Atomise-moi, Les improbables, Grâce

José Acquelin

Translation text: "Atomize Me, The Improbables, Grace "


Artwork by Sharon Katz

Atomise-moi

 

je mets des oiseaux dans les verres

ils sont en papier de lèvres allez viens dans la douche

je découpe des êtres en tranches de bouche

dis-moi quel poète vit ses vers

 

je t’attends je calme mes nerfs

toutes les télés se préparent à la guerre

tu tournes dans mon sang

je ne crois pas aux écrans

 

j’aime ton cri qui traverse ma carotide

tu brûles de quelque chose qui n’est pas tiède

tu vas tu gestes tu rugis qu’est-ce qui reste

une vérité d’amour sans aucune veste

 

cliquetis des ongles clapotis des baisers

coquilles des oreilles le silence lape la fenêtre

on n’obéit qu’à ce qui nous éblouit

viens amour évapore-moi

 

 

Les improbables

 

il existe des amants indéterminables

ils n’ont jamais couché ensemble

ils commandent à la buée de leurs yeux

ils rendent les millénaires impatients

par ces portes appelées livres

qu’ils font ou distribuent

à la beauté ininventée

les amants infinis sont fragiles

ils sont ivres de leur parfum sans lieu

leurs silences parlent par frissons indéposables

ils dérangent parce qu’ils sont sans mystère

la peau est un accordéon muet

qui rend la soi nostalgique des doigts

les amants insurprenables font enrager

les mouchoirs les alcools les draps

illimités inimitables ils boivent ailleurs

aux sources d’une simplicité sans fond

ils participent d’une confiance scandaleuse

qui ridiculise les passions les frustrés

leur boussole est sphérique immediate

c’est pour ça qu’on les ignore

les amants irrecupérables

les amants sans date

les amants sans rivière

les amants sans sablier

ils ont traversé les suicides de leur affect

ils sont innocents de leur éternité

leur bouche en zero rallonge le vertical

on les voit parfois

certains soirs imprévisibles

s’échanger leurs âmes ligneuses

pareils aux enfants orientaux

faisant virevolter en riant

ce long foulard des sans-histoire

 

 

Grâce

                  

à Marcelle Bénédicte Soulié

 & Gilberte Nedjmâa Cohen

 

il faut tout dire tout de suite

mais il faut surtout

tout laisser

se vivre

tout de suite

avant soi-même

pendant soi

après soi

hors soi

comme le soleil permet de croire

à une pluie à l’envers

à une eau si fine

qu’elle s’élève

vers le feu

et qui ne pense jamais

qu’elle va redescendre

qu’elle redescend déjà

pour nourrir les êtres de la terre

alors l’air se suspend

pour que des âmes naissent

à ce qu’on ne peut voir

c’est le privilège d’une douceur

qui est sans espoir ni désespoir

on ne croit pas à cela tout le temps

nous ne sommes pas fous

nous sentons nous nous taisons

nous laissons perler le silence

et l’on comprend la douleur

on est pris de ravissement

en une tendresse aussi déchirante

que la vérité de la mort

celle qui offre à l’amour

d’être moins qu’un mot

plus qu’un miroir

car l’identité ne sert à rien

si l’on n’est pas pareil à tout

ce qui n’est pas soi

dans le visage des choses

oui pour qu’un être s’élève

il ne peut que s’enlever

et ne plus pouvoir quoi que ce soit

je dis cela d’un instant

qui ne m’appartient pas

qui n’est à personne

c’est la fleur du rien

qui ne se fane jamais

qu’on boude tout le temps

c’est le rien d’une fleur

qui peut être une main ouverte

gratuite comme n’importe quel temps

l’éternité est oubli de l’éternité

il n’y a pas d’autre ciel que cela

il n’y a pas d’autre dieu que cela

il n’y a pas d’autre cela

que cet extrême-ici

si sensible

qu’aucun corps

ne puisse signifier autre chose

oui les humains passent

et le chameau blatère

et chaque mot se tait

soleil du silence

silence du soleil

voici l’unique prière

ferme tes yeux

et sois

et vois

 

José Acquelin

José Acquelin, né en 1956, a publié quinze recueils de poésie à son nom, sans compter les divers livres collectifs auxquels il a participé, et a enregistré plusieurs CDs de son œuvre. Il se dédie à plein temps à la l’écriture, surtout à la poésie, et est un organisateur infatigable de rencontres et de lectures publiques, souvent avec de la musique. Il voyage aussi fréquemment et s’intéresse fortement à la poésie et la pensée de la Chine, du Moyen Orient et de l’Amérique latine. Ses poèmes ont été traduits dans plusieurs langues, dont l’espagnol, l’anglais, l’italien, le roumain et bientôt l’arabe.