Réflexions

Akachi Adimora-Ezeigbo

Translated by: Sathya Rao et Sylvia Ijeoma C. Madueke

Original text: "Reflections "


Artwork by Elizabeth McIntosh

            Quand Muta entendit frapper à la porte, elle regretta de ne pas avoir quitté son bureau cinq ou dix minutes plus tôt. Cela lui aurait épargné une autre « consultation ». La dernière remontait à une quinzaine de minutes. Elle étudia le cadran de sa montre au bracelet doré – souvenir d’un cher ami britannique du temps où elle était à Londres – et constata qu’il était trois heures.

          Elle savait qu’il était temps de partir. Il n’était plus question de voir qui que ce soit. Mais elle entendit frapper de nouveau, cette fois de façon plus résolue. Avant qu’elle n’ait pu dire quoi que ce soit, la porte s’ouvrit brusquement et le visiteur fit son entrée. C’était l’un de ses étudiants de dernière année dont elle supervisait la thèse.

          — Désolée, je ne peux pas vous voir maintenant, commença-t-elle. Il faut que je file…

          — S’il vous plaît, madame, excusez-moi, dit le garçon rapidement. Il fallait que je vienne vous voir… J’ai besoin de votre aide.

Il se tenait derrière la porte, se cramponnant à un dossier rouge aux bords écornés. 

          — Non, pas maintenant. Revenez demain.

Elle était résolue à ne pas se faire retenir plus longtemps. Elle se leva et rassembla ses affaires. Où était la clé de la voiture? Elle ne pouvait pas la trouver. Elle  chercha à l’intérieur de plusieurs tiroirs et vit que l’objet argenté, symbole de son indépendance, se trouvait sous la table. Elle se pencha avec précaution et le ramassa. D’un geste adroit, elle saisit son sac à main et leva les yeux.

          — Vous êtes toujours là?, demanda-t-elle sur un ton empreint de désapprobation. Mais elle s’arrêta brusquement. L’expression sur le visage du garçon – mélange indéfinissable de peine, de chagrin et de désespoir – la rendit muette. Ses traits étaient déformés tandis qu’il s’efforçait de retenir les sanglots qui le secouaient.  

          — Qu’est-ce qui ne va pas?

Sa voix était pleine d’inquiétude et de confusion. Elle avait du mal à faire face à cette manifestation de désarroi de la part d’un étudiant. Bien entendu, elle avait été confrontée à des situations similaires dans le passé, mais il s’était toujours agi d’étudiantes.

          Elle lui donna des mouchoirs qu’elle sortit d’une boîte qui se trouvait sur sa table, puis lui demanda de s’asseoir.

          — Alors, Justin, qu’est-ce qui ne va pas?

Elle le regarda avec bienveillance et estima qu’il était dans la vingtaine. Elle l’avait toujours considéré comme l'un des étudiants les plus sérieux du département. Contrairement à beaucoup d’autres qui ne savaient pas comment s’y prendre avec leur projet, lui avait remis le plan de ce qu’il comptait faire. Elle se rappela qu’il y a quelque temps, il avait rencontré des difficultés avec certains de ses chapitres, ce qui avait ralenti son rythme de travail. Par deux fois, elle lui avait demandé de restructurer, puis de réécrire un chapitre. Malgré l’aide qu’elle lui avait donnée, il semblait avoir perdu ses repères. Elle se demandait quel était le problème maintenant.

          Lorsqu’il leva ses yeux incroyablement grands pour les poser avec une tristesse infinie sur son visage, elle sentit une piqûre dans son cœur semblable à celle infligée par l’épine verte d’un tilleul.

          — Madame, s’il vous plaît, pardonnez mon impertinence, mais j’ai besoin de votre aide. Au début, je ne voulais pas venir, mais quand je me suis rappelé que c’était vendredi, j’ai réalisé que si je ne vous voyais pas aujourd’hui, il faudrait attendre jusqu’à lundi.   

