Une coque

Órfhlaith Foyle

Translated by: Jennyfer Collin

Original text: "Husk "


Artwork by David Milne, Pink Billboard, 1912.

 

J’ai écrit plusieurs lettres à mon frère. Je lui ai demandé qu’il demande à mon mari de me permettre de rentrer à la maison. Les lettres me reviennent non ouvertes, et je descends encore aux toilettes et je tousse des miettes de pain et du sang et des flocons d’avoine et je presse mon ventre contre le mur des toilettes parce qu’il ne peut y avoir un bébé en moi. Mon mari ne voudrait pas d’un bébé en moi.

M. Olson vient la nuit. Il porte une grosse moustache. Son habit est jaune, avec des coutures brunes. Monsieur Merdeux, comme l’appelle la vieille Katie. Elle s’accroupit sur son lit et pousse des gloussements : « Hé là! Monsieur Merdeux, laquelle de nous est pour vous ce soir? »

Katie me dit qu’elle a cinquante ans, mais elle paraît plus vieille. La nourriture qu’on nous sert ici la tue lentement, qu’elle dit. Quand elle ouvre la bouche pour rire, je peux voir le bout de sa langue coupé en deux, comme chez un serpent. Ce sont des hommes qui lui ont fait ça. Ils lui disaient qu’elle parlait trop. Ils disaient qu’ils allaient réparer sa langue.

Katie avait une vie avant d’être ici. Elle vivait à Morgantown et portait des jupons avec de minces rubans dorés que son amoureux détendait du bout des doigts.

Je suis ici mon amour, qu’elle lui fredonne dans son sommeil.

M. Olson s’assoit sur mon lit certains soirs. Il dit que je suis une brave femme. Je ne le crois pas. Si j’étais brave ou même si je faisais semblant de l’être, je ne serais pas ici. J’aurais mes enfants. J’aurais mon mari.

M. Olson dit que mon esprit est comme une pièce sombre et qu’il essaie simplement de l’éclairer pour moi.

Katie dit que M. Olson raconte cette histoire à tout le monde.

M. Olson a trois enfants. Ils viennent parfois à l’asile et nous regardent. Ils préfèrent celles qui sont plus folles que moi. Celles qui ne se lavent pas et celles qui filent rapidement sur le gazon, nues comme des singes, et qui sèment la piste de leur sang menstruel pour faire rire et danser les enfants de M. Olson.

Une fois, j’ai touché le plus jeune des garçons de M. Olson. Il avait à peine six ans. Quand il m’a regardée, j’ai pensé que ses yeux tournaient dans sa tête comme des roues. Des roues aux rayons gris. Ses yeux tournaient et j’ai crié.

Des hommes m’ont battue après cela.

M. Olson m’a dit de tresser mes cheveux. Il a dit que je paraissais plus soignée ainsi. Il voulait dire plus sensée. Il m’a dit de m’asseoir à côté d’une fenêtre et de lire un livre.

J’ai lu Washington Irving. Katie s’est assise à mes pieds et s’est mise à mâcher l’ourlet de ma nouvelle robe. M. Olson a apprécié ce tableau. Il a dit qu’il renfermait du pathos et un frisson de gore. Il a approuvé ma lecture. Je n’ai pas pris la peine de lui rappeler qu’il l’avait choisie pour moi, tout comme il avait choisi ma robe.

M. Olson m’a demandé si j’avais reconnu la robe et j’ai dû dire que non, je ne la reconnaissais pas.

« Tu la portais quand tu es arrivée ici, Florence. »

J’ai alors étudié les papillons sur le tissu. Ils avaient pâli. Ils étaient vieux. Cher frère, parle à mon mari. Ramène-moi à la maison.

 

Katie joue avec des araignées. Elle parcourt les fils de leurs toiles avec sa langue.

M. Olson dit : « Venez mesdames, il nous faut accueillir nos invités! »

Les invités entrent dans la pièce. Je m’assois près de la fenêtre; le livre est dans mes mains. Ma vieille robe est trop grande et mes seins s’y perdent.

