Hawaï

Aura Estrada

Traducido por: Carla Sved


Obra artística por Lovedyne Dumont

A-t-elle éteint le pilote automatique de la cuisinière ou trouvera-t-elle la maison ravagée par les flammes? Aura-t-elle envie d’aller souper à l’extérieur ou attendra-t-elle le jour suivant pour raconter son voyage?

           Voilà le genre de questions qui se soulevaient dans son esprit pendant qu’elle entrait dans des boutiques hors-taxes trop éclairées et qu’elle en sortait. Si mon souvenir est bon, il lui reste encore un peu d’argent de poche. Elle décide donc d’aller acheter ces cadeaux qu’elle n’a pas eu le temps de se procurer au cours du voyage. Elle se dit : « Bien que, généralement, les souvenirs, c’est sûr, évoquent l’idée d’un  "cadeau de dernière minute", il est vrai que… Non. Ce sont toujours des "cadeaux de dernière minute" ». Même à cela, elle en rapporterait quelques-uns.

           Après avoir parcouru les longs corridors de l’aéroport, elle entre dans un des bars situés dans l’aire de restauration afin d’aller prendre un verre. Il est 10 h du matin, mais le temps et l’espace sont comme suspendus dans le climat artificiel : les changements d’horaires des vols et les écrans qui les annoncent, un après l’autre, des vols vers des destinations plus proches (d’où?) et plus éloignées (même question), comme si les destinations nétaient séparées que par une annonce provenant des haut-parleurs. Elle commande une bière au bar et cherche une table lui permettant de voir qui entre dans le bar et qui en sort. Elle dépose ses valises sur une des chaises et, sur la table (collante et sale), une revue qu’elle feuillette d’une main, tandis qu’avec l’autre, elle caresse la chope de bière bien gelée. Elle prend la première gorgée et sent la substance froide couler dans sa gorge. Elle en profite pour regarder autour d’elle : dans le coin, à droite, il y a un groupe d’hommes vêtus de jeans et de chemises bleues ou roses de marque Lacoste qui regarde un match de basketball projeté sur un des écrans du bar. À la table voisine, une femme portant un chapeau de printemps lit un roman à l’eau de rose sans porter attention à l’homme qui l’accompagne et qui l’observe attentivement pendant qu’il se ronge les ongles.

           Derrière eux, à travers une grande baie vitrée, on ne peut voir qu’un ciel gris, sans horizon, et des files de vaisseaux qui attendent le décollage. Peut-être à cause de la bière matinale, elle commence à imaginer des visages qu’elle attribue à ces gros objets d’acier : le nez de l’avion devient le nez du visage et le contour, un large sourire; les ailes représentent les oreilles et les hublots, une multitude de petits yeux. Le corps inerte est suspendu dans la réalité. Il n’y a aucune silhouette humaine autour. C’est un tout autre univers, pense-t-elle : sans notion du temps, sans climat, sans langue. Hors de cet univers, les gens se rendent au travail ou reviennent à la maison, pris dans la circulation ou voyageant en métro vers une destination connue et voisine.  En revanche, ici la vie s’arrête au point d’exploser : elle observe ceux qui courent, craignant de manquer leur vol et ceux qui roupillent dans les aérogares près des salles d’embarquement comme s’ils attendaient depuis des siècles; d’autres sourient parce qu’ils se sont rendus à la destination prévue.

           Elle se remet à lire la revue et sent qu’il lui manque un peu de musique. Elle met la main dans sa valise et en ressort un lecteur CD portatif. Elle ne se préoccupe pas de la musique qu’elle écoutera; elle ne fait qu’ajuster l’énorme casque d’écoute sur ses oreilles. Le vacarme cesse complètement. Le vendeur ne mentait pas : ce modèle d’écouteurs, bien qu’un peu tape-à-l’oeil, coupe complètement les sons externes et procure une sonorité parfaite.

           Pendant un certain temps, elle reste ainsi, avec le casque d’écoute sur la tête sans rien écouter dautre que le silence. Son regard reste en suspens sur l’entrée du bar : elle ne pense à rien, elle ne voit rien. Jusqu’à ce qu’elle se rende compte qu’un autre regard s’est posé sur le sien, perdu. Instinctivement, elle appuie sur le bouton play, et écoute la voix de Portishead, pure comme l’or (analogie avancée par le vendeur).