          Tout le temps qu’il parlait, il gardait les yeux fixés sur son visage comme s’il essayait d’évaluer l’effet que ses mots avaient sur elle. Il avait tout de suite perçu en elle cette aura d’inquiétude maternelle qui entoure la plupart des femmes qui sont mères. Chez certaines, il s’agit d’un sentiment permanent; chez d’autres, elle ne peut être provoquée que sous le coup de situations traumatisantes et disparaît lorsque ces situations sont réglées ou s’améliorent. Justin ne savait pas à quelle catégorie elle appartenait. Il cherchait impatiemment une prise sur le chemin glissant de l’instinct maternel qu’il avait réveillé.

          — Et pourquoi ne pouvez-vous pas attendre jusqu’à demain?, lui lança-t-elle à bout de patience.

Maintenant qu’il s’était un peu calmé, le tranchant de son anxiété s’émoussait. Elle se demandait si cet étalage d’émotion n’était qu'un stratagème, comme en utilisent les étudiants pour parvenir à leurs fins.

          Les explications ne se firent pas attendre.

          — Madame, ces deux derniers jours, j’ai essayé de résoudre certains des problèmes que vous avez relevés dans mon troisième chapitre sans faire de progrès. Pire encore, je n’ai pu mettre la main sur aucun des quatre livres que vous m’avez recommandés. Je suis désespéré et je suis venu vous emprunter les livres, si vous les avez. Je vous promets d’en prendre bien soin et de vous les rendre lundi au plus tard.

          Elle l’écouta sans l’interrompre un seul instant. Son silence et son attitude engageante l’encourageaient. Il continua :

          — Les jours où je ne parviens pas à progresser dans mon travail, je me sens triste. Madame, il faut que j’obtienne ma licence ce semestre. Il ne reste plus qu’un mois avant le début des examens. Mes parents ont beaucoup de mal à payer mes frais de scolarité et à couvrir mes dépenses.

          Il fit une pause, et se demanda si elle était en colère contre lui ou bien si tout ce qu’il lui racontait sur ses déboires personnels l’ennuyait. Il n’arrivait pas à le savoir. Elle affichait maintenant un visage inexpressif.

          Il poursuivit doucement

          — Je n’ai pas mangé depuis ce matin. Maintenant, je ne mange qu’une fois par jour. En plus, Il se peut que je n’aie plus de quoi manger la semaine prochaine. Tout à l'heure, j’ai perdu mon sang-froid à l’idée de ne pas pouvoir vous parler de ces livres, que je voulais emprunter, je m’en excuse.

          Ses yeux si expressifs plaidaient sa cause de façon encore plus efficace que sa voix. En raison d’expériences déplaisantes dans le passé, elle s’était donné comme principe de ne plus prêter de livres aux étudiants. Cependant, il n’avait pas toujours été facile de maintenir cette ligne de conduite, car elle croyait que certains cas méritaient un examen favorable. Elle pensait qu’on devait se montrer flexible dans ses opinions et ses choix. Aussi, ne fût-elle pas surprise – ni prise de remords d’ailleurs – de voir le garçon sortir un quart d’heure plus tard avec trois de ses livres qu’il devait lui rendre à la fin de la semaine suivante. Après le départ du jeune homme, Muta se prit à réfléchir à certains problèmes, ce qui réfréna son désir de partir. Elle pensait à la façon dont il lui avait demandé son aide. Aide. Oui… chacun a besoin d’aide; cela fait partie de la vie, songea-t-elle. Elle se remémora le désespoir du jeune garçon tandis qu’il lui demandait de l’aide. Elle absorba chaque lettre du mot – A-I-D-E – que l’étudiant avait prononcé au moins à deux reprises. Cette idée a grandement contribué au bien de l’humanité.

          Elle se rappela l’appel lancé par les anciens Grecs à Saint-Paul l’apôtre : passe en Macédoine et aide-nous. Puis, elle prononça la phrase dans sa langue maternelle : Gabita na Masedonia nyere anyi aka. Les peuples se sont entraidés d’une façon ou d’une autre afin de survivre aux désastres, de se prémunir contre les attaques, de gagner les guerres, de guérir les maladies, ad infinitum. 

