Une mort inévitable

Marc Provencher

Translation text: "Death Inevitable "


Artwork by Cayo

— Vous avez recommencé !

Éliane mit un instant à comprendre qu’on s’adressait à elle. Elle stoppa net, ce qui faillit lui valoir une collision avec les piétons qui la suivaient. Où avait-elle déjà vu l’homme qui l’apostrophait ainsi, du haut d’un escalier ? Puis elle sut, et du même coup de quel recommencement il parlait. Souriante, elle brandit sa cigarette à moitié consumée.

— Eh oui !

Tout en descendant les marches, l’homme hochait la tête, navré.

— Quand je pense que vous avez travaillé pour nous.

— Ah, que voulez-vous, j’avais trop besoin de la job ! Alors, j’ai arrêté de fumer une semaine avant l’entrevue. Et j’ai recommencé quand je vous ai lâchés pour devenir arbitre de paintball.

Et elle riait, en plus. Quelle déchéance pour cette femme.

— Ce n’est pas un peu… hypocrite ? Excusez-moi, je ne me rappelle plus votre nom.

— Ni moi le vôtre. C’est Éliane. Hypocrite ? Pff… ! Si vous le dites. Mais je devais payer mon loyer et trouver quelques trucs à me mettre, monsieur… ?

— Miville-Champagne. Pierre.

— Ah oui.

Bien sûr qu’elle se rappelait son nom : on ne voyait que lui, à la télé. Son organisme était presque aussi connu que l’Association pour les droits des non-fumeurs.

Un autre personnage, soit important, soit persuadé de son importance, dévala l’escalier, tiré à quatre épingles.

— Bonsoir, Pierre.

— Salut, Christopher. À demain !

La main en visière à cause du couchant, Éliane leva la tête.

— Alors, la boîte a déménagé ici ?

— Oui. Depuis que notre cause est pleinement reconnue, l’État verse enfin à la fondation sa juste part de subsides. Nous avons pu nous installer de façon, disons, un peu moins précaire.

Elle émit un sifflement en détaillant l’immeuble à bureaux flambant neuf, tout de verre vêtu, dont l’homme venait de sortir. Fondation contre les méfaits du tabac apparaissait en grosses lettres blanches au troisième étage, sur toute la moitié gauche de l’édifice.

— Mais ça reste bien peu, se hâta-t-il d’ajouter, comparé aux avocats grassement payés des multinationales de la cigarette.

— Oui, c’est sûr.

— Alors, qu’allez-vous faire ?

— Faire… ?

Elle jouait la cruche mais savait parfaitement ce qui allait suivre. Les méfaits du tabac, et tra la la. Le plus drôle, c’est qu’il n’avait pas eu ne serait-ce qu’un froncement de sourcils en voyant qu’elle était nu-pieds, ses talons hauts à la main. Sur les trottoirs d’une grande ville, même pour cinq minutes, c’était pourtant aussi risqué que de griller une cigarette; mais Miville-Champagne était, pour ainsi dire, spécialisé.

— Je vous demande ce que vous comptez faire contre ce poison qui met votre vie en danger. Et puis vous enrichissez un gigantesque consortium; d’ailleurs, je crois que vous le savez.

Ah ça, pour le savoir… ! En avait-elle photocopié, des communiqués sur les méfaits du tabac ! Quant à ceux qu’elle enrichissait, ils habitaient plutôt une réserve amérindienne, mais inutile d’amener cette discussion-là sur le tapis.

— Vous n’avez pas peur de la fumée secondaire, en restant aussi près de moi ?

Mais l’ironie n’avait pas prise sur le courageux militant.

— Éliane, Éliane, dit-il en hochant la tête. Il y a actuellement plus de 1,3 milliard de fumeurs dans le monde, dont la moitié finiront par être tués par le tabac. C’est clair : vous avez une chance sur deux d’y rester. Vous voulez vraiment mourir ?

— Mais…

— Avec ça entre les doigts, vous allez au-devant d’une mort certaine.

— Écoutez : je ne prends ni drogue, ni alcool, très peu de café. J’utilise mon vibrateur avec parcimonie. Je ne suis même pas l’esclave du décongestionnant pour sinus. Je n’ai qu’un vice : celui-ci, répliqua-t-elle en pointant sa cigarette vers lui.

— Mais ce vice est mortel, Éliane ! Allons, ne voulez-vous pas vivre ?

— Vivre ? Mais je… Oh, et puis moi j’en ai assez de vos sermons. Je les connais par cœur. Bonsoir, monsieur.

D’un pas décidé, elle entreprit de changer de trottoir. Mais l’homme ne s’avouait pas vaincu, et il traversa la rue sur ses talons.

— Justement, vous n’avez aucune excuse. Ceux que notre campagne n’a toujours pas rejoints, passe encore. Mais vous, vous savez que le tabac tue; que la cigarette, c’est la mort !

Tout à sa mission, l’homme n’aperçut pas le dix-tonnes qui débouchait sur l’avenue et ne pouvait freiner, hélas, sur une distance aussi courte. Éliane, empourprée, ne le vit pas non plus. Le klaxon hurla trop tard.

— Voyez les choses en face, Éliane ! Si vous n’arrêtez pas de fumer, vous allez mourir ! Vous allez m…

L’homme fut écrasé dans un affreux craquement mou.

À moins d’un mètre du carnage, Éliane resta blanche sur le trottoir, yeux exorbités, incapable d’un mouvement, jusqu’à ce qu’une policière accourue sur les lieux lui touche doucement le coude.

— Ça va, mademoiselle ? C’est plein de vitre cassée, avec l’accident. Vous devriez mettre vos souliers.

Elle s’exécuta machinalement. Des agents réussirent à recueillir son témoignage bien qu’elle fut plutôt confuse. Malgré leur insistance, elle refusa la cellule d’aide psychologique. Elle tenait à s’en sortir elle-même. Pendant sa convalescence scandée de saisissants cauchemars, elle pensa souvent à la mort, mais n’en continua pas moins à fumer.

Marc Provencher

Encensé par le milieu de la science-fiction québécoise dans les années 1980, Marc Provencher fut nommé finaliste pour le Prix Boréal pour la nouvelle « Aplatir le temps » (1985). En 2007, il brisa un long silence littéraire avec Treize contes rassurants, son premier recueil de nouvelles, comprenant les contes « Vers le lave-auto » et « Une mort inévitable ». Ce texte est tiré de Treize contes rassurants publié par Leméac en 2008 et réimprimé avec l’autorisation de l’éditeur.