Les évigures

Sylvie Massicotte

Translation text: "Eviguras "


Artwork by Mariana Cornea Petran

À cette heure-ci, ce ne peut être qu’elle. Les phares de sa voiture balaient mes plates-bandes avant de s’éteindre. Elle va descendre avec sa petite valise. Bientôt, elle chialera, échappera le nom de Phil entre ses lèvres inondées et pas belles à voir, et se recroquevillera sur le canapé en refusant ma couverture angora dans laquelle elle finira par se blottir. Demain matin, elle l’aura repliée avant de disparaître. C’est qu’ils seront repartis pour la gloire, elle et Philippe.

         Elle met du temps à sortir de l’auto. Elle attend je ne sais quoi, la portière ouverte. Elle hume les pivoines, prend encore tout ce que j’ai. C’est ainsi. Elle s’est enfin décidée à descendre, à marcher vers le coffre arrière, lentement, comme une vieille femme. Philippe a toujours préféré les jeunes.

         Elle ouvre le coffre et soulève difficilement sa valise plus grosse, vraiment plus grosse qu’à l’accoutumée. Mon horaire des prochains jours vient de s’effacer complètement de ma mémoire. Qu’est-ce que je vais lui dire pour ne pas qu’elle m’accapare ? Cette fois-ci, je le crains, c’est un cas de chambre d’amis. Si je la lui offre, j’en aurai pour des semaines... Est-elle seulement une amie ?

« Je ne savais plus de quoi il causait », souffle-t-elle sur le seuil en déposant son bagage encombrant.

A-t-elle parlé pour moi ou uniquement pour elle ? De quoi il cause, Philippe, quelqu’un l’a-t-il déjà su…

« Je peux ? demande-t-elle avant de passer à la salle de bains.

− Bien sûr », je réponds, en ajoutant pour moi-même un « vas-y, tant qu’à faire ».

J’entends couler l’eau. Longtemps, l’eau qui coule. Elle doit éponger ses yeux rougis, c’est ce que je me dis en allumant une cigarette, en regardant l’heure et en me rappelant que j’ai une réunion demain après-midi. Je comptais sur la matinée pour revoir le dossier. Comment ai-je pu oublier cela, ne serait-ce qu’une fraction de seconde ? Quand madame débarque…

         Elle sort. Le visage défait, plus que d’habitude. Je lui offre un café. Elle hésite avant d’accepter, et ce n’est pas par politesse. Jamais. Elle se demande peut-être si, de toute façon, elle réussira à dormir. J’en prépare deux. Cette fois, nous ne dormirons pas. Ni l’une ni l’autre. Parce que, cette fois, c’est la vraie. Philippe et elle… terminé. C’est évident. Cette détermination dans le regard. Et puis, elle a raison, cela ne pouvait plus durer pour elle. Pour lui. Pour moi non plus, tiens.

         « Tiens », je dis, en plaquant sa tasse sur la table de verre.

         Mon geste était brusque, sans aucun doute, assez pour qu’elle sursaute, lève la tête vers moi.

         « Tu es furieuse aussi… déduit-elle. Quel homme infernal, vraiment. »

         Je fais signe que oui, Philippe est infernal. Elle m’interroge en silence. Comment le sais-je ? Mais tout le monde le sait, pauvre idiote ! Ton petit Philippe, tu ne te rends pas compte.

« Tous ses discours… marmonne-t-elle avant de se brûler les lèvres avec la première gorgée de café. Rien que des mots ! »

Je dis « Ah ! » en haussant les épaules. Philippe et les mots. Innocente.

Elle me scrute en soufflant au-dessus de sa tasse fumante. Ses yeux ne me quittent plus. Elle constate que je n’ai pas pitié d’elle. Pour la première fois, on dirait qu’elle peut lire en moi. Je bois et me brûle aussi.

« Il t’a aimée, lâche-t-elle.  

         − Je n’ai jamais donné suite.

         − Pourquoi ?

         − Les mots… »

         C’est le moment. Je savais que le jour viendrait où je pourrais oser demander à quelqu’un. Quelqu’un qui saurait. Il n’y a qu’elle.

« Évigures, je lance. Qu’est-ce qu’il voulait dire par évigures ?

         « Évigures… », marmonne-t-elle en buvant.

Elle fait du bruit quand elle boit. Quand elle mange aussi, je me souviens. Cela doit terriblement énerver Philippe quand il cherche. Elle prend son temps. Ses yeux se posent sur la cafetière, puis sur le robot, les ustensiles suspendus et, enfin, sur les cartes postales collées sur le frigo.

« Évigures ! je crie en ayant envie de la secouer.

− Est-ce que je sais, moi !

− Oui, tu sais sûrement ce qu’il entendait par évigures…

− Il me faut le contexte. »

Salope. C’est le contexte qui t’intéresse. Si je me lève, si je marche jusqu’à ma chambre, si je me dirige vers la vieille armoire et en sors le coffret de cèdre, si je l’ouvre sans être en plein déménagement, c’est que c’est le moment.

J’attrape la lettre. Mon nom, mon adresse de jeune fille qui figurent sur l’enveloppe. Le contexte, le contexte… Elle n’a besoin que d’une phrase. Je plie la feuille comme pour jouer au cadavre exquis. Je la rejoins à la cuisine. Ses yeux brillent de curiosité. Je pointe :

« Évigures, là. … comprendre toutes ces évigures qui nous entourent avant de pouvoir vivre donnéreusement.

− Où est-ce que tu vois ça ? Ici ? Évigures ?… »

Les commissures de ses lèvres, qui pointaient vers le bas depuis son arrivée, semblent remonter légèrement. Ma foi, elle sourit.

« Cela t’amuse ? 

− Non, assure-t-elle. Seulement, ce n’est pas un v, c’est plutôt un n. Et puis là, ce n’est pas un u avec un r, c’est un m. Énigmes ! »

Je lui arrache la feuille et je lis. Elle a raison. La vache, elle a raison. Énigmes… comprendre toutes ces énigmes qui nous entourent avant de pouvoir vivre donnéreusement. J’ai porté malgré moi la lettre à ma poitrine. Elle m’a vue. Elle renverse la tête et avale son café d’un seul trait.

« Mais… vivre donnéreusement, s’enquiert-elle d’une voix enrouée, cela ne te posait pas problème ?

         − Pas du tout. »

Elle dépose lentement sa tasse vide sur la table. Se lève. Sans me regarder, elle avance vers son immense valise, la soulève et sort. Je marche derrière elle qui s’impatiente avec le bagage bringuebalant sur les marches.

« Vivre donnéreusement… répète-t-elle. Je n’ai pas su. »

Elle s’approche de l’auto, s’arrête près du coffre. Sa silhouette immobile dans l’obscurité.

« Je l’ai tué », avoue-t-elle.

Sylvie Massicotte

Sylvie Massicotte vit près de Montréal. Elle a publié cinq recueils de nouvelles, dont le plus récent s'intitule Partir de là (2009). Elle a écrit plusieurs textes de chansons pour de grandes interprètes francophones, dont Isabelle Boulay et Diane Dufresne. Depuis quinze ans, elle anime des ateliers d’écriture reconnus au Canada et en Europe. Ce texte est tiré de On ne regarde pas les gens comme ça publié par Les editions de L’instant même en 2004 et réimprimé avec l’autorisation de l’auteur de l’éditeur.