          Mais elle était consciente que, parfois, aider pouvait être problématique, voire désastreux. Prenez, par exemple, l’aide légendaire qu’Ogun avait apportée au peuple d’Ire et qui donna lieu à un carnage perpétré au nom des dieux, à savoir le massacre du peuple Ire de même que celui de leurs ennemis. Elle réfléchit également à l’aide qu’Œdipe avait rendue au peuple de Thèbes en résolvant l’énigme du sphinx et en détruisant le monstre. Combien cette aide s’était révélée désastreuse à la lumière des actions qui s’en suivirent! Ses réflexions sur Œdipe menèrent naturellement à d’autres sur Odewale, le frère africain d’Œdipe, qui aida le peuple Kutuje à détruire ses ennemis, les Ikolo. Ces deux exemples illustrent la façon dont recevoir de l’aide peut s’avérer avoir des effets désastreux et mener au pire inceste que le monde n’ait jamais connu.

          Il s’agit là de deux exemples tragiques, pensa Muta, qui doivent servir d’avertissement à tous les peuples qui désirent obtenir de l’aide. Dans le monde moderne, songea-t-elle, l’aide a reçu un nouveau nom – ASSISTANCE. On entend parler d’assistance pour ne pas dire d’assistanat dans différents domaines, dont celui de la lutte contre le SIDA. Il est question d’assistance aux pays pauvres, d’assistance aux pays du tiers-monde (quoi que ce terme signifie), d’assistance aux pays atteints de sécheresse et de famine, d’assistance pour ressusciter l’économie des pays frappés par la pauvreté et victimes de gouvernements africains corrompus. Et ces programmes d’assistance entraînent dans leur sillage une augmentation considérable de l’endettement ainsi qu’une castration politique. Tous les clichés qui sont le lot de la politique d’assistance.               

          — Avoir besoin d’assistance et en recevoir, c’est un processus sans fin, pensa-t-elle. Partout dans le monde, on trouve des gens qui assistent et d’autres qui sont assistés, de façon inconditionnelle ou non. Il incombe à celui qui est assisté d’être prudent. Même le simple geste de prêter un livre à un étudiant pourrait, dans la tête d’un universitaire dépravé et sans scrupule, être détourné à des fins de harcèlement sexuel d’une étudiante, de « sexploitation » comme disent les féministes. Que vaudrait la vie, se demanda-t-elle, si l’on assignait un prix à chaque geste qu’un humain, qu’un peuple, qu’une nation posait en faveur d’un autre humain, d’un autre peuple ou d’une autre nation? Où irait la joie, la satisfaction de donner, d'aider? Ceux qui demandent de l’aide et en reçoivent doivent faire preuve de responsabilité. Assister avec moralité, en somme.

          Donner. Recevoir. Un des plus grands apôtres que le monde ait connu, a dit un jour : il est préférable de donner que de recevoir. Cela l’avait beaucoup fait réfléchir. Elle en était venue à croire en cette injonction et avait construit sa vie autour d’elle. Était-ce pour cette raison que les gens ne la prenaient pas au sérieux?, s’interrogea-t-elle. Toute sa vie, on l’avait sous-estimée : à l’école, au travail et même à la maison. Il en avait toujours été ainsi.

          Après avoir repris ses esprits, elle se leva et se dirigea vers la fenêtre qui faisait face au bâtiment administratif principal; elle observa la circulation. Elle était aussi dense que d’habitude à cette heure de la journée où les membres du personnel vont chercher leurs enfants à l’école de l’université qui ferme à 13 h 30. Elle aussi devait prendre une pause à cette heure pour récupérer ses enfants, les ramener à la maison pour le déjeuner, les nourrir et retourner au travail suffisamment tôt pour assurer les cours du soir. C’était un grand soulagement pour elle que de terminer ses cours à 14 h le vendredi, ce qui permettait aux étudiants de faire du sport le reste de l’après-midi et en soirée. C’est à ce moment qu’elle faisait ses courses, ce qui lui évitait la torture d’avoir à les faire à Lagos le samedi.

