lui c’était qu’il eût osé le lui apporter. Puis, allez savoir quelle dimension de la pitié y intervint, il ne lui avait jamais dit qu’il savait. Il lui permit de s’épanouir comme journaliste et de s’essayer à l’écriture sans jamais lui mentionner le secret. Il aurait pu lui faire payer le prix fort et ne le fit pas, voilà pourquoi il avait été un grand.

D’habitude, il n’écrit pas sous l’effet de l’emportement ou de l’émotion, il attend plutôt les moments neutres, le calme après l’orage. Mais cette fois-ci il décida d’enfreindre la règle parce qu’il sentait qu’il devait raconter l’histoire de l’interview, qui n’avait pas été assez développée dans celle qui venait tout juste de finir.

Il enleva ses chaussures—sa seule habitude, superstitieuse si l’on veut, lorsqu’il écrivait—et s’assit au petit bureau de la chambre. Il y avait du papier à en-tête de l’hôtel et deux stylos neufs.

Face à la feuille blanche, il commence par écrire l’inévitable titre de la nouvelle: L’interview. Il respire à fond et prend une autre gorgée de whisky pendant que l’averse redouble dehors. Il hésite avant de continuer, mais la première phrase du faux reportage lui vient à l’esprit comme s’il venait de l’inventer: L’aveugle boit d’un trait le reste du café et oublie ma présence ou fait semblant que je ne suis pas de l’autre côté de la table, consignant avidement ses paroles. Alors, la suite coule de source jusqu’au point final. 

Hugo Burel

Hugo Burel est un journaliste et écrivain uruguayen dont l’œuvre est bien connue dans les pays hispanophones. Il a publié 17 livres et reçu de nombreux prix littéraires comme l’espagnol “Lengua de Trapo” et le prix Juan Rulfo de Radio France Internationale. Deux de ses œuvres ont été portées au cinéma.

Marta Huertas

Marta Huertas est psychologue et traductrice. Ses traductions en espagnol de textes écrits en français ont été publiées en Uruguay, au Chili et en Suisse. Cette fois-ci, elle a choisi de traduire en français l’un de ses compatriotes.