Mémo : à faire aujourd’hui

Stanley Péan

Translation text: "The Daily To-Do List "


Artwork by Alfons Anders

Élisabeth était un être d’habitudes et de méthode. C’est ce qui l’avait d’abord attiré chez elle, puis qui avait fini par l’éloigner irrévocablement. Lorsqu’ils s’étaient connus, il y a une vie de cela, elle avait déjà toutes ces petites manies qui l’avaient initialement rendue si attachante à ses yeux. Quant à lui, il était déjà la créature bordélique dont la prédisposition pour le chaos ne tarderait pas à la dégoûter.

Au matin de la toute première nuit qu’ils avaient passée ensemble dans sa chambrette de la résidence pour étudiants de la cité universitaire, un indice de leur incompatibilité fondamentale leur avait pourtant été servi comme un petit-déjeuner au lit sur plateau d’argent. À son réveil, il avait trouvé sa pauvre amante avec les yeux bouffis et le teint plus pâlot que de coutume, fruits visibles de l’insomnie provoquée par ses chaussettes vaguement odorantes, roulées en boule et abandonnées nonchalamment par terre telle une grenade balancée derrière les lignes ennemies.

Pour Élisabeth, qui dès l’adolescence avait l’habitude de plier son linge sale avant de le mettre au bac de lessive, l’idée de dormir dans une chambre qui ne soit pas dans un ordre impeccable suffisait à ouvrir sous ses pieds un gouffre de tourments et d’angoisses en comparaison duquel une descente au Pandémonium avait l’air d’une promenade dans un parc.

Malgré cette différence manifeste dans leur tempérament — ou peut-être à cause d’elle — les deux jeunes tourtereaux s’étaient vite mis officiellement en ménage. Cela semblait d’autant plus normal, d’autant plus inéluctable aux yeux d’Élisabeth qu’il lui était difficile, voire impossible, d’imaginer qu’elle ait pu « se donner » à un garçon sans que celui-ci devienne automatiquement son copain officiel, alors que lui, au contraire…

Mais, n’anticipons pas…

Après les fréquentations et les fiançailles en bonne et due forme, le mariage avait eu lieu dans la banlieue où Élisabeth avait vu le jour, bien sûr. Et pour une fois, la promise avait sollicité l’aide de son futur pour la compilation des articles qui devaient figurer sur la liste de mariage. Les noces avaient été célébrées à l’église, devant Dieu et les hommes, parce que le contraire était tout simplement inconcevable pour elle. Et malgré son anticléricalisme, son époux s’était laissé tordre le bras parce que, même à cette époque où il l’aimait encore d’un amour sincère, il avait déjà pour son dire que la paix a toujours un prix.

C’est à ce moment d’ailleurs qu’il avait pris conscience de sa manie des listes. L’attachement de sa douce à ses rituels avait en effet pour contrepartie une mémoire défaillante qui, à son réveil, l’obligeait à épingler au babillard la liste exhaustive des tâches à accomplir, aide-mémoire quotidien qui complétait la liste maîtresse qu’elle établissait le dimanche avant la messe.

Comprenons-nous bien : il ne s’agissait pas de rappels griffonnés comme dans un agenda, mais d’un registre rigoureux qui ne faisait l’économie d’aucune activité prévue pour chaque jour, si insignifiante soit-elle. Invariablement, cet ordre du jour à entrées multiples dotées de sous-entrées, débutait par se lever pour la journée et se terminait par se coucher pour la nuit. Entre les deux se succédaient les éléments d’une liste détaillée qui allait du coutumier se brosser les dents  inscrit en toutes lettres après chaque repas jusqu’à avaler mes cachets anxiolytiques, en passant par appeler maman pour prendre des nouvelles, faire une sieste de trente-trois minutes… et même consulter l’agenda de la journée !