          Elle s’écarta de la fenêtre, retourna à son bureau et s’assit. Elle caressa ses épais cheveux qui poussaient telle une luxuriante végétation tropicale. Tandis qu’elle maquillait son visage fatigué, son esprit vagabonda, s’arrêtant de temps en temps pour méditer sur les corvées ordinaires qu’elle avait dû faire ces derniers mois après le départ de sa bonne. Très tôt le matin, elle se réveillait, faisait prendre leur bain aux enfants et préparait le petit déjeuner pour tout le monde. Une famille de six dont quatre enfants âgés de trois à neuf ans. Chacun des petits réclamait de l’attention. La plus âgée était trop jeune pour être vraiment utile dans la maison. La seule chose qu’elle pouvait faire était la vaisselle, non sans briser quelques plats. À 7 h 30, le père accompagnait les enfants à l’école en voiture tandis qu’elle restait à mettre de l’ordre dans la maison. Aussitôt après, elle partait au travail.

          Elle rentrait à la maison l’après-midi avec les enfants, préparait le repas et retournait au bureau pour les cours du soir. Elle enseignait, en plus de faire quelques petites choses jusqu’à environ 18 h 30, heure à laquelle elle rentrait à la maison pour préparer le repas du soir, s’occuper des enfants et vérifier leurs devoirs. Chaque soir, à son retour, elle tremblait en songeant à l’état de la maison ; cela lui rappelait le désordre que laissaient les pluies torrentielles dans le village de son enfance après leur passage. Elle se souvenait avec précision des papiers de son père éparpillés à même le sol, comme les feuilles de l’iroko les matins d’harmattan, avant que les femmes et les enfants ne les ramassent pour nourrir les chèvres. Rien dans le salon n’était épargné – les calendriers froissés contre les murs après le passage de vents en furie; les stores accrochés aux barres en métal sur la fenêtre comme s’ils ne voulaient pas reprendre leur position initiale; et les éclats et morceaux de coquilles d’escargot que sa mère avait polis en guise de décoration pour le salon. Elle sourit en se remémorant la silhouette robuste de sa mère se voûtant pour ramasser les morceaux et les remplacer aussitôt après par de nouvelles coquilles.

          Elle n’était jamais à court de coquilles. Il ne passait jamais une semaine sans que la famille ne se régale autour d’un plat de foufou et de ragoût d’escargots. Une femme à l’allure élancée et au teint sombre prénommée Udumaga apportait souvent des escargots dans de petits sacs de raphia soigneusement attachés pour les vendre à sa mère.

          Cela paraissait si loin, les années de sa jeunesse. Et voici que maintenant elle était témoin d’un désordre identique à la différence qu’à cette époque, il était causé par la folie des éléments. Désormais, c’était sa progéniture, la tempête humaine qui saccageait sa maison du salon à la chambre à coucher, et alourdissait sa pénible charge de travail.

          Elle soupira. Repoussant toutes ces pensées, elle s'empara de son sac et de sa clé de voiture posée sur la table, puis quitta son bureau.

          Ce fut plusieurs heures plus tard, après avoir fait les courses et la cuisine, et rangé les restes du repas dans le grand congélateur, qu’elle put soupirer de soulagement. Elle fit manger les enfants, puis les envoya au lit vers 20 heures. Elle était trop fatiguée pour accomplir d’autres tâches ménagères ou commencer à corriger les essais qu’elle avait ramenés chez elle il y a trois jours. Du repos. Du repos, criait son corps.

          Elle somnola dans son fauteuil pendant le bulletin de nouvelles de 21 heures. Quelques minutes plus tard, une douloureuse piqûre de moustique la tira de son sommeil. Poussant un cri de colère, elle se redressa d'un bond et massa son bras droit là où elle avait été piquée. Ces moustiques sont de plus en plus voraces, pensa-t-elle. Elle se demanda comment ils avaient fait pour passer à travers la moustiquaire.