« La Légende de Sleepy Hollow », murmure un homme portant une cravate au motif paisley. Il se penche tout près de mon visage et je m’émerveille devant les couleurs enveloppant sa gorge.

« Quarante-deux », j’entends M. Olson dire à une femme dans un manteau de voyage violet. Je peux sentir l’air du dehors sur elle; l’humidité des feuilles d’automne.

« Une patiente depuis dix ans », explique M. Oslon, « mais elle paraît plus jeune que lorsqu’elle a été emmenée ici. C’est l’air et la nourriture que nous leur donnons. »

Katie me fait un sourire malicieux. Elle recueille le flegme dans sa bouche, puis le crache à la dame au manteau violet. La dame pousse un cri aigu. L’homme à la cravate tripote mon menton.

« Peau lisse », murmure-t-il.

Il vérifie mes yeux et presse leur contour.

« Bonne profondeur orbitale », dit-il.

Je jette un coup d’œil à M. Olson alors que l’autre homme plonge la main entre les boutons de ma robe. Je ferme les yeux. Mon mari avait des mains fines. Il m’a ordonné de faire taire mon ventre après mon deuxième bébé. Il n’aimait pas mon corps. Mes hanches étaient trop larges. Mes bébés bavaient comme des chiots et la seule idée d’une douce caresse me rendait folle d’envie. J’ai imploré son amour. J’ai imploré le boulanger, une fois. Son haleine laissait un arrière-goût de levure rassise, et, plus tard, lorsque mon mari a appris du cuisinier ce que j’avais fait, il a demandé à mon frère de me trouver un autre foyer.

« Je dois rentrer à la maison », dis-je à l’homme qui frotte encore ses doigts sur ma peau à l’intérieur de ma robe. « J’ai des enfants à nourrir. »

Il est surpris par ma voix; par ma diction devrais-je dire.

« Éduquée », explique M. Olson.

« Et oubliée? », s’enquiert le visiteur en sortant ses doigts de ma robe et en les essuyant avec un mouchoir caché dans la poche de son manteau.

M. Olson répond : « Oui, oubliée. Et maintenant... » Il tousse dans sa main. Il tousse encore.

« Aha », dit l’homme à la cravate au motif paisley.

Ce soir-là, M. Olson ne vient pas dans mon lit, mais Katie, oui. Elle se recroqueville près de mon oreiller. Son haleine fétide est chaude et moite. Les autres femmes bavardent et pleurent dans leurs lits. Certaines plongent leurs mains entre leurs jambes et bougent dans le noir, marmonnant leurs mots d’amour inventés.

« Je sais qui il est », chuchote Katie à mon oreille. Ses yeux sont grands et louchent si près de mon visage. « C’est l’Homme-Momie. »

Elle lève sa main dans l’obscurité.

« Il garde une main d’homme mort dans un coffre en verre dans sa maison. »

Je ris, mais je regarde la main de Katie.

« Et il invite les gens à dîner et leur donne des légumes morts à manger! »

Katie se blottit contre moi et s’endort, mais je demeure éveillée. Je presse mon ventre. Comme une coque, ai-je promis à mon frère. Comme une coque, je lui ai fait plaisir lorsqu’il m’a menée à cet endroit. Comme une coque, je l’ai embrassé. J’ai étreint ses épaules, ses bras et sa taille jusqu’à ce qu’enfin il s’éloigne de moi.

M. Olson me dit que le monsieur avec la cravate paisley s’appelle M. Hamrick. C’est un fermier et un entrepreneur de pompes funèbres à temps partiel, et il a perfectionné la momification en utilisant une recette de la Bible. Lui et M. Olson croient au progrès scientifique. M. Hamrick surpassera les Égyptiens.