Bref, Élisabeth était de ces gens qui mènent leur existence le nez collé sur la carte de trajet auquel cette vie se devait de ressembler, sans la moindre place pour la spontanéité, l’improvisation, l’inattendu, tandis que lui…

Au début, il prenait plaisir à taquiner sa Beth au sujet de ces listes, dont la minutie l’étonnait et l’amusait à la fois. Elle ne s’offusquait pas trop de ces moqueries, sans doute parce qu’à son plus fort l’amour agit à la manière d’un vaccin contre les agacements. Cependant, à mesure que les mois, les ans émoussaient la passion, ses railleries devenaient plus incisives et la mèche de son épouse, plus courte. Elle n’avait jamais été colérique à proprement parler, mais il y avait quand même des limites à sa patience. D’autant plus qu’il lui avait demandé sur un ton sardonique si elle notait à l’avance les mouvements qu’elle prévoyait pour leurs étreintes rares et sans flammes, ses halètements et soupirs mornes destinés à exprimer la passion la plus débridée.

Au moins, avait-il fini par se dire, les listes de sa femme présentaient un avantage certain : le fait d’avoir accès à son emploi du temps détaillé épinglé sur le babillard facilitait la planification de ses activités à lui, dont il valait mieux ne pas tenir le registre…

Une réunion du conseil d’administration à Ottawa, un dîner d’affaires à Québec, un week-end de congrès à Chicago, une partie de pêche dans le Grand Nord : peu importe la raison invoquée, Élisabeth se contentait de noter les petites choses qu’elle aurait à faire pour son cher mari avant son départ. Apparemment, elle ne soupçonnait ni les véritables motifs de son absence ni l’identité des « collègues » ou  « amis » qui l’accompagnaient.

Mais les apparences ne sont parfois que cela : des apparences, auxquelles on ne peut davantage se fier qu’aux promesses d’un politicien en campagne. Si rien dans son comportement ne le laissait transparaître, Élisabeth avait appris à voir au-delà du voile des mensonges. Surtout depuis qu’elle avait découvert, dans la poche intérieure d’un de ses vestons, les relevés de carte de crédit d’un séjour pour deux dans une charmante auberge de la Nouvelle-Angleterre, alors que son mari était supposément parti à la chasse dans les Laurentides.

Aussi, le dimanche où il annonça son intention de retourner à la pourvoirie de son vieux pote Lacaille en compagnie de clients potentiels du bureau, des « gros bonnets venus d’outre-Atlantique exprès pour ça », Beth ne broncha pas. Elle se borna à ajouter à sa liste quelques courses à faire pour rendre service à son homme.

Le jeudi de cette semaine, il se leva comme prévu à l’aube et s’étonna un brin de ne pas la trouver à ses côtés dans leur lit. À l’odeur du café frais qui montait  du rez-de-chaussée, il déduisit que sa tendre moitié l’avait précédé à la cuisine pour l’aider dans ses préparatifs de dernière minute.

Avec un sourire aux lèvres, il enfila son peignoir et descendit.

Par réflexe, il jeta au passage un œil vers le babillard pour consulter la liste des activités d’Élisabeth. Juste en dessous l’entrée concernant le café et les croissants s’enchaînaient les diverses tâches ménagères qu’elle avait prévues, dont une plutôt inhabituelle : huiler la carabine.     

Chérie, tu es en bas ?

Pas de réponse.

Intrigué, il continua de suivre du bout du doigt les éléments listés. Ce n’est  qu’entre le moment où il lut nettoyer les murs de la cuisine et celui où ses yeux se fixèrent sur appeler la police pour signaler le décès de mon mari qu’il entendit le déclic de l’arme.

Il n’eut pas le temps de se retourner.

Stanley Péan

Né à Port-au-Prince, Stanley Péan a grandi à Jonquière, au Québec. Après avoir tâté du théâtre, il entreprend des études en littérature à l'Université Laval et commence à publier ses premières nouvelles. Dans les dernières années, il a notamment publié Zombi Blues (1996), La Nuit démasque (2000), Le Cabinet du Docteur K (2001), et Autochtones de la nuit (2007). Ce texte est tiré de Autochtones de la nuit, publié par Les Éditions Courte Échelle en 2007, et réimprimé avec l’autorisation de l’éditeur.