          À ce moment-là, le présentateur parlait des luttes frontalières sanglantes entre deux villages situés dans l’un des états de l’est. Elle écouta pendant un certain temps, choquée par les terribles images que l’on montrait à l’écran. Quand le présentateur passa à un autre sujet, elle avait perdu tout intérêt et se leva pour éteindre le poste. Elle alla se coucher. Elle était convaincue que tout ce dont elle avait besoin était la sensation de son lit pour tomber dans un sommeil profond. Mais le sommeil, tel un amant désabusé, mit beaucoup de temps à venir cette nuit-là. Pendant plus d’une heure, elle n’arrêta pas de se retourner d’un côté puis de l’autre, implorant le dieu du sommeil d’apaiser et de caresser son corps fatigué.

          Ces derniers mois, elle avait réalisé que, contrairement à ce qu’elle avait toujours cru, la fatigue n’attire pas toujours le sommeil. La fatigue du corps, lorsqu’elle s’accompagne de la lassitude de l’âme, a tendance à éloigner le sommeil. C’est ce que l’expérience lui avait appris. Après avoir travaillé très dur au bureau et à la maison, elle découvrit qu’elle n’était plus récompensée par le sommeil et la paix tant convoités dont elle avait pu jouir dans le passé quand les choses étaient différentes. Quand il y avait quelqu’un pour l’aider. Cette nouvelle fatigue détruisait son corps et son âme. Elle lui volait ses forces et la laissait dans un état de stupeur. Elle sentait la lassitude jusque dans ses os. Sommeil… Sommeil… Viens!, suppliait-elle, presque désespérée.

          Tard. Beaucoup plus tard… Tel un navire malmené par des jours de tempête, tel un palmier après une nuit d’orage, le corps agité de Muta connaissait enfin le sommeil.            

          Quand Awa rentra à la maison cette nuit-là, il se tenait du côté du lit de sa femme et examinait, avec une tolérance amusée, sa posture peu élégante. Elle gisait sur le dos, le bras gauche plié au niveau du coude qui servait de coussin à sa tête aux cheveux hirsutes. Il remarqua qu’elle n’avait pas rassemblé ses cheveux sous son bonnet de nuit, comme elle le faisait d’habitude avant de se coucher. Son adorable visage, tourné vers le plafond, avait l’air un peu inquiet, même pendant le sommeil. Les muscles de son visage étaient quelque peu tendus et n’avaient pas cette décontraction que le sommeil devrait produire. Sa poitrine se soulevait et s’abaissait tandis qu’elle ronflait doucement. Son regard se dirigea vers les jambes de sa femme. Elles étaient écartées, l’une d’entre elles était à moitié repliée au niveau du genou et légèrement retournée vers l’intérieur. Sa main droite était posée délicatement en travers de son ventre plat que même la grossesse n’avait pas vandalisé. Grâce à la lumière qui filtrait par la porte ouverte de la salle de bain avoisinante, Awa, debout, examinait le corps immobile de sa femme. Il était déchiré entre le désir de la réveiller et celui de ne pas déranger son sommeil. Mais il fallait qu’il mange, pensa-t-il. La réveiller serait inévitable. L’idée qu’il pourrait trouver lui-même quelque chose à manger dans la cuisine ne lui avait jamais traversé l’esprit. Jamais, de toute sa vie, il n’avait pris la peine de cuisiner pour lui-même ou pour quelqu’un d’autre. Comme c’était un enfant unique qui avait été élevé par une mère à l’affection possessive, jamais n'avait été dans la situation de se faire lui-même à manger. 