M. Olson m’en fait la démonstration avec un navet. Il dit : « M. Hamrick fait une incision dans le navet, le place dans une boîte hermétique, et draine l’eau du légume au moyen d’un tube. Dans le même tube, il réinjecte dans le légume du salpêtre dissout dans l’eau. Les émanations assèchent parfaitement le navet, Florence. »

Au cours des jours suivants, M. Olson me montre une « citrouille de l’année dernière, l’année de Notre Seigneur 1886, encore éclatante et juteuse »; et aussi quelques pommes vertes et une orange de laquelle il coupe un quartier, pour manger la chair et la peau. Il pèle un autre quartier et j’en ai l’eau à la bouche.

J’avais l’habitude de manger des oranges de si bon cœur quand j’étais une épouse.

Je mords dedans. Il y a du jus, mais il est clairet. Comme de la vieille eau dans un baril couvert.

M. Olson me regarde. Il y a quelque chose qu’il ne dit pas, mais je peux le voir dans ses yeux. Quand tu seras morte, Florence, quand tu seras morte.

M. Hamrick nous rend visite une autre fois. Il apporte des livres d’images bon marché illustrant des hommes qui combattent des Algonquins sur les plaines côtières de la Virginie. Il me raconte que Pocahontas a été vendue aux Anglais pour une bouilloire en cuivre. Il ne parle pas de ce qu’il a fait avec les légumes. Il ne répond pas à mes questions sur une main préservée dans un coffre en verre; ou sur une tête d’homme ou un bébé mort mais parfait, couché dans un lit d’enfant sous des couvertures.

À la place, il regarde comment je bouge mon visage et il mesure la longueur de mes os et l’épaisseur de ma chair. Il écoute mes poumons.

Je lui dis que je veux rentrer à la maison. Je lui dis que j’ai un mari. Je lui montre que je peux bien écrire. Comment les mots se suivent l’un après l’autre de la bonne manière.

« Éduquée, ça, c’est sûr », admet M. Hamrick.

M. Olson me refuse mon stylo. Il dit que je suis en train de mourir. Il dit que mes poumons me lâchent. Il vient encore dans mon lit et s’installe entre mes jambes. Il grogne et pousse. Je ferme mes yeux et je ferme mon ventre.

Je crache ma nourriture en toussant. Je crache du sang en toussant. J’imagine que je crache M. Olson en toussant également. J’écris mes lettres dans ma tête. Je les écris tous les jours. Cher mari, je me soumettrai. Cher frère, viens me chercher.

Mais M. Hamrick s’assied dans un coin de la chambre tandis que je suis assise sur une chaise. Il me raconte qu’il est un inventeur et un expérimentateur. Il me dit que je suis quelqu’un qu’il a choisi. Il me dit tout cela comme si je n’étais rien d’autre qu’une page sur laquelle il écrit ses mots. Il me dit que lorsque je serai morte, il fera vivre mon corps à jamais.


Milne, David. Pink Billboard, 1912, Art Gallery of Ontario, Toronto. AGO: Art Gallery of Ontario – Musée des beaux-arts de l’Ontrario, Web. 27 March 2015.

Órfhlaith Foyle
Órfhlaith Foyle est une poète et écrivaine irlandaise. Née au Nigeria, elle a vécu dans de nombreux pays, dont le Kenya, l’Australie et l’Irlande. Ses poèmes et nouvelles ont été publiés dans de nombreuses revues littéraires. Elle est l’auteure du roman Belios, du recueil de poésie Red Riding Hood’s Dilemma et des recueils de nouvelles Somewhere In Minnesota et Clemency Browne Dreams of Gin
Jennyfer Collin
Jennyfer Collin est traductrice et écrivaine. Elle détient une formation en littérature et en création littéraire. Son mémoire de maîtrise comprenait un recueil de récits intitulé L’abattoir, de même qu’une étude narrative de la cruauté dans l’œuvre d’Agota Kristof. Elle poursuit actuellement l’écriture d’un roman sur la filiation et la résilience.