           Elle range le magazine tout en prenant soin de garder son passeport et sa carte d’embarquement à portée de main, puis elle sort le livre qu’elle a gardé pour le voyage de retour. Elle allume une cigarette et tourne les pages jusqu’au début du récit. Elle n’a lu que quelques phrases lorsqu’elle aperçoit une ombre sur la page. Elle l’ignore, mais l’ombre bouge, faisant en sorte qu’elle lève la tête et pose le regard jusqu’à une paire de lèvres rouges et charnues qui s’ouvrent et se referment rapidement. Elle n’entend rien. C’est à cause du casque d’écoute. Elle le retire et étudie les traits du visage autour de ces lèvres : le nez, les yeux, les sourcils, le front. Après de longues minutes, elle commence à capter le son, la langue, les mots. Finalement, elle réussit à distinguer une voix basse qui lui demande s’il est possible de s’assoir. Automatiquement, sans y penser, elle répond oui.

           «  Merci. Il me reste encore un bon deux heures d’attente et je me suis déjà assez promené dans l’aéroport : j’ai marché sur ces tapis roulants qui transportent les passagers d’un bout à l’autre de l’aéroport et j’ai même fait le parcours en direction inverse. Cependant, j’ai attiré l’attention des gens, ce qui, de nos jours, on s’entend, n’est pas très intelligent. Je me suis lassé de traîner mes bagages et je n’ai pas la monnaie exacte pour louer un chariot à bagages. Je suis entré dans des salles de bains et j’en suis sorti, j’ai déjeuné,  j’ai dîné puis j’ai acheté des souvenirs pour mes amis. 

           - Moi aussi.

           - Pourtant, je ne peux me rappeler si j’arrive ou si je pars. J’y ai réfléchi, mais cela m’est égal : peut-être que le retour n’est qu’une autre façon de partir, et que partir n’est qu’une autre façon de revenir. Voulez-vous m’accompagner à la porte d’embarquement C26? La ligne aérienne distribue gratuitement des boissons, car le vol, soit en provenance d’Hawaii ou en direction d’Hawaii (je ne sais plus trop), a été retardé. Tous portent au cou des colliers de fleurs en papier. Je peux vous montrer le mien.

           - Ça n’est pas nécessaire. Je vous accompagnerai avec plaisir… si la porte n’est pas trop loin. Je dois être de retour à la mienne dans cinquante minutes.

           - Ne vous en faites pas, je m’en charge. » 

   Nous nous dirigeons vers la porte d’embarquement C26. Nous montons à bord des tapis roulants qui nous transportent exactement à destination : deux martinis secs avec olives. En effet, à mon arrivée, on m’a passé un collier de fleurs en papier jaune autour du cou et, pendant un moment, j’ai cru que j’étais sur le chemin de retour vers les merveilleuses plages d’Hawaii (bien que je n’y aie jamais mis les pieds).

        Nous nous sommes assis dans une des rangées qui donnent sur la piste. Là, une fois de plus, se trouvaient les vaisseaux suspendus en files, souriants. J’ai fait part de ma petite analogie physionomique à mon nouvel ami. Je lui ai aussi donné un souvenir. Il m’a demandé si j’avais de la musique avec moi. Il a retiré de sa poche de petits écouteurs que nous avons pu partager. Nous avons écouté du Portishead, pur comme l’or, et nous avons regardé les lourds avions sur la piste, prêts à partir pour une destination connue. 

Aura Estrada
Aura Estrada, auteure mexicaine, a obtenu son baccalauréat et sa maîtrise de l'UNAM. Doctorante en littérature américaine à l'Université de Columbia, elle poursuivait simultanément des études de maîtrise en création littéraire à Hunter College. Avant son décès en 2007, elle a publié des œuvres dans divers journaux et magazines américains et latino-américains. Tous les efforts ont été faits pour obetnir l'autorisation de publier cette nouvelle. 

Carla Sved
Carla Sved, polyglotte, traduit en français, en espagnol et en anglais.