          Quand il avait pour la première fois quitté la maison, ce fut pour être admis comme pensionnaire dans un lycée. Aussi, la nécessité de faire la cuisine ne se présenta jamais pendant son adolescence. Plus tard, à l’université, il mangeait des plats chauds déjà tout préparés à la cafétéria. À cette époque, les étudiants vivaient comme des rois et des reines, entourés d’une cour de femmes de ménage, de cuisinières et de blanchisseuses qui nettoyaient leurs chambres, préparaient à manger et lavaient leurs vêtements ainsi que leurs draps. Ils pouvaient ainsi se consacrer exclusivement aux études et aux débats intellectuels, tout en étalant leur exubérance puérile en temps de crise à l’intérieur comme à l’extérieur de l’institution. Quelquefois, ils détruisaient ou brûlaient des biens publics et privés lorsque des occasions de manifester se présentaient, et parfois pendant les fins de semaine, se divertissaient ou étaient divertis par leurs amis et camarades. En fin de compte, c’était une vie dépourvue de soucis.

          C’est ainsi qu’il atteignit l’âge adulte sans avoir à se soucier une seule fois de se faire lui-même à manger. Durant sa dernière année d’université, avec la permission et l’aide de ses parents, il épousa sa séduisante et brillante petite amie – Muta – qu’il fréquentait depuis un an. Il devait se marier tôt pour perpétuer la lignée. Ses parents lui avaient toujours dit qu’en tant qu’enfant unique, il devait se marier tôt pour procréer et ainsi assurer la descendance. Il grandit avec la conscience de cette nécessité telle une trace indélébile. Aussi, avant même d’avoir quitté l’université, il avait déjà une autre femme dans sa vie pour s’occuper de ses repas et le nourrir quand il en avait besoin…

          D’habitude, elle laissait la nourriture sur la table dans un thermos ou un chauffe-plats. Pourquoi ne l’avait-elle pas fait aujourd’hui?, se demanda-t-il. La voyant ainsi allongée, il ne savait pas vraiment quoi faire, comment la réveiller. Lui secouer l’épaule? L’appeler par son nom? Il jugea qu’il était préférable de s’agiter pendant un moment, faire du bruit en se déshabillant et en se déchaussant, peut-être qu’elle se réveillerait? Sa stratégie fonctionna. Le grincement d'un tiroir la sortit brusquement de son sommeil. Elle leva les paupières, l'aperçut et les referma. Elle restait allongée sur le dos, inerte, en colère contre ses mouvements qui ne l’aidaient aucunement à retrouver le sommeil.

          Comment pouvait-il être si indifférent, si insensible et faire autant de bruit à cette heure de la nuit, pensa-t-elle.

          Après le rituel du déshabillage, il se livra à celui de l’habillage et enfila son pyjama. Il avait la certitude qu’elle était réveillée, mais n’était pas prête à le montrer. Il poussa un soupir résigné. Il n’avait pas d’autre choix que de la réveiller en utilisant une approche plus directe.

          Quand il vint s’asseoir de son côté à elle du lit, elle savait ce qu’il s’apprêtait à faire. Elle sentit son corps se crisper. Elle attendit.

          — Muta… Muta. Réveille-toi!, dit-il.

Elle demeurait calme, immobile. Il la secoua et l’appela encore, impatient,

          — Muta… Muta!

          — Oui, qu’est-ce qu’il y a?

Sa voix tremblait de colère. Sa réponse furieuse ne ressemblait pas à celle d’une personne qui dormait d’un sommeil profond. C’était pourtant cette impression qu’elle s’était efforcée de créer depuis le début tandis qu’il n’arrêtait pas de s’agiter comme une punaise de lit.

          — Alors tu es réveillée? Pourrais-tu te lever et me trouver quelque chose à manger?           

 Le ton de reproche dans sa voix la remplit de colère. On aurait dit une brise vagabonde qui rencontre par hasard sur son chemin une hutte en paille en train de brûler. Elle se redressa violemment et le traita de tous les noms, ce qui le laissa momentanément sonné et sans voix. Il se demandait ce qu’il avait fait pour mériter une attaque aussi haineuse de sa part. Est-ce qu’elle allait bien? Quel était son problème? Il réalisa qu’il n’avait pas pris le temps de discuter chacun de leurs problèmes comme ils le faisaient avant. N’empêche, sa réaction était franchement excessive. Rien ne pouvait justifier qu’on l’agresse de cette façon, pensa-t-il.

Pendant ce temps, elle évacuait sa colère et sa frustration dans un torrent de mots blessants.

          — Tu ne peux pas te faire à manger toi-même? Est-ce que c’est pour ça que tu me réveilles à cette heure de la nuit, pour te faire quelque chose à manger?

          Elle était assise, les jambes étendues sur le lit. Maintenant, elle les posait directement sur le sol, sans toutefois se lever.

          — Si seulement tu t’étais donné la peine de regarder, dit-elle avec dédain, tu aurais trouvé de la nourriture dans la casserole sur la cuisinière. Mais c’est trop te demander, n’est-ce pas? Tu as une esclave docile qui te sert et t’a toujours servi...

          Awa essayait de dire quelque chose, mais elle ne l’écoutait pas ni ne le laissait parler.

          — Est-ce que je suis ta femme ou ton esclave dans cette maison?, fulmina-t-elle, les yeux étincelants comme itangwa.

          Il s’enfuit de la chambre à coucher comme un guerrier vaincu quitte le champ de bataille.

          — Oui, va-t’en, fuis la réalité, comme tu l’as fait toute ta vie.           

  Sa voix hystérique le poursuivit jusque dans le salon, passant à travers la porte ouverte de la salle de bain. Elle se leva.

          — Tu es comme un enfant, cria-t-elle, tu ne feras jamais face à tes responsabilités! Ce que tu veux, c’est une esclave, pas une femme. Et moi, je suis fatiguée d’être ton esclave. Tu m’entends? Je suis fatiguée… fatiguée.

          Maintenant qu’il s’était volatilisé, elle se calma et retourna se coucher. Elle ne s’était pas aperçue qu’elle se tenait debout tellement son agitation l’avait perturbée.

          Plus tard, de retour dans son lit et incapable de dormir, elle laissa son esprit troublé dérouler le fil de ses pensées. La vie est si injuste pour les femmes, pensa-t-elle. Elles donnent tellement, mais reçoivent si peu. Et tout ce qu’elles donnent est pris pour acquis et on réclame encore plus d’elles. Les femmes doivent éternellement faire face à leurs devoirs de filles, de sœurs, d’épouses et de mères. Ces rôles sont en soi nobles, précieux et foncièrement naturels. Mais un peu partout, ils ont été interprétés comme une forme d’esclavage. Au fil des années, les femmes ont accepté cette interprétation. C’est pour cette raison qu’elles doivent travailler dur depuis leur jeunesse jusqu’à leur vieillesse — donner, servir, éduquer, nourrir et travailler dur — sans aide ou presque du sexe opposé. Qu’en est-il des hommes? Ils n’arrêtent pas de prendre, de critiquer, de maltraiter et de se goinfrer.

          La relation est semblable à une rivière qui s’écoule, s’efforçant d’étancher la soif inextinguible du désert. Et il en a toujours était ainsi, à de rares exceptions près.

          Et le pire, pensa-t-elle, mécontente, c’est que les hommes ont utilisé tous les systèmes et inventions à leur disposition pour institutionnaliser ces rôles et comportements. Les médias de masse ont été les principaux instigateurs de ce mouvement visant à conditionner les femmes afin qu’elles acceptent des situations nuisibles à leur santé et à leur développement.   

          N’étant plus sous l’effet de la caresse apaisante du sommeil, son esprit enfiévré se déploya tel un oiseau pour gagner de la hauteur. Elle pensa au simulacre que diffusent sans fin les écrans de millions de téléspectateurs. Dans les publicités pour les médicaments, la nourriture et les produits ménagers, on ne cesse de représenter la femme comme accordant une attention exclusive à l’homme, aux petits soins pour lui quand il est malade; présente à ses côtés quand il mange, dort ou est alité; et souvent prête à parcourir magasins et marchés à la recherche des condiments pouvant adoucir et enrichir les repas pour son conjoint. Alors, comment se fait-il, se demanda-t-elle, que ces publicités ne montrent jamais un homme s’occupant de sa femme ou bien faisant à l’occasion des courses pour la famille afin d’aider son épouse débordée et croulant sous les tâches ménagères? Jamais. Ce genre d’images ne contrediraient-elles pas les lois de la nature (ou celles de l’homme?)? Ne mettraient-elles pas en danger la position de l’homme vis-à-vis de la femme? L’homme ne s’intéresse à la femme que lorsque celle-ci se donne en spectacle — quand elle se déshabille ou qu’elle est à moitié nue, livrée à son regard lubrique et à sa convoitise. Sa vie n’a alors plus de valeur et elle devient un objet sexuel, un sex-symbol. Ô, femmes, qu’est-il advenu de vous!

          Elle se demanda s’il y avait des solutions. Elle ne voyait pas d’issue à ce problème, à moins que les femmes n’essayent de remédier elles-mêmes à cette situation qu’elles ont contribué à institutionnaliser, et que les hommes de leur côté révisent leur position. Il faudrait que ce soit une décision mutuelle qui découle d’une collaboration entre hommes et femmes. Ce serait aux femmes de prendre la tête de la croisade. Comme cela se disait dans sa langue, le propriétaire d’un corps le porte sur sa tête.

          Par quoi les femmes pourraient-elles commencer?, réfléchit-elle. Un bon début serait que les femmes donnent à leurs enfants, en particulier aux garçons, l’éducation appropriée. Par exemple, elles pourraient demander aux garçons de participer aux tâches ménagères, ne pas tout laisser aux filles. Il faudrait partager les corvées entre filles et garçons. Elle songea à adopter cette stratégie chez elle lorsque les enfants grandiraient. Mais que faire maintenant? Grand Dieu, elle avait besoin d’aide. Une idée lui vint. Elle pouvait faire prendre conscience à Awa qu’il pouvait l’aider à tenir la maison.  

          La relation entre un homme et une femme, songea-t-elle, doit être une symbiose : la femme donne et reçoit, l’homme reçoit et donne. Le geste de donner doit être réciproque de même que celui de prendre. Il fallait qu’Awa apprenne à donner. Elle avait désespérément besoin d’aide. En cette époque où les services d’une aide-ménagère sont soit presque impossibles à obtenir soit bien trop chers pour la majorité des gens, les maris devraient aider leur femme à s’occuper de la maison. C’était ce qui faisait défaut chez elle, pensa-t-elle. Et il n’y a rien de mieux qu’une atmosphère sereine pour que cela se réalise. Elle déclarerait une trêve en espérant qu’Awa accepte le défi…

          Le temps lui parut très long avant que son corps ne se relâche enfin et que le sommeil ne vienne lui rendre visite. Et elle s’endormit. Paisiblement?

Akachi Adimora-Ezeigbo

Akachi Adimora-Ezeigbo est professeure d'anglais à la Federal University Ndufu-Alike, Ikwo (FUNAI) au Nigéria. Romancière, dramaturge et poète, elle a signé également des livres pour les enfants. Elle a été récipiendaire de nombreux prix littéraires comme le Nigerian Prize for Literature pour son roman My cousin Sammy et le Cadmury/ANA Prize pour son poème Heart Song. Elle est connue pour ses romans qui portent sur la condition des femmes au Nigéria et en Afrique.

Sathya Rao et Sylvia Ijeoma C. Madueke

Sathya Rao est professeur de français au département de Modern Languages & Cultural Studies à l’Université de l’Alberta. Il est l’auteur de nombreuses publications sur la traduction et les littératures francophones dont Philosophies et non-philosophie de la traduction. Essai de tradu-fiction (2015).
Sylvia Ijeoma C. Madueke est étudiante au Doctorat (ABD) dans le département de Modern Languages & Cultural Studies à l’Université d’Alberta où elle enseigne de français. Sa thèse porte sur la littérature nigériane en traduction française (1966